Boris Souvarine, pseudonyme de Boris Lifschitz, né le à Kiev et mort le à Paris, est un militant politique, journaliste, historien et essayiste russe et français.

Militant communiste, exclu du PCF en 1924, il est dès les années 1920 un des grands critiques du stalinisme, auteur en 1935 d'une biographie pionnière de Staline.

Biographie Origines familiales et jeunesse Boris Souvarine est issu d'une famille juive d'Ukraine, pays qui en 1895 faisait partie de l'Empire russe ; il est le fils de KalmanLa page russe indique : « » (« fils de Konstantin (Kalman) » ; la page anglaise lui donne le nom à la russe : « Boris Konstantinovitch Lifschitz ». « Kalman », un prénom traditionnel yiddish, a été remplacé dans certains documents par un prénom russe, Konstantin (« Constantin »), ayant la même première lettre. Lifschitz, ouvrier joaillierMaitron. Un « Kalman Lifchitz » est inscrit à la préfecture de la Seine comme « orfèvre, fabricant joaillier » à la date du . Cf. ., et de Mina SteinbergSouvarine a affirmé, et cela a été signalé par des biographes (par exemple, Jean-Louis Panné, Boris Souvarine, Robert Laffont, 1993), que sa famille était d'origine karaïte (une obédience particulière du judaïsme) ; les noms et les prénoms yiddish de ses parents sont cependant purement ashkénazes, totalement inconnus chez les karaïtes turcophones.Une vie révolutionnaire, 1883-1940: Les mémoires de Charles Rappoport, de Marc Lagana, page 370... En 1897, la famille Lifschitz quitte la Russie pour la France ; elle obtient la nationalité française par naturalisation en 1906.

Après le certificat d'études, Boris entre à l'École primaire supérieure de la rue ColbertDevenue lycée Colbert. Cf. sur le site de l'académie de Paris. ( arr.), mais ne peut terminer le cycle. Il devient apprenti dans une usine d'aviation, tout en acquérant une culture générale et politique assez étendue, grâce à l'université populaire « Coopérative des idées », à la lecture des journaux socialistes, ainsi que celle des classiques du socialisme et de la littérature. Il participe aussi à de nombreux meetings et est marqué par la personnalité de Jean Jaurès. Il obtient un diplôme d'ouvrier d'art de la Ville de Paris.

La Première Guerre mondiale et ses suites En 1913, il est appelé sous les drapeaux avec deux ans d'avance, en raison d'une erreur sur sa date de naissance, et il est envoyé à Commercy ( d'infanterie) ; son frère aîné Léon (né en 1893)Il a aussi une sœur, Jeanne, née en 1904. est tué au front en . Boris Souvarine est muté à Paris au service de l'Intendance, puis réformé en 1916.

Il adhère alors à la Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO) et se rapproche des socialistes « minoritaires », hostiles à l'Union sacrée et au jusqu’au-boutisme. Il est notamment en contact avec l'équipe du journal Le Populaire (Paul Faure, Henri Barbusse, Jean Longuet). Il entre aussi au Comité de défense du socialisme internationaliste (CDSI).

C'est dans Le Populaire qu'il utilise pour la première fois son pseudonyme. Le nom « Souvarine » vient du roman d'Émile Zola Germinal. Le Souvarine de Zola est un immigré russe, anarchiste voire nihiliste, travaillant dans une mine de charbon du nord de la France. Il y a évidemment quelques analogies entre le personnage fictif et le personnage historique.

Son article le plus notable, à cette époque, est « À nos amis socialistes en Suisse », qui suscite une réponse de Lénine, dont les positions sont beaucoup plus radicales. Par la suite, avec Charles Rappoport, Souvarine quitte le CDSI et se rapproche des bolcheviks en s’intégrant au Comité pour la reprise des relations internationales (CRRI) qui, après la création de l'Internationale communiste (), devient le Comité de la .

À partir de 1920, Boris Souvarine est un des animateurs de ce comité, avec Fernand Loriot, Pierre Monatte et Charles Rappoport. Ils militent pour que la SFIO quitte la Deuxième Internationale, ce qui est acquis au congrès de Strasbourg en , puis adhère à la Troisième Internationale. Peu après le congrès de Strasbourg, Loriot, Monatte et lui sont arrêtés en liaison avec la grève des cheminots de 1920 et sont incarcérés à la prison de la Santé, bénéficiant cependant d'un régime de détention qui leur permet de communiquer largement avec l'extérieur.

Au Parti communiste (1920-1924) Création du PCF À la suite du congrès de Strasbourg, deux dirigeants centristes, Ludovic-Oscar Frossard et Marcel Cachin, sont envoyés durant l'été 1920 à Moscou, dont ils reviennent en ayant accepté (dans l'ensemble) les conditions d'entrée dans l'Internationale communiste. Au congrès de Tours en décembre, une large majorité approuve donc l'entrée dans l'IC, en votant la motion rédigée pour l'essentiel par les prisonniers de la Santé, mais acceptable pour les centristes.

Le parti prend le nom de Parti socialiste Section française de l'Internationale communiste (SFIC), devenant un peu plus tard le Parti communiste français, le secrétariat général restant à Frossard. La minorité (Léon Blum, Paul Faure) refuse de s'incliner et décide de maintenir la SFIO.

Souvarine dans le PCF et dans l'Internationale communiste Souvarine est élu au premier comité directeur de la SFIC, et fait partie, en 1921, des délégués français au de l'Internationale communiste (IC, « Komintern ») ; il est élu à la fois au comité exécutif et au Praesidium qui compte alors 7 membres. Le , il entre au secrétariat de l'IC. Aucun Français n'y exercera de fonctions aussi élevées.

À cette époque, Souvarine vit principalement à Moscou, mais est également engagé dans la vie du parti français : il s'oppose au « centre », formé autour du Premier Secrétaire Ludovic-Oscar Frossard et de Marcel Cachin. Il perd son siège au comité directeur au congrès de Marseille en , mais, après le départ () de Frossard et de ses proches, qui regagnent la SFIO, le conseil national de Boulogne marque la victoire de l'aile gauche pro-bolchévique ; Souvarine revient au comité directeur, puis entre au bureau politique.

Souvarine s’exprime pour le Front unique, une tactique encore largement discutée dans les milieux communistes français, qui ne comprennent pas ce changement de politique issu du congrès de Tours..

La crise de 1923-1924 En 1923, éclatent entre les dirigeants bolcheviques les conflits qui couvent depuis le début de la maladie de Lénine. Souvarine, qui prend le parti de l’esprit critique face à la direction, et relaie donc parfois les points de vue de Léon Trotski, s'oppose en France à Albert Treint qui a les faveurs de Grigori Zinoviev et de la direction de l'Internationale.

En , au congrès de Lyon, Souvarine sort vainqueur de la confrontation, mais Treint, avec l'appui de Dmitri Manouïlski et de tous les envoyés de l'IC, fait basculer le Comité directeur courant mars. Dans un texte de , Souvarine dénonce le « centralisme mécanique, bureaucratique, et irresponsable » au sein de la SFIC. La publication par Souvarine d'un texte de Trotski, « Cours nouveau », dans une brochure financée par souscriptions (notamment du jeune Maurice Thorez), sert de prétexte à son éviction de l'IC et donc de la SFIC, annoncée par L'Humanité le .. Son exclusion est une conséquence de son opposition à la « bolchevisation » de la SFIC.

Le communiste oppositionnel (1924-1940) Les périodiques de Souvarine (1925-1934) De 1925 à 1933, il refait paraître Le Bulletin communiste, organe du Cercle Communiste Marx et Lénine qu'il fonde avec nombre de signataires de la Lettre des 250 (), et qui en 1930 prend le nom de Cercle communiste démocratique (CCD). À partir de 1931, il publie avec l'aide (en particulier financière) de Colette Peignot, la revue La Critique sociale (« revue des idées et des livres »), qui comptera onze numéros jusqu'en 1934, mais qui n'est pas officiellement l'organe du Cercle communiste démocratique. À cette revue de haut niveau intellectuel, participent notamment Raymond Queneau, Michel Leiris, Georges Bataille et Simone Weil.

À la demande de son ami Panaït Istrati, il rédige le troisième tome de la trilogie , une suite d'essais contre Staline, paru en France en 1929 sous le seul nom d'Istrati. Le premier tome est de Panaït Istrati et le deuxième de Victor Serge.Frédérica Zéphir, « Trois voix pour la vérité : Panaït Istrati, Victor Serge, Boris Souvarine », paru dans Loxias, Loxias 40..

La Fédération communiste de l'Est (1932-1934) En 1932, le CCD établit une liaison avec un groupe oppositionnel du Doubs, formé par des exclus ou démissionnaires du PCF (Louis Renard, Lucien Hérard, Marcel Ducret, Jules Carrez) qui, quoique tous instituteurs, sont liés au monde ouvrier local (l'entreprise Peugeot) à travers la coopérative ouvrière La Fraternelle de Valentigney. En liaison avec un exclu récent du Territoire de Belfort, Paul Rassinier, ils forment en la Fédération communiste indépendante de l'Est, dont l'organe Le Travailleur, géré par Rassinier, accueille jusqu'en quelques articles de Souvarine et de Colette PeignotSur cet épisode non négligeable de la vie de Souvarine, voir le livre de Nadine Fresco, Fabrication d'un antisémite, Seuil, 1999, pages 243-250 (l'antisémite en l'occurrence est Paul Rassinier).. La coopération entre le groupe de Paris et Rassinier est du reste difficile ; dans les semaines qui suivent le , ce dernier se retire sans la moindre concertation, ce qui met fin à la publication du Travailleur et de facto à l'existence de la FCIE, qui ne vivait que par son journal ; la plupart de ses responsables rejoignent un peu plus tard la SFIO.

Analyse et combat contre le stalinisme L'activité essentielle de Souvarine, de 1930 à 1934, est la rédaction de sa biographie de Staline, qui est publiée en 1935 sous le titre de Staline. Aperçu historique du bolchevisme, chez Plon, seul éditeur à avoir accepté de la publierPressenti pour être publié chez Gallimard avec l'appui de son ami Georges Bataille, l'intervention de Bernard Groethuysen fit échouer le projet, voir avant-propos du livre.. Souvarine y démonte les mécanismes des mensonges développés autour de la réalité du régime soviétique, régime qu'il considère comme étant une « négation du socialisme et du communisme » et comme un capitalisme d'État. L'ouvrage de Souvarine a alors « un retentissement considérable dans les milieux oppositionnels communistes en Europe »Lilly Marcou, Staline vu par l'Occident. Esquisse bibliographique, Revue française de science politique, année 1972, 22-4, .. Peu après la mort de Souvarine, le réalisateur Jean Aurel adaptera en mars 1985 cette biographie de Staline sous la forme d'un documentaire pour le cinéma, simplement intitulé Staline.

Pour rendre plus concrète sa lutte contre le stalinisme, il fonde en 1935 l'Institut d'histoire sociale, qui rassemble une importante documentation sur le communisme, l'Union soviétique et le mouvement ouvrier en général. Il crée Les Amis de la vérité sur l'URSS, collectif qui publie plusieurs brochures à La librairie du travail. En 1936, sous le pseudonyme de Motus, Souvarine publie le livre À travers le Pays des Soviets.

Alors que nombre d'observateurs accordent créance aux procès de Moscou, il dénonce leur fausseté tout en étant hésitant au sujet des aveux des accusés. Reconnaissant ne pas cerner tous les mobiles de Staline, il avance que celui-ci a voulu se décharger des échecs de sa politique économique sur « des irresponsables »..

La mort de Colette Peignot (1938) Cette période est par ailleurs marquée par sa rupture avec Colette Peignot et par la mort de cette dernière en 1938, évoquée avec émotion par Souvarine, en 1983, dans son introduction à la réédition de La Critique sociale : Cité par Fresco, 1999, ..

La Seconde Guerre mondiale et après Réfugié à Marseille, il y est arrêté en 1940 sur l'ordre du gouvernement de Vichy, mais est libéré grâce à l'intervention d'un officier, son ami Henri Rollin. Il réussit alors à partir pour les États-Unis.