Anne Lombard-Jourdan, née Anna JourdanArchives de la Savoie, commune de Chambéry, année 1909, acte de naissance , vues 112-113/126, est une historienne française née le à Chambéry et morte le à Versailles.
Spécialiste de l’histoire de Paris et de La Plaine Saint-Denis, elle a aussi publié de nombreux livres sur le folklore et la religion gauloise.
Biographie Entrée première à l'École nationale des chartes, Anna Mathilde Jourdan, () et (). soutint et publia en 1933 sa thèse pour le diplôme d'archiviste paléographe sur les Halles parisiennes de 1137 à 1436. Marcel Poëte, le grand historien de Paris, qui avait remarqué la jeune lauréate de l’École des chartes et qui l’initia à l’urbanisme — discipline neuve avant guerre —, disait de sa thèse soutenue en janvier 1933 qu’elle était « l’une des plus sûres et des plus précieuses contributions à l’histoire de Paris ».
En 1934, nantie de lettres de recommandation de Lucien Febvre, elle rejoignit l’École des hautes études hispaniques de Madrid. Elle y fit la connaissance d’un jeune arabisant, Maurice Lombard, de retour d’un séjour d’études à Rome, où il avait été hôte de la Fondation Primoli. Ils se marièrent à Madrid. Maurice Lombard (1904-1965), devint un islamologue réputé, dont elle publia les œuvres posthumes. La guerre civile espagnole ayant éclaté, la jeune femme dut renoncer aux recherches d’urbanisme qu’elle s’apprêtait à entreprendre sur les villes de l’Aragon. Elle accompagna son mari à l’Institut français d’archéologie orientale (IFAO) au Caire. Leur complicité intellectuelle durera jusqu’après la mort, en 1965, de Maurice Lombard. Elle publiera cinq de ses œuvres posthumes. Leur fils, Denys Lombard (1938-1998), fut un grand spécialiste de l'Asie de l'Est et du Sud-Est.
En 1960, elle fut chef de travaux à la Section de l’École pratique des hautes études (EPHE) et le resta jusqu'en 1975. C’est à cette époque qu’elle fait la rencontre de Jacques Le Goff, qui avait été élève de Maurice Lombard. Historienne de la capitale, elle s'intéressa alors à la périphérie parisienne, autour de Saint-Denis en particulier, et y consacra plusieurs volumes. C’est dans ces années qu’elle commença à s’intéresser aux mythes qui entourent la légende gauloise.
Elle eut également d'autres centres d'intérêt et publia ainsi en 2002 la relation de voyage au Timor occidental d’un Français des Lumières, Jean-Baptiste Pelon, aux Cahiers d’Archipel, courroie de transmission éditoriale d’Archipel, la revue cofondée par son fils Denys Lombard, orientaliste de renom, directeur de l’École française d’Extrême-Orient jusqu’à sa mort en 1998. Elle signa d’ailleurs plusieurs contributions à cette revue.
À l’occasion de ses 100 ans, elle revint à son sujet d'étude de sa jeunesse, les Halles parisiennes, en publiant Les Halles de Paris et leur quartier (1137-1969).
Elle meurt en ...
La plaine du Lendit
L'œuvre d'Anne Lombard-Jourdan est centrée sur l'histoire de Paris et de Saint-Denis et de la survivance supposée de traditions gauloises. Anne Lombard-Jourdan a procédé à la reconstitution de l'histoire de cette parcelle de l'Île-de-France du Néolithique, jusqu'au Moyen Âge. S'appuyant sur une érudition multiforme, puisant ses références dans les sources littéraires et narratives, dans la diplomatique, la philologie, la topographie, l'archéologie, Anne Lombard-Jourdan s'est attachée à démontrer l'importance de la plaine du Lendit pour les Gaulois sur le plan religieux et économique, importance qui se perpétua à l'époque franque. Aucun texte ni source archéologique n'étaye toutefois ces assertions. Selon Anne Lombard-Jourdan, le Lendit fut un centre religieux, politique, économique à l'époque de la Gaule indépendante et conserva à travers les siècles un rayonnement dont bénéficia et que sut exploiter l'abbaye de Saint-Denis. Les textes sur les origines du culte de saint Denis occultent l'existence d'un pôle identitaire de la Gaule païenne antérieure, qui se serait situé dans la plaine du Lendit, dans la zone comprise entre au sud, les hauteurs de Montmartre et Belleville séparées par le col de la Chapelle, et au Nord, la basse vallée du Croult.
L'intelligentsia dionysienneSous Hilduin et Hincmar d'abord, dans la troisième décennie du , puis sous les abbés Adam et Suger, dans la première moitié du , enfin sous l'abbatiat d'Eudes Clément (1229-1245). attribua ainsi la fondation du monastère à Dagobert, obtenant ou forgeant les diplômes royaux propres à assurer à Saint-Denis une totale exemption et le contrôle des foires dont celle du Lendit, ce qui permit à l'abbaye de s'attacher l'appui de la monarchie franque puis française. Elle composa les textes exaltant la figure de saint DenisNotamment en fusionnant trois personnages distincts : le premier évêque de Paris (martyr et céphalophore), le disciple de saint Paul et le pseudo-Aréopagite, philosophe néoplatonicien de la hiérarchie du monde. et récupéra à son profit le prestige lié au site du Lendit.
Pour Anne Lombard-Jourdan, transparaît derrière cette récupération une tradition païenne de première importance qui s'attachait depuis l'époque celte à un tumulus situé au cœur de la plaine du Lendit, baptisé mund-gawi par les Francs (« celui qui protège le pays »), d'où le terme de Montjoie. Ce lieu aurait été véritablement un lieu de rassemblement économique et religieux des Gaulois, une étape sur la route de l'étain entre Cornouailles et Méditerranée et centre druidique, sanctuaire des Gaules. Dans le but d’exorciser ce lieu de culte païen, Saint-Denis devint l’équivalent et le substitut du « Protège-pays ». Son nom rejoignit celui de « Munjoie » dans l’appel des guerriers en détresse.
Témoignages historiques Antiquité D’après la Gloriosæ, la première Vie de saint Denis, datant l'an 500, il existe un lieu trois fois saint au Lendit ; il est en effet question dans l’hagiographie d'un « vénérable lieu triple » où se déroula le martyre des trois saints : Denis, Rustique, Éleuthère. La version la plus proche de l’originale est conservée dans un manuscrit du ; les variantes ultérieures révèlent le désarroi des copies : si l’endroit est déjà un « vénérable lieu triple », c’est qu’il est un sanctuaire ancestral dédié à trois divinités gauloises.. Anne Lombard-Jourdan rapproche cette mention d'un lieu trine à celle de la trinité de dieux gaulois rapportée par Lucain dans la PharsaleLucain, La Pharsale, I, 444-446., les peuples de la Celtique étaient les gardiens du sanctuaire d’une triade de grands dieux, où s’accomplissaient de sanglants sacrifices ; il donne le nom des trois divinités majeures : Teutatès, le dieu de la tribu, Ésus assimilé tantôt à Mars ou à Mercure par les scoliastes, Taranis, Dieu du tonnerre et du soleil. Anne Lombard-Jourdan rappelle également que selon Jules César, les Gaulois se réunissaient lors de grandes assemblées druidiques en un lieu identifié avec le centre ou ombilic de la Gaule, aux frontières du pays des CarnutesJules César, La Guerre des Gaules, VI, 13, 10. ; les Gaules Celtique et Belgique étant séparées par la Seine et la Marne, un tel centre des Gaules devrait logiquement se situer selon elle à la confluence de ces deux cours d'eau.
Moyen Âge
Anne Lombard-Jourdan s'est appuyée sur des textes médiévaux pour tenter de démontrer que le souvenir de la dimension sacrée du Landy dans l'Antiquité subsistait au Moyen Âge. Anne Lombard-Jourdan a publié un texte inédit de Raoul de Presles, qui identifie le centre des Gaules avec le nord de Paris et à un Mons JovisRaoul de Presles, Musa, B.N. lat. 3233, fol. 16 d. Annexe II, p. 337.. Raoul de Presles, qui disposait d’une bibliothèque très importante avait à disposition des textes qui ne sont pas parvenus jusqu’à nous ; des vestiges architecturaux disparus depuis étaient encore visibles de son temps dans la banlieue parisienne et il y fait allusion. Le goût pour l’archéologie existait au Moyen ÂgeJ. Adhémar, Influences antiques dans l’art du Moyen Âge français. Recherches sur les sources et les thèmes d’inspiration, The Warburg Institute, 1939 ; réimp. 1938.. Par ailleurs, dans son Compendium morale de re publica, il affirme que trois dieux étaient adorés sur trois hauteurs au nord de Paris : Jupiter à Montjavoult, Mercure à Montmartre, Apollon à Courdimanche. En haut de Montmartre, un feu était allumé au début des cérémonies qui réunissaient les druides et le peuple. C’est le Mons jovis qui était le plus respecté et le plus réputé et selon Raoul de Presles c’est de cet endroit que Jules César parle quand il évoque la réunion annuelle des Gaulois aux confins du pays des CarnutesSelon Anne Lombard-Jourdan, ces trois sites étaient trop éloignés les uns des autres pour servir à une seule et même assemblée aussi importante. Anne Lombard-Jourdan localise le culte d'Apollon (Belenos) à La Courneuve pour plusieurs raisons : la Courneuve appartenait à l’abbaye de Saint-Denis ; elle était située à proximité de la « vieille mer » des abords du Croult alors le plateau d'Hautie entourant Courdimanche et qualifié de mer par Raoul était un bois ; un territoire dit champ Belin existait d'ailleurs au Moyen Âge, témoignage d’un culte à Belenos ; il fit place à un clôt Jean-Baptiste dont la fête a joué un rôle dans la christianisation des cultes solaires et des rites des solstices d’été est bien connu ; le saint dont le vocable fut donné à la Courneuve fut saint Lucien, compagnon de saint Denis, également connu, d'après l’auteur de sa vie, Eudes, évêque de Beauvais, au , pour la lumière qui émanait de lui ; on chercha à substituer dans l’esprit des fidèles l’image de martyrs lumineux à celle d’un dieu solaire et rayonnant. Comme le dieu de la lumière, Belenos, saint Denis guérissait les affections de la vue... Raoul de Presles évoque l’existence d’un oracle à Apollon sur le site de Saint-Denis du nom de Tricine dans sa Musa dédiée à Charles V en 1365 ou 1366. Du au , les textes font mention d’un lieu-dit TricinaTricine apparaît dans un acte authentique du 22 janvier 832. Un acte du roi Eudes en 894 donne aux moines de Saint-Denis un moulin près du monastère sur le CrouLt et sur le pont de Tricine. Au début du , Tricine est une appellation courante appliquée au pont. Une fontaine, renommé plus tard Saint Rémi porta aussi le nom de Tricine, à proximité d'une chapelle nommée également saint Rémi.. Dans un songe qu'il raconte, Denis l’Aréopagite conseille à Raoul de regagner Tricine et de consulter les « dieux de ses pères », ses « dieux pénates », ses « dieux Lares », ses « propres dieux » ; Raoul se rend à Tricine et y retrouve saint Denis et ses deux compagnons, montrant qu'il avait compris que ces derniers servaient d’écrans aux dieux gaulois qui régnaient autrefois en Gaule. D’après la Musa, un oracle dit Tricina permettait de consulter l'Apollon gaulois ou Belenos au nord de Paris. Les Parisis choisirent de faire figurer sur leurs premiers statères d’or l’Apollon classique, mais la joue timbrée d’une croix décussée, symbole gaulois du soleil.. Tricine est un distributif latin signifiant « chaque fois trente. ». Il peut indiquer que l’oracle évoqué par Raoul de Presles ne fonctionnait que tous les trente ans, selon les préconisations des druides, ces derniers comptant en siècles trentenaires. Pour Anne Lombard-Jourdan, cet endroit fut l'équivalent en Gaule pour la collectivité des peuples celtique, que Delphes était en Grèce pour la collectivité hellénique et Tara pour les peuples de l’Irlande.. Le souvenir du rôle de borne frontière et de point de rencontre joué par le monticule est signalé au quand Honoré d'Autun fait de la Montjoie l’équivalent des extremi fines Galliae de César dans De imagine Mundi : la Belgique du Mons Jovis (Montjoie) et s'étend jusqu’à la Manche.Honoré d'Autun, De imagine mundi, I, 29, éd. P.L., t. 172, col. 89..