Jeremy Thorpe est un homme politique britannique né le à Londres et mort le dans la même ville. Il est député à la Chambre des communes de 1959 à 1979, et dirige le Parti libéral de 1967 à 1976. En , il passe en jugement auprès de la Haute Vour criminelle de Old Bailey pour complot et incitation au meurtre sur la personne de Norman Scott, un ex-mannequin dont il a été très proche dans le passé. Thorpe est acquitté de toutes les charges retenues contre lui, mais cette affaire porte un coup fatal à sa carrière politique.

Bien que son père et son grand-père aient été députés du Parti conservateur, Jeremy Thorpe choisit dans sa jeunesse de se rapprocher du petit Parti libéral, pourtant mal en point à l'époque. Il fait ses études à Oxford et devient une étoile montante parmi les libéraux dans les années 1950. Il entre au Parlement à l'âge de , s'y fait remarquer sans tarder et est élu leader du Parti libéral en 1967. Ses débuts à ce poste sont difficiles, mais Thorpe parvient à capitaliser sur l'impopularité croissante des deux grands partis de gouvernement pour remporter une série de succès électoraux remarquables, avec un apogée aux élections générales de qui voient les libéraux recevoir de voix. En raison du mode de scrutin majoritaire qui a cours au Royaume-Uni, ce succès ne leur permet d'obtenir que , mais comme aucun autre parti ne bénéficie de la majorité absolue, Thorpe se retrouve dans une situation d'arbitre très avantageuse. Il se voit offrir un portefeuille ministériel par Edward Heath, le Premier ministre conservateur, qui propose ainsi de faire participer les libéraux à une coalition. Thorpe exige en retour un changement de la loi électorale que Heath ne peut que refuser, entraînant la chute de son cabinet et la mise en place d'un gouvernement travailliste minoritaire.

marque l'apogée de la carrière politique de Thorpe. Son parti commence ensuite à décliner, tandis que des rumeurs circulent au sujet de sa possible implication dans un complot visant à éliminer Norman Scott, son amant présumé. Sa situation devient intenable et il finit par démissionner en . Lorsque l'affaire passe en jugement, trois ans plus tard, Thorpe n'avance aucun argument ni preuve pour se défendre, partant du principe que l'accusation n'a qu'un dossier vide à lui opposer. Cette attitude laisse donc de nombreuses questions sans réponse, et Thorpe en sort acquitté, mais largement discrédité, et ne retrouve jamais de responsabilités publiques. Il apprend au milieu des années 1980 qu'il est atteint de la maladie de Parkinson. Au fil de sa longue retraite, son image retrouve une partie du lustre qu'elle avait perdu, et à sa mort, en 2014, la jeune génération libérale lui rend hommage en saluant son action d'infatigable avocat des droits de l'homme et d'opposant à l'apartheid et à toute forme de racisme.

Famille et enfance

John Jeremy Thorpe naît dans le quartier londonien de South Kensington le . Son père, John Henry Thorpe, est un avocat qui a siégé à la Chambre des communes de 1919 à 1923 comme député conservateur de Manchester Rusholme. Sa mère, Ursula Norton-Griffiths, est la fille d'un autre député conservateur, John Norton-Griffiths, dont l'impérialisme enthousiaste lui a valu le surnom d'« ». La famille Thorpe se prétend apparentée à d'autres Thorpe prestigieux, comme le Robert Thorpe qui occupe brièvement le poste de Lord Chancelier en 1372 ou le Thomas Thorpe qui préside la Chambre des communes en 1453-1454. Néanmoins, les ancêtres proches de Jeremy Thorpe sont d'origine irlandaise. Son arrière-grand-père, William Thorpe, est un policier dublinois qui s'élève jusqu'au rang de superintendant. L'un de ses fils, John Thorpe, devient prêtre de l'Église d'Angleterre et occupe le poste d'archidiacre de Macclesfield de 1922 à 1932. Son mariage avec une fille de la riche famille anglo-irlandaise Aylmer profite considérablement à la famille Thorpe, de même que le mariage de sa fille Olive au sein des Christie-Miller, une puissante famille du Cheshire. Ce lien de parenté profite à Jeremy Thorpe et à son père, dont l'éducation est financée par l'argent des Christie-Miller.

Jeremy Thorpe est le troisième enfant de la famille, et le premier garçon. Il grandit dans un environnement privilégié et protégé, sous la garde de plusieurs nourrices. En 1935, il entre à l'école Wagner, sur Queen's Gate. Il devient bon violoniste et joue fréquemment lors des concerts de l'école. Bien que son père ne siège plus au Parlement, il bénéficie toujours des réseaux de relations qu'il s'y est forgé, et il n'est pas rare de voir des hommes politiques importants passer la soirée chez les Thorpe. Parmi eux, on trouve notamment le libéral David Lloyd George : sa fille Megan est une amie proche d'Ursula Thorpe et sert de marraine à Jeremy. Lloyd George devient un modèle pour Jeremy et inspire son ambition de faire carrière au sein du Parti libéral.

Études

En , Jeremy Thorpe est inscrit à Cothill House, une école de l'Oxfordshire qui prépare les jeunes garçons pour Eton. Durant l'été 1939, alors que la guerre menace d'éclater, les Thorpe quittent Londres pour s'installer à Limpsfield, un village du Surrey, où leur fils étudie à l'école communale. En , l'invasion allemande semble imminente et les Thorpe envoient leurs enfants à Boston, chez leur tante Kay Norton-Griffiths. Jeremy est inscrit à la Rectory School de Pomfret, dans le Connecticut, en septembre. Par la suite, il garde un bon souvenir de ses trois années sur le sol américain. En 1943, les enfants Thorpe rentrent au Royaume-Uni sur le , un croiseur de la Royal Navy, grâce aux relations de leur père.

Thorpe entre à Eton en . Il s'avère un étudiant passable, qui ne montre guère de prédispositions pour le sport. Il se révolte contre le conformisme, mais ce n'est qu'une façade, et sa flagornerie lui vaut le surnom d', « Thorpe l'onctueux ». Il se vante aussi de ses relations avec des gens importants et célèbres, ce qui agace ses camarades, et démissionne du corps des élèves officiers, ce qui offense les traditionalistes de l'école. Par la suite, Thorpe reste discret sur cette période de sa vie : son autobiographie se contente de mentionner sa participation à l'orchestre de l'école, et son éphémère projet de carrière comme violoniste professionnel après avoir remporté une coupe. Ses années à Eton sont assombries par la mort de son père en 1944 : John Henry Thorpe meurt à , prématurément usé par sa lourde charge de travail, accrue en temps de guerre.

vignette|Trinity College à Oxford, où Thorpe étudie le droit.

Ayant une place assurée au Trinity College de l'université d'Oxford, Thorpe quitte Eton en . Il entame son service militaire au mois de septembre, mais il est renvoyé à la vie civile au bout de six semaines pour raisons médicales après s'être effondré durant un parcours du combattant . Il travaille ensuite comme professeur remplaçant pendant quelques mois, jusqu'à pouvoir entrer au Trinity College, le .

Bien que son sujet d'études soit le droit, Thorpe s'intéresse avant tout aux questions politiques et sociales durant ses années à Oxford. Son tempérament flamboyant ne tarde pas à attirer l'attention. Il s'implique très tôt au sein du club libéral de l'université, qui compte alors plus de , en net contraste avec les résultats moroses du parti au niveau national. Élu membre du comité directeur dès la fin de sa première année à Oxford, il en devient le président en . Son dévouement dépasse les frontières de l'université : il contribue avec enthousiasme aux campagnes électorales du parti et, après son vingt-et-unième anniversaire, propose son nom pour les listes de candidats potentiels.

Outre le club libéral, Thorpe devient également président de la société de droit de l'université, mais son objectif principal est la présidence de l'Oxford Union, un poste dont les détenteurs sont promis à de grandes carrières. En règle générale, avant de devenir président, il est nécessaire d'occuper d'abord un poste subalterne, tel que secrétaire ou trésorier, mais Thorpe décide de brûler les étapes et de se présenter directement à la présidence au début de l'année 1950. Il est sèchement battu par le futur présentateur de télévision Robin Day. Son obsession pour la politique et ses tactiques parfois douteuses font tourner certaines campagnes au vinaigre, mais il remporte également de nombreux soutiens et parvient à battre Dick Taverne et William Rees-Mogg lors de l'élection pour la présidence de l'Union au second semestre 1951. Son mandat se distingue par la grande variété d'orateurs invités, du baron Lord Hailsham à l'humoriste Stephen Potter en passant par le juriste Norman Birkett.

Les diverses activités extra-curriculaires de Jeremy Thorpe lui prennent beaucoup de temps, si bien qu'il met quatre ans et non trois à terminer ses études de droit. Il quitte Oxford à l'été 1952 avec les honneurs de troisième classe. Durant cette période de sa vie, il s'est fait de nombreux amis promis à des carrières prestigieuses. Bien qu'il ne se soit quasiment lié qu'avec des hommes, il n'a jamais été considéré comme membre d'une des coteries homosexuelles d'Oxford. Il avoue à un ami que la politique lui fournit toute l'excitation dont il a besoin, ce qui rend le sexe complètement inutile pour lui.

Débuts de carrière vignette|Barnstaple Long Bridge et son environnement.

En politique

Une fois accepté comme candidat potentiel par le Parti libéral, Jeremy Thorpe se lance à la recherche d'une circonscription. Les élections de 1950 et 1951 ont été difficiles pour le parti, réduit d'abord à neuf, puis à six députés, et son avenir semble sombre. Que Thorpe s'implique autant au sein d'un parti aussi mal en point témoigne d'un engagement plus fort que ne l'ont décrit nombre de ses critiques : si son objectif principal avait été d'entrer au Parlement, ses chances auraient été bien meilleures en rejoignant les conservateurs ou les travaillistes.

La première circonscription proposée à Thorpe est celle du Montgomeryshire, où il succèderait au leader libéral Clement Davies après sa retraite, mais Davies ne semble pas près de se retirer. Thorpe décide donc de chercher ailleurs, et il se tourne vers le Devon et les Cornouailles, des régions de tradition libérale où le parti a connu des résultats honorables en 1950-1951. Il les connaît déjà pour avoir apporté son aide à Dingle Foot, le candidat libéral pour la circonscription de North Cornwall. L'agent de Foot suggère à Thorpe de se pencher sur la circonscription voisine de North Devon, mais les libéraux de Torrington souhaitent qu'il s'engage dans leur circonscription, tandis que Foot voit en lui un possible successeur au siège de North Cornwall. En fin de compte, Thorpe opte pour le North Devon. Cette circonscription a déjà été représentée par un libéral, mais en 1951, le candidat libéral n'y a même pas obtenu 20 % des voix. La candidature de Thorpe dans le North Devon est entérinée en .

Politiquement, Thorpe partage les opinions d'autres jeunes militants libéraux : il considère que le parti devrait offrir une alternative radicale, mais pas socialiste, au gouvernement conservateur. Avec d'autres, il fonde le Radical Reform Group pour promouvoir ces idées au sein du parti. Il passe une bonne partie de son temps libre au contact de ses électeurs potentiels du North Devon. Son discours de campagne mêle considérations locales et problèmes d'ampleur internationale, relayant des opinions très libérales sur le colonialisme et l'apartheid. Lors des élections générales anticipées d'avril 1955, Thorpe fait campagne avec énergie et parvient à réduire de moitié la majorité conservatrice dans le North Devon. Il n'emporte pas le siège, mais termine devant le candidat travailliste.

Au barreau et au petit écran