La « pierre de Martialis » est le nom communément donné à une stèle inscrite en langue gauloise découverte par l'archéologue Charles Hippolyte Maillard de Chambure en 1839 au cours d'une exploration des vestiges gallo-romains du site d'Alésia à Alise-Sainte-Reine (Côte d'Or). Elle commémore le financement et la construction à Alésia d'un édifice à une divinité gauloise par un certain Martialis, d'où elle tire son nom. D'abord conservée au musée archéologique de Dijon, la stèle est par la suite déposée au musée archéologique d'Alise-Sainte-Reine où elle se trouve toujours. De nombreux moulages en ont été réalisés, certains aujourd'hui exposés au musée d'Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye ou au MuséoParc Alésia.
Découverte La stèle de Martialis est découverte en 1839 au cours de travaux archéologiques effectués sur le mont Auxois. Ces fouilles sont dirigées par Charles Hippolyte Maillard de Chambure, alors conservateur des Archives de Bourgogne. Les fouilles ont lieu en et donnent lieu à un rapport rendu public en . La stèle est alors reproduite et le lieu de découverte est indiqué : à 75m au sud de l'édifice découvert par la suite, en 1908, et désigné par la suite comme le monument d'Ucuétis par la littérature archéologique, du fait de la découverte d'autres inscriptions mentionnant cette divinité dans le bâtiment. L'édifice est probablement un lieu de métier, siège d'une corporation de forgerons et de métallurgistes qui y honorent la divinité des métaux et du feu, Ucuétis, et sa parèdre Bergusia. Il se compose notamment d'une cour portiquée à deux niveaux et de plusieurs salles périphériques, au bord du quartier monumental comprenant en outre un théâtre, une basilique et une place de type forum.
Support et texte Forme générale La stèle est composée d'un cartouche inscrit, au sein d'un cadre mouluré à deux degrés au fond duquel se trouvent les 12 mots composant le texte. Elle est en calcaire, et mesure 49 cm de haut, 74 cm de large, et est épaisse de 13 cm. La forme globale de l'objet reprend le type générique de la tabula ansata très commune à l'époque romaine. Le texte est réparti en 6 lignes. Le texte est d'une facture élégante, le document d'une présentation soignée : bien que faisant montre d'une certaine irrégularité, les apices aux extrémités des lettres témoignent d'un soin apporté à l'inscription. Les lignes sont de hauteur variable : 45 mm pour la ligne 1, 35 mm à la ligne 2. L'espace venant à manquer aux extrémités du champ, le lapicide a probablement cherché à réduire ses lettres, qui ne font parfois plus que 15 mm en bout de ligne. Le graveur a par ailleurs usé de ligatures, la place lui manquant au bout des premières lignes. Les espaces périphériques de part et d'autre des lignes de texte sont égaux, et deux grandes feuilles de lierre décoratives, des hedera, se trouvent gravées sur les côtés des lignes 5-6.
centré|vignette|upright=2|Texte de l'inscription de la Pierre de Martialis découverte à Alésia. Datée du – , elle mentionne l'offrande faite par un certain Martialis, fils de Dannotalos, à la divinité Ucuétis et aux forgerons de la ville d'Alésia.
Chaque fin de ligne correspond à une fin de mot. Le style des lettres est décrit comme « monumental », dépourvu de formes cursives et de « vulgarismes » selon Michel Lejeune. La ligne 6 est marquée par une forte lacune entre les mots IN et ALISIIA. Faisant l'inventaire des propositions de restitutions faites par le passé, Michel Lejeune conclut cependant que l'espace entre les deux mots était vraisemblablement vide, le lapicide ayant cherché à occuper le maximum d'espace entre les deux mots, et n'ayant probablement pas introduit de nouvelle hedera décorative entre les deux. Selon Michel Lejeune, .
L'inscription est cataloguée sous le numéro 7 dans la section des inscriptions celtiques, recueillies par le Dictionnaire archéologique de la Gaule ; elle est décrite ainsi : . Elle a eu deux numéros d'inventaire successifs, toujours peints sur le calcaire : 40 (donné à Dijon) et 82 (donné à Alise).
Texte Le texte de la pierre de Martialis est transcrit et lu ainsi :
MARTIALIS.DANNOTALI IEURU.UCUETE.SOSIN CELICNON [hedera] ETIC GOBEDBI.DUGIIONTIIO [hedera] UCUETIN [hedera] [hedera] IN ALISIIA [hedera]
Traduction Les éléments les plus simples à identifier furent les noms propres, dont les propriétés flexionnelles sont les mêmes en latin et en gaulois, notamment celui du dédicant : « Martialis, fils de Dannotalos » (Dannotali étant donc un génitif, signifiant que Martialis est « issu de Dannotalos »), qui ne posent aucun problème d'interprétation. Martialis est le seul mot latin du texte, empruntant au répertoire des cognomina romains. L'autre terme ne posant pas de problème de traduction est le locatif final in Alisiia, lui aussi en gaulois et qui selon Michel Lejeune traduit un celticisme rémanent pour le nom du lieu et non un latinisme.
Les autres termes du texte relèvent d'un parler local, celtique, dont le lexique est débattu mais dont plusieurs éléments font consensus : , forme verbale, sans « t » final, donc à la première personne. Le terme était déjà connu au XIXe siècle, notamment sur une inscription gauloise découverte à Nevers et à Auxey, puis en 1840 à Vaison, sous la forme gallo-grecque « ειωρου » + datif + accusatif en « -ov » précédé de « σοσιν », forme que l'on retrouve dans le formulaire de la pierre de Martialis, après UCUETE. Cette forme verbale correspond sans aucun doute au latin « donavit » (a offert / a donné). Dans les inscriptions bilingues, le gaulois emploie la première personne ("je donne") alors que le latin emploie plus souvent la troisième personne ("il a donné"). Il s'agit donc du verbe dont Martialis est le sujet : il a offert quelque chose. : datif de Ucuetis ([je] donne à Ucuétis) dans « ucuete », répété à l'accusatif plus loin dans l'inscription sous la forme « ucuetin »Georges Dottin "La Langue Gauloise : Grammaire, Textes et Glossaire", préface de François Falc'hun, C. Klincksieck, Paris, 1920 ; rééd. Genève, 1985 page 118. Le nom du dieu Ucuetis apparaît sur cette inscription en 1839 pour la première fois. D'autres mentions de ce théonyme apparaissent plus tard : lors des fouilles du quartier monumental d'Alise, en 1908, dans un édifice à portique appelé « Monument d'Ucuétis », on a découvert un vase de bronze sans anse, haut de 46 cm, avec 86 cm de circonférence à la panse, datable du Haut-Empire, portant sur le col l'inscription latine suivante : . Ce qui signifie : Joël Le Gall, "Alésia. Archéologie et histoire", Fayard, Paris, 1963. photo page 204, les quatre dernières lettres étant l'abréviation d'une formule courante en épigraphie latine : « VSLM » signifiant « v(otum) s(olvit) l(ibens) m(erito) »Liste très complète des abréviations épigraphiques latines . Cette mention de l'offrande à Ucuétis d'un bâtiment permet de connecter sans trop de doutes cette stèle avec l'édifice à portique découvert par les fouilles de V. Pernet au début du et réétudié ensuite par P. Varène. Ucuétis est une des divinités protectrices des métallurgistes, avec sa parèdre BergusiaVenceslas Kruta, Les celtes histoire et dictionnaire, Laffont, 2000. Les découvertes archéologiques en Gaule d'ateliers pratiquant la métallurgie du bronze, et notamment la fabrication de harnachement en bronze argenté, semblent confirmer le témoignage de Pline l'Ancien qui écrit en 77 ap. J.-C. son livre Histoire Naturelle, XXXIV, 48 (17), 162-163 que l'invention du placage de plomb sur le bronze revient aux Gaulois et il ajoute : ALÉSIA Textes Littéraires Antiques, Joël Le Gall, Société Les Belles Lettres, p. 63.Site du Muséoparc d'Alise.Michel Mangin et Philippe Fluzin, « L'organisation de la production métallurgique dans une ville gallo-romaine : le travail du fer à Alésia », Revue archéologique de l’Est, 55, 2006, 129-150. Lire en ligne.Germaine Depierre, Antoine Mamie, Romuald Pinguet et Arnaud Coutelas, « Alésia : un nouvel atelier de bronzier dans le quartier des Champs de l’Église », Revue archéologique de l’Est, 55, 2006, 151-172. Lire en ligne.. est un thème démonstratif, il pointe ce qui a été offert (ici, un édifice, le CELICNON). « CELICNON » est le terme de l'offrande, à l'accusatif : la chose offerte. Ici le terme est apparenté au terme gotique « kelikn » (la racine *kel- « être saillant » impliquant selon Michel Lejeune un emprunt récent du germanique au celtique) qui peut se traduire selon Michel Lejeune en « πύργον », un bâtiment de fonction indéterminée plutôt qu'une tour dans le contexte, ou « άνάγαιον », une « salle située en étage ». Le terme doit donc désigner un édifice, sans qu'on puisse préciser sa forme ou sa fonction. « ETIC » est le parallèle du latin « ATQUE », signifiant « ainsi que», il désigne un groupe de gens qui participent soit à l'offrande, soit à la vénération de la divinité à qui est offert l'édifice : ici les godedbi, les forgerons. est un verbe à la 3e personne du pluriel, en *-ont(i) suivi d'une particule relative *-yo. L'objet de ce verbe est ucuetin. Le sujet, et en même temps l'antécédent de la relative, est le substantif GOBEDBI, datif pluriel coordonné par ETIC au datif singulier UCUETE. On peut donc dire que ce qui est offert est offert à Ucuétis « et aux [gobedbi] qui [dugiiont] Ucuétis ». Michel Lejeune démontre que le sens de dugiiontiio est probablement à trouver dans le champ sémantique des attitudes religieuses, puisque l'objet de ce verbe est le nom d'une divinité. Par conséquent, il désignerait l'action d'adorateurs ou de vénérateurs. Il ajoute cependant que l'inscription de Martialis dénote d'une certaine logique de composition versifiée, et que les figures littéraires peuvent s'y glisser. Ainsi, selon lui, de même que "Ηφαιστος en grec, dès Homère, et Volcanus en latin, chez Plaute, peuvent parfois désigner non « le dieu du feu » mais « le feu » lui-même, de même Ucuétis, nom du dieu du métal pourrait désigner le métal lui-même. On aurait donc une formulation dans laquelle dugiioniito ne serait pas un verbe d'adoration mais lié à la fabrication : «... les forgerons qui façonnent Ucuétis en Alise ». signifie forgerons, comparable au breton « gov », pluriel « goved », d'où provient le nom de famille Le GoffPierre-Yves Lambert "La langue gauloise" 2003. est un locatif désignant le lieu dans lequel l'offrande a été faite : à Alise / Alésia.
On obtient donc la construction suivante : L.1 : Martialis (fils) de Dannotalos L.2 : (j')offre à Ucuetis ce L.3 : bâtiment ainsi que L.4 : aux forgerons qui honorent / façonnent Ucuétis L.5 : à Alise / Alésia
Pierre-Yves Lambert traduit cette inscription de la façon suivante : Pierre-Yves Lambert, La langue Gauloise, éditions Errance, 2003..
Datation Il y a sur le cartouche le nom d'un Gaulois porteur d'un nom romain, Martialis, fils d'un personnage porteur d'un nom gaulois appelé Dannotalos, qui peut se traduire par « visage de juge ».