L'anthropologie linguistique est l'étude interdisciplinaire qui analyse l’influence de la langue sur la vie sociale. C'est une branche de l'anthropologie qui tire son origine de l'étude des langues en voie de disparition et qui s'est développée depuis un siècle pour englober presque tous les aspects de l'emploi et de la structure de la langueDuranti, Alessandro. ed. 2004. Companion to Linguistic Anthropology. Malden, MA: Blackwell..

L'anthropologie linguistique examine la façon dont la langue façonne la communication, forme l'identité sociale et l'appartenance à un groupe, met en place des idéologies et croyances culturelles à grande échelle, et développe une représentation culturelle commune des mondes naturel et socialSociety for Linguistic Anthropology. n.d. About the Society for Linguistic Anthropology. Accessed 7 July 2010..

Histoire Comme l'a fait remarquer, trois paradigmes ont émergé au cours de l'histoire de cette sous-discipline. Le premier, dorénavant connu sous le nom de « linguistique anthropologique » est axé sur la documentation des langues. Le second, connu sous le nom d'anthropologie linguistique, se consacre à l'étude théorique de l'utilisation de la langue. Un troisième paradigme, développé au cours des deux ou trois dernières décennies, étudie les questions liées aux autres sous-domaines de l'anthropologie en prenant pour méthode l'enquête linguistique. Bien qu'ils se soient développés les uns après les autres, les trois paradigmes sont encore pratiqués aujourd'huiDuranti, Alessandro, 2003, Language as Culture in U.S. Anthropology: Three Paradigms. Current Anthropology 44(3):323-348..

Linguistique anthropologique Le premier paradigme était, à l'origine, perçu comme de la linguistique, mais ses domaines d'études évoluant, on a fini par l'appeler linguistique anthropologique. Ce domaine était consacré à divers thèmes propres à la sous-discipline, en particulier la documentation linguistique de langues qu'on pensait voir disparaître (les premiers membres de la sous-discipline se sont penchés sur les langues indiennes d'Amérique du Nord). Parmi ces thèmes on retrouvait : La description grammaticale, La classification typologique (voir typologie), et Le problème non résolu de l'hypothèse de Sapir-Whorf (associée à Edward Sapir et Benjamin Lee Whorf mais en réalité introduite aux États-Unis par Franz Boas, qui a travaillé dans un cadre théorique datant des penseurs européens, de Vico à Herder à Humboldt). Cette « hypothèse » porte peut-être mal son nom puisque l'approche scientifique adoptée par ces deux linguistes diffère du modèle scientifique positiviste basé sur la formulation d'hypothèses. Quoi qu'il en soit, c'est (l'étudiant de Sapir) qui a utilisé le terme pour la première foisHoijer, Harry. 1954. "The Sapir–Whorf hypothesis", in Language in culture: Conference on the interrelations of language and other aspects of culture. Edited by H. Hoijer, . Chicago: University of Chicago Press. Hill, Jane, and Bruce Mannheim. 1992. "Language and Worldview." Annual Reviews in Anthropology 21:381-406..

La philosophie de Humboldt tient une place importante dans les travaux récents produits en Allemagne, en France et ailleurs en Europe.

Anthropologie linguistique Dell Hymes est en majeure partie responsable de l'apparition du second paradigme qui a pris le nom d'anthropologie linguistique dans les années 1960, bien qu'il soit aussi à l'origine du terme « ethnographie de la communication » pour décrire le contenu envisagé du domaine. Les développements technologiques récents étaient mis à contribution, en particulier les nouvelles formes d'enregistrement mécanique.

Hymes a introduit également une nouvelle unité d'analyse. Tandis que le premier paradigme était centré sur des « langues » en apparence différentes (les guillemets indiquent que les anthropolinguistes traitent le concept de langue comme une construction « idéale » couvrant des questions complexes à l'intérieur et au-delà des barrières linguistiques), l'unité d'analyse du second paradigme était nouvelle : l'événement langagier. (L'événement langagier ou speech event est un événement défini par le discours qui y est produit (par exemple une conférence) ; ainsi, un dîner n'est pas considéré comme un événement langagier mais comme une situation langagière, une situation au cours de laquelle du langage peut être produit ou non.) Les chercheurs se sont beaucoup penchés sur les événements langagiers au cours desquels les acteurs étaient tenus pour responsables de la forme de leur performance linguistique en tant que telleVerbal Art as Performance. American Anthropologist 1977:290-311.Hymes, Dell. 1981 Breakthrough into Performance. In In Vain I Tried to Tell You: Essays in Native American Ethnopoetics. D. Hymes, ed. . Philadelphia: University of Pennsylvania Press..

Hymes est également à l'origine d'une approche anthropolinguistique de l'ethnopoétique.

Hymes espérait créer un lien plus étroit entre l'anthropologie linguistique et sa discipline mère. Son nom suggère que le domaine est principalement centré sur l'anthropologie, tandis que la linguistique anthropologique donne l'impression que ceux qui la pratiquent s'intéressent principalement à la linguistique, qui est une discipline académique à part entière dans la plupart des universités aujourd'hui (ce qui n'était pas le cas à l'époque de Boas et Sapir). Cependant, le souhait de Hymes ne s'est pas réalisé, bien au contraire, puisque le second paradigme a en fait éloigné la sous-discipline du reste de l'anthropologie.

Questions anthropologiques traitées par le biais de méthodes et de données linguistiques Dans le troisième paradigme, apparu à la fin des années 1980, au lieu de continuer la poursuite d'objectifs venant d'une discipline étrangère à l'anthropologie, les anthropolinguistes se sont penchés sur des questions liées à la discipline plus large de l'anthropologie, mais en utilisant des méthodes et des données linguistiques. Parmi les domaines d'étude de ce troisième paradigme, on retrouve des recherches concernant l'identité sociale, les idéologies partagées à grande échelle et la construction et production de récits au cours d'interactions entre individus et au sein de groupes.

Cette branche est à l'opposé, en quelque sorte, de la branche émergente en Anthropologie linguistique continentale. Au cours des dernières décennies, (2009) a permis de transformer la perception de l'anthropologie linguistique en Allemagne grâce à son interprétation novatrice de l'œuvre du philosophe et linguiste Wilhelm von Humboldt (1836/1999) qui a affirmé que le développement de l'esprit d'une communauté linguistique donnée était indissociable de la manière dont les humains contribuent au développement de leur système linguistique à travers leurs discours et leurs écrits. L'anthropologie linguistique française a été influencée par Trabant et Humboldt. En revanche dans les pays anglophones, sauf exceptions (voir Underhill 2009), Humboldt doit encore convaincre des lecteurs parmi les anthropolinguistes, même si beaucoup le citent comme source d'inspiration.

Domaines d'étude L'anthropologie linguistique contemporaine poursuit ses recherches suivant les trois paradigmes décrits ci-dessus. Plusieurs domaines liés au troisième paradigme, l'étude de questions anthropologiques, sont des domaines d'étude particulièrement riches pour les anthropolinguistes actuels.

Identité Une grande partie des études en anthropologie linguistique explore des questions d'identité socioculturelle avec une approche linguistique. C'est ce qu'a fait l'anthropolinguiste concernant l'identité, par exemple, avec une série de paramètres, d'abord dans un village du nom de Gapun en Papouasie-Nouvelle-Guinée1992. Language Shift and Cultural Reproduction: Socialization, Self and Syncretism in a Papua New Guinea Village. Cambridge: Cambridge University Press.. Kulick s'est intéressé à la pratique de deux langues avec et autour des enfants de Gapun village : la langue traditionnelle, le taiap, parlée uniquement dans leur village et donc principalement « indexicale » de l'identité gapunaise, et le tok pisin, langue officielle et largement parlée de la Nouvelle-Guinée (les anthropolinguistes utilisent le mot « indexical(e) » pour signifier « indicatif », bien que certains signes indexicaux créent leurs significations indexicales « sur le tas » pour ainsi direSilverstein, Michael. 1976. Shifters, Linguistic Categories, and Cultural Description. In Meaning in Anthropology. K. Basso and H.A. Selby, eds, . Albuquerque: School of American Research, University of New Mexico Press.).

Parler le taiap est associé à une identité non seulement locale mais aussi « passée » et fondée sur le hed (autonomie personnelle). Parler le tok pisin revient à afficher une identité chrétienne (catholique), fondée non pas sur hed mais sur save, c'est-à-dire une identité liée à la volonté et la capacité de coopérer.

Dans ses travaux plus récents, Kulick a démontré que dans des discours appelés um escândalo, les travestis brésiliens pratiquant la prostitution se moquaient de leurs clients. C'est le moyen qu'a trouvé la communauté travestie, semblerait-il, pour tenter d'outrepasser les moqueries du grand public brésilien dont ils sont certainement les victimes (à travers, donc, des discours publics à haute voix et d'autres types de démonstrations.)Kulick, Don, and Charles H. Klein. 2003. Scandalous Acts: The Politics of Shame among Brazilian Travesti Prostitutes. In Recognition Struggles and Social Movements: Contested Identities, Agency and Power. B. Hobson, ed. . Cambridge: Cambridge University Press.

Socialisation Dans une série de travaux, les anthropolinguistes et se sont penchés sur un sujet anthropologique majeur : la socialisation, c'est-à-dire le processus par lequel les nourrissons, les enfants et les étrangers deviennent membres d'une communauté en apprenant à participer à sa culture, à l'aide de méthodes linguistiques et ethnographiquesOchs, Elinor. 1988. Culture and language development: Language acquisition and language socialization in a Samoan village. Cambridge: Cambridge University Press. Ochs, Elinor, and Bambi Schieffelin. 1984. Language Acquisition and Socialization: Three Developmental Stories and Their Implications. In Culture Theory: Essays on Mind, Self, and Emotion. R. Shweder and R.A. LeVine, eds. . New York: Cambridge University. Ochs, Elinor, and Carolyn Taylor. 2001. The “Father Knows Best” Dynamic in Dinnertime Narratives. In Linguistic Anthropology: A Reader. A. Duranti, ed. . Oxford. Malden, MA: Blackwell. Schieffelin, Bambi B. 1990. The Give and Take of Everyday Life Language Socialization of Kaluli Children. Cambridge: Cambridge University Press.. Ils ont découvert que les processus d'enculturation et de socialisation ne se déroulaient pas séparément du processus d'acquisition du langage, mais que les enfants acquéraient la langue et la culture de manière conjointe au cours de ce que l'on pourrait appeler un processus intégré. Ochs et Schieffelin ont démontré que le « parlé bébé » n'était pas universel ; en effet la direction de l'adaptation (c'est-à-dire si l'enfant est invité ou non à s'adapter à la conversation ou au discours qui se tient autour de lui) était une variable en lien avec, par exemple, la direction vers laquelle il était tourné vis-à-vis du corps de sa mère ou son père. Dans de nombreuses sociétés, les parents tiennent leur bébé en les faisant regarder vers l'extérieur de façon à l'orienter vers un groupe de proches qu'il doit déjà apprendre à reconnaître.