thumb|upright=1.5|Portage effectué par les Rus’ à Gardariki, par Nicholas Roerich (1874-1947).

On entend par expéditions des Rus’ en mer Caspienne une série de raids entrepris par les Rus’ entre 864 et 1041 le long des rives de la mer Caspienne. Au cours du , les Rus’ se rendirent au Serkland (« pays des Sarrasins ») comme commerçants alors qu’ils descendaient la route commerciale de la Volga pour y vendre fourrures, miel et esclaves. Ces voyages commerciaux se transformèrent en mini-raids à la fin du et au début du . La première expédition d’envergure eut lieu en 913. Arrivés sur 500 bateaux, les Rus’ pillèrent Gorgan, dans l’Iran d’aujourd’hui, ainsi que les régions avoisinantes, s’emparant de butin et d’esclaves. À leur retour, les pillards furent surpris par les musulmans khazars du delta de la Volga et massacrés. Ceux qui survécurent furent tués par des tribus locales .

Au cours de l’expédition suivante, en 943, les Rus’ capturèrent Bardha’a, la capitale d’Arran de nos jours en république d’Azerbaïdjan. Ils y demeurèrent plusieurs mois, massacrant les habitants de la ville et se livrant à un pillage systématique. Seule l’apparition d’une épidémie de dysenterie parmi eux les força à partir avec leur butin. Vingt ans plus tard, une expédition commandée par Sviatoslav, prince de Kiev, devait marquer la destruction de l’empire khazar en 965, établir la suprématie Rus’ sur les voies commerciales nord-sud et, à terme, modifier l’équilibre démographique de la région. Les expéditions continuèrent de façon sporadique ; la dernière eut lieu en 1041 sous le commandement d’Ingvar-le-grand-voyageur, dans le but de rétablir la route commerciale vers la mer Caspienne.

Les premiers raids

thumb|upright=2|Carte montrant les principales routes commerciales varègues: la route de la Volga (en rouge) et la « route des Varègues aux Grecs » (en violet). Les autres routes utilisées du au sont en orange.

Les premiers contacts entre les Rus’ et les habitants des rives de la mer Caspienne furent pacifiques et de nature commerciale. Au début du , des Varègues s’établirent dans le nord-ouest de la Russie où ils fondèrent un poste de traite appelé Aldeigja (en slavon : Ladoga), environ au sud de l’endroit où la rivière Volkhov se jette dans le lac Ladoga. De là ils établirent des relations commerciales avec l’empire byzantin par la route du Dniepr et avec les régions musulmanes entourant la mer Caspienne le long de la route commerciale de la Volga. Vers la fin du , ibn Khordadbeh décrivit les Rus’ achetant des marchandises des Khazars dans les marchés de la haute Volga et les revendant aux marchés des villes de la mer Caspienne. Ils apportaient aussi avec eux des fourrures, du miel et des esclaves. De petits groupes de Rus’ se rendirent même à Bagdad à dos de chameaux pour y vendre leurs biens en utilisant des esclaves européens comme interprètes.

Thomas Schaub Noonan a avancé que les Rus’ atteignirent Bagdad dès 800 ; cette hypothèse s’appuie sur le fait que l’on a trouvé nombre de dirham sassanides, arabes et arabo-sassanides datant au plus de 804-805 à Peterhof, près de Saint-Pétersbourg. Dans le récit d’ibn Kordadbeh, les Rus’ sont décrits comme appartenant à « une sorte de Saqaliba », terme généralement utilisé pour décrire les Slaves. Les chercheurs anti-normanistesLes historiens normanistes affirment la prépondérance de l’élément scandinave (ou normand) dans les débuts de la Rus’ kiévienne. Cette thèse a été avancée par des savants allemands du et soutenue par certains historiens russes du . Les historiens anti-normanistes affirment la prépondérance de l’élément slave. Elle fut soutenue en particulier par les historiens soviétiques. La querelle se poursuit ; toutefois, les recherches les plus récentes tendent à réconcilier les deux thèses. Voir Kondratieva (1996), et Heller (1997) . ont interprété ce passage comme signifiant que les Rus’ étaient des Slaves plutôt que des Scandinaves. Selon les tenants de l’école normanistes, le mot Saqaliba était fréquemment utilisé pour décrire toutes les populations blondes au teint pâle d’Europe centrale, orientale et du nord-est de l’Europe de telle sorte que l’expression employée par ibn Khordadbeh serait pour le moins ambiguë« Rus » in Encyclopaedia of Islam.

La première expédition des Rus’ en mer Caspienne eut lieu sous le règne de Hasan ibn Zaid, souverain du Tabaristan entre 864 et 884. S’aventurant en mer Caspienne, les Rus’ attaquèrent sans succès AbaskunMentionnée pour la première fois par Ptolémée sous le nom de Socanaa, Abaskun était considérée dans les sources arabes comme « le port le plus célèbre de la mer khazare ». Elle était située à trois jours de navigation de Gorgan. La partie méridionale de la mer Caspienne était connue sous le nom de « Mer d’Abaskun ». Voir B.N. Zakhoder (1898-1960). The Caspian Compilation of Records about Eastern Europe [on line] http://gumilevica.kulichki.net/Rest/index.html.. Ce fut probablement une expédition de peu d’ampleur. La deuxième eut lieu en 909 ou 910Nos informations sur ces expéditions viennent pour la plupart de sources musulmanes qui utilisent le calendrier islamique. Les années du calendrier islamique ne recouvrant pas exactement celles du calendrier grégorien, toute date avancée dans le calendrier islamique peut correspondre aux deux années consécutives du calendrier grégorien. et visait encore une fois Abaskun. Tout comme la première fois, il s’agissait d’une expédition mineure à laquelle participèrent seulement seize navires. La troisième expédition de ce genre eut lieu en 911 ou 912.

L’expédition de 913

thumb|upright=2|Carte montrant l’emplacement des principales expéditions le long des rives de la mer Caspienne, du milieu du au milieu du . Les dates en bleu indiquent les raids les plus importants ; le trait en violet, la route suivie par l’expédition de 913. Le nom des emplacements reflète la situation vers 950.

La première expédition d’envergure eut lieu en 913. Voyageant à travers le pays des Khazars, une flotte de 500 navires atteignit les rives méridionales de la mer Caspienne. Pour s’assurer d’un passage sans encombre, les Rus’ avaient promis la moitié de leur butin aux Khazars. Ils descendirent le Dniepr jusqu’à la mer Noire, puis ayant traversé la mer d’Azov, ils remontèrent le Don. Passée la cité de Sarkel, une série de portages leur permirent d’atteindre la Volga qui les conduisit à la mer Caspienne.

Les Rus’ passèrent à l'attaque dans la région de Gorgan aux environs d’Abaskun, pillant la région côtière sur leur passage. Les habitants tentèrent, mais sans succès de les repousser alors qu’ils mouillaient près d’iles du sud-ouest de la mer Caspienne. Après quoi, les Rus’ se livrèrent sans vergogne au pillage sur une distance de trois jours de marche au-delà de la mer dans les régions d’Arran, de Beylagan et de Chirvan. Partout, ils s’emparèrent d’autant de butin qu’ils le purent, prenant au passage femmes et enfants en captivité pour les revendre comme esclaves. Les rumeurs de leur rapacité les précéda alors qu’ils retournaient à la maison si bien qu’ils furent attaqués dans le delta de la Volga par des musulmans khazars aussi bien que par divers chrétiens avec, semble-t-il, l’approbation du souverain khazar. Selon al-Masudi, ceux qui en réchappèrent furent tués par les Burtas et les Bulgares de la Volga.

L’expédition de 943

La deuxième grande expédition, rapportée dans la Chronique des temps passés eut lieu en 943 alors que Igor était le souverain de la Rus’. Au cours de cette expédition, les Rus’ remontèrent le fleuve Koura et s’aventurèrent au cœur du Caucase où ils défirent les forces de Marzuban bin Muhammad et capturèrent Bardha’a, la capitale de l’Aran« Bardha’a », Encyclopaedia of Islam.. Les Rus’ permirent à la population locale de conserver leur religion pourvu qu’elle reconnaisse leur autorité ; il est possible que les Rus’ aient songé à s’y établir en permanence« Rus’ », Encyclopaedia of Islam.. Selon ibn Miskawaih, la population brisa la paix en lançant des pierres et en criant des injures aux Rus’ qui exigèrent alors que celle-ci quittât la ville. Cet ultimatum fut rejeté et les Rus’ commencèrent à tuer des gens et à en détenir d’autres pour obtenir une rançon. Le massacre fut brièvement interrompu pour des négociations qui s’avérèrent vaines. Les Rus’ demeurèrent à Bardha’a plusieurs moisSelon Yaqut, ils y seraient restés toute une année ; « Bardha’a », Encyclopaedia of Islam., utilisant l’endroit comme base pour piller les régions avoisinantes et amasser du butin.

La ville ne fut sauvée que par une épidémie de dysenterie qui se déclara parmi les Rus’. Ibn Miskawaih écrit que « les Rus’ se goinfrèrent de fruits dont il existait de nombreuses variétés à cet endroit. Ceci dégénéra en épidémie... et leur nombre commença alors à diminuer ». Encouragés, les Musulmans s’approchèrent de la ville. Le chef des Rus’, monté sur un âne, tenta une sortie pendant laquelle il perdit 700 guerriers, mais évita toutefois d’être encerclé et put regagner la forteresse qui fut dès lors assiégée par les musulmans. Exténués par le siège et la maladie, les Rus’ quittèrent de nuit la forteresse où ils avaient établi leurs quartiers, transportant sur leur dos tout ce qu’ils pouvaient en termes de trésors, de joyaux et de vêtements, de jeunes garçons et filles, et s’enfuirent vers le fleuve Koura où les attendaient leurs bateaux et équipages de même que 300 Russes qu’ils s’étaient attachés en leur donnant une portion du butin. Les musulmans ouvrirent alors les tombes des Rus’ décédés pour s’emparer des armes qui avaient été enterrées avec eux.

Selon George Vernadsky, ce chef qui s’enfuit à dos d’âne ne serait autre qu’Oleg de Novgorod qui prit Bardha’a d’assaut. Il identifie Oleg avec Helgu, un personnage mentionné dans la Lettre de Schechter. Selon ce document, Helgu se serait rendu en Perse en bateau et y serait mort après une attaque manquée sur Constantinople en 941. Lev Gumilev pour sa part, sur la base du nom du chef des Rus’ tel que rapporté par les sources arabes, croit plutôt que ce chef serait Sveneld, un chef varègue dont la fortune était déjà mentionnée dans la Chronique des temps passés sous l’année 945La Chronique de Kiev mentionne que la richesse fabuleuse des troupes de Sveneld’s souleva une telle jalousie parmi les guerriers d’Igor qu’ils tentèrent de lever un deuxième tribut sur les Drevliens en un seul mois. Les Drevliens se révoltèrent et tuèrent Igor en 944 ou 945. Gumilev croit que, étant engagé dans l’expédition sur la mer Caspienne, Sveneld ne prit pas part au raid malencontreux d’Igor contre Constantinople qui se termina ignominieusement. Ceci permettrait aussi d’expliquer pourquoi le nom de Sveneld ne figure pas aux côtés de celui d’Igor dans le traité avec Byzance de 944, rapporté en son entier par la Chronique des temps passés..

Anéantissement de la Khazarie

upright=1.5|thumb|Site de la forteresse khazar de Sarkel, détruite par Sviatoslav vers 965. Photo aérienne des excavations conduites par Mikhail Artamonov dans les années 1930.