Le théâtre de Poche est une institution théâtrale fondée à Bruxelles en 1951 par Roger Domani (1926-1997) et Roland Ravez (1930-2017). Il est installé à l’entrée du Bois de la Cambre depuis 1966. D’abord expérimental par ses textes et ses formes (années 1950 à 1980), le théâtre de Poche se centre dès les années 1990 sur un théâtre consacré aux questions de société.

Historique Années 1950 : Domani-Ravez, l'audace d'un duo Le théâtre de Poche est né d’une amitié qu’on peut comparer à un « coup de foudre ». Alors jeune journaliste à La Cité Nouvelle, Roger Domani rencontre un soir de 1950 à la sortie du théâtre un jeune comédien et metteur en scène, Roland Ravez. Ils partagent des idées nouvelles et une foi commune en l’avenir du théâtre. Quelques mois après cette rencontre, en 1951, ils décident de créer leur propre théâtre.

Roger Domani avait un besoin de théâtre, disait-il, comme il avait un besoin de manger: « J'étais un gourmet qui ne trouvait pas son content dans les restaurants traditionnels. Alors j'ai ouvert ma propre cuisine. Il fallait créer un théâtre où l’on jouerait un répertoire qui nous plairait. »

Brièvement installé dans un appartement bourgeois de l’avenue Louise, à Bruxelles, de février à , le théâtre de Poche s’installe ensuite chaussée d’Ixelles, où il séjournera jusqu’en 1964.

La première production à la chaussée d’Ixelles, en , s’intitule Les Démoniaques, une pièce de l’auteur français Michel Durafour (alors parfaitement inconnu, il allait devenir Ministre de la République). L’anecdote raconte que Durafour, à peine arrivé dans le théâtre, s’est vu confier un tournevis pour terminer d’installer les sièges avant la première. La pièce évoque le désarroi d'étudiants du Quartier Latin, « désaxés et avilis par la guerre, victimes d'une époque sans idéal ». Cinq ans après la Seconde Guerre mondiale, le Théâtre de Poche démontre d'emblée qu'il s'adresse en priorité aux interrogations des nouvelles générations, dont font partie ses animateurs.

Entre 1951 et 1955, Roger Domani et Roland Ravez produisent de jeunes auteurs encore inconnus de la scène comme Jean Genet, Eugène Ionesco, Boris Vian, Jacques Audiberti, Arthur Adamov, Harold Pinter… Le théâtre de Poche mise sur l’audace et veut jouer le rôle de « découvreur de pièces non conformistes, originales et audacieuses ». Roger Domani assure la gestion du théâtre, souvent « au culot », armé d’un flair puissant pour la nouveauté. Roland Ravez assure la plupart des mises en scène.

Le succès est immédiat. Les défis financiers aussi : passionné, Roger Domani se soucie peu des créanciers qui viennent réclamer les impayés au nom des fournisseurs. Sa légendaire réponse aux huissiers (« Domani, revenez domani! ») lui vaudra son surnom de Domani – il était en effet né Roger Gheers. En 1957, Roland Ravez quitte la direction du théâtre. Un naufrage financier est évité de justesse grâce à l’intervention du Ministre d’État de l’époque Léo Collard.

Roger Domani, par son amour pour le voyage, parcourt la planète à l'affût de nouveautés ; de New York, Paris et Londres, il ramène des textes parmi lesquels Connaissez-vous la Voie lactée ? (1958) de Karl Wittlinger, Biederman et les Incendiaires (1959) de Max Frisch, La Prochaine Fois je vous le chanterai (1963) de James Saunders et Du vent dans les branches de Sassafras (1965) de René de Obaldia.

Années 1960 : exploration africaine et installation au bois de la Cambre Au début des années 1960, le théâtre de Poche poursuit ses tournées internationales : Congo, Afrique Équatoriale française, Italie, Pologne. En 1963, le pâté de maisons qui abrite le théâtre de Poche sur la chaussée d’Ixelles est destiné à être démoli, pour faire place à la galerie commerciale de la Toison d’Or. Roger Domani fait mine de chercher un lieu, mais ses préoccupations sont ailleurs. En 1964, lors d’une tournée au Zaïre, le directeur du Poche choisit de rester en Afrique où il crée l'Office Eurafricain de Diffusion Artistique et Culturelle. Il organise des tournées de compagnies théâtrales belges, ce qui ne l'empêche pas de continuer à produire des spectacles qui sont provisoirement hébergés par Jacques Huisman, dans la petite salle du théâtre national de Belgique, à Bruxelles.

En 1964, Roger Domani rencontre Roland Mahauden, lors d’un vol à bord d’un avion opérant des liaisons intérieures au-dessus du continent africain. Les deux hommes, assis côte à côte, « fumaient la même marque de cigarettes ». Roland Mahauden, qui reprendra la direction du théâtre de Poche en 1992, est alors formateur de para-commandos. Une amitié se lie, qui ne se démentira jamais. Ensemble, ils créent le Ballet National Folklorique du Congo rassemblant quelque 80 danseurs qui feront un triomphe à Dakar au premier Festival Mondial des Arts Nègres en 1966. Ensemble, ils parcourent plus de 15.000 kilomètres de brousse, dans un Zaïre en pleine rébellion.

En 1966, Roger Domani revient d’Afrique où il aura passé trois années consécutives. À Bruxelles, il s’agit de trouver un nouveau lieu pour le théâtre. Roland Mahauden lui propose les locaux d'un club de pétanque, à l’arrière de la patinoire tenue par sa mère au Bois de la Cambre. En automne 1966, le nouveau théâtre s’ouvre dans un répertoire contemporain.

Le premier spectacle à s'y jouer est Insulte au public de Peter Handke, mis en scène par Jorge Lavelli et adapté par Jean Sigrid, avec Fernand Abel, Roger Broë, Laurent Lurkor et Richard Muller. Pour atteindre la salle lors de la première représentation, le public bruxellois doit marcher sur des planches de bois jetées à la hâte sur le sol, parce que la chape de béton n’a pas eu le temps de sécher. L’anecdote raconte qu’une élégante spectatrice, les hauts talons enlisés dans le béton frais, s'est exclamée en faisant référence au titre de la pièce : « J'imagine que le spectacle a déjà débuté! ». Le public étant effectivement insulté et montré du doigt en cours de représentation ("vous madame ..."), se fait de moins en moins nombreux, la compagnie devant parfois jouer devant un public de trois personnes (le minimum pour ne pas annuler la séance) qui en prennent pour leur compte.

Dès 1967, Roger Domani poursuit l’ouverture vers les jeunes auteurs et metteurs en scène étrangers : Allen Ginsberg, Fernando Arrabal, James Saunders, Roland Topor, ou Adrian Brine . Roger Domani se lie d'amitié avec ces artistes et définit son action théâtrale comme une « association de copains » forgée dans la confiance et un goût pour l’insoumission et la fête. Marqué par son expérience africaine et par un humanisme réaliste, Roger Domani est convaincu que le monde doit être changé et que le théâtre doit y aider. Le théâtre de Poche se réclame comme un véritable théâtre d'action, directement lié à des thématiques contemporaines, avec des pièces comme McBird (1968) de Barbara Garsons, qui superpose l'assassinat de John F. Kennedy à l'intrigue de Macbeth de Shakespeare, ou America Hurrah (1967) de Jean-Claude van Itallie, satire contre le consumérisme américain et la guerre du Vietnam.

Années 1970 : le label de "Théâtre expérimental de Belgique" Au début des années 1970, malgré le succès de billetterie et la reconnaissance critique, la situation financière du théâtre de Poche est désastreuse. Pour sauver les meubles, au sens propre, Roland Mahauden fait à moto de constants allers-retours entre les huissiers pour que la vente du matériel soit évitée. En 1971, un accord est trouvé avec le Ministre de la Culture Albert Parisis. Le théâtre de Poche est établi comme « Théâtre expérimental de Belgique », avec une subvention augmentée en fonction de ses missions de soutien aux « jeunes compagnies » qui émergent alors.

Soucieux d’ouvrir les formes théâtrales à des expérimentations nouvelles, le théâtre de Poche explore des zones inédites sans se couper du public. En 1971, plus de 15.000 spectateurs rejoignent le Bois de la Cambre pour découvrir Et ils passèrent des menottes aux fleurs, de Fernando Arrabal, où des acteurs se dévêtissent entièrement, une première belge en Belgique. La mise en scène réunit notamment Marion Hänsel et Philippe van Kessel . La police bruxelloise est réquisitionnée, chaque soir, pour s'assurer de la majorité d'âge des spectateurs. En , Le Serpent de Jean-Claude van Itallie rassemble 15 comédiens dans une suite de tableaux joués sur un plateau nu dans un environnement sonore composé de bruits naturels et artificiels. Le travail du metteur en scène, James Barbosa (membre fondateur de l'), assisté de Marion Hänsel, est basé sur l'improvisation des acteurs, la prise de conscience de leurs faiblesses, de leurs possibilités d'exprimer leurs violences, et sur de grandes performances physiquesA.P., « Dans « Le Serpent », les acteurs deviennent des célébrants… et le public doit « communier » avec eux comme dans certains rites d'initiation » in Le Soir, quotidien belge, 03-11-1971. ; il reçoit des avis mitigés dans la presse.

Autre gros succès de la décennie, La Famille, de , se présente comme « un authentique feuilleton T.V. », divisé en quatre épisodes sur l'ensemble de la saison 1973-1974. Sous la conduite de Derek Goldby, la distribution compte notamment le comédien français Niels Arestrup, qui fait ses premiers pas sur les scènes professionnelles.

En 1974, Roger Domani s’associe à Antoine Vitez pour produire Le Pique-Nique de Claretta de René Kalisky, auteur belge porté pour la première fois à la scène. Les représentations du spectacle, qui évoquent les derniers jours de Mussolini, sont, à Bruxelles, chahutées par des groupuscules néo-fascistes. Selon Domani, « l'art a toujours évolué par scandales » et « la société elle-même n'évolue que par le scandale ».

En 1975 et 1976, le théâtre de Poche fête son . Pour cette occasion, Derek Goldby met en scène L'Éveil du Printemps de Frank Wedekind. Roger Domani investit plusieurs théâtres bruxellois avec des spectacles internationaux dont il apprécie le caractère novateur, comme Sweetbird de l'Iowa Theatre Lab ou Morte Della Geometria d'Ouroboros (Centre de Recherche théâtral italien). Le théâtre de Poche investit les souterrains de la Place Royale, les Halles de Schaerbeek, la Chapelle des Brigittines...

Années 1980 : Domani-Mahauden, le théâtre comme engagement Dès le début des années 1980, Roland Mahauden, après son passage par l’armée puis par le cinéma, est au théâtre de Poche à temps plein, comme bras droit de Roger Domani. Le duo poursuit sa volonté d’un théâtre engagé, porté par la contestation et la défense des Droits de l’Homme.

La décennie 1980 est marquée par plusieurs « blockbusters », certaines productions atteignant le cap des 100, 200 voire 300 représentations en tournée. Parmi ces spectacles figurent Bent (1981) de Martin Sherman, Un certain Plume (1982) de Henri Michaux (un solo de Philippe Geluck, alors acteur, qui jouait également dans Bent), Good (1983) de Cecil Perceval Taylor , Les Trompettes de la mort (1986) de Tilly , L'Art d'aimer (1987) d’Ovide dans la mise en scène de Roland Mahauden et surtout Les Videurs (1988) de John Godber, dont la tournée durera jusqu’en 1996.