Les Aventures de Roderick Random ou Roderick Random, en anglais, The Adventures of Roderick Random, publié en 1748, est le premier roman de Tobias Smollett (1721-1771). Le roman n'a d'abord pas été signé, mais lorsque son succès s'est confirmé, l'auteur en a reconnu la paternité. Si Paul-Gabriel Boucé défend âprement la thèse que l'assimilation entre Smollett et ses de fiction, en particulier son héros, a été fort dommageable à sa réputation littéraire, il ne semble pas y avoir de doute que Roderick Random s'appuie, au moins en partie, sur l'expérience personnelle de l'auteur embarqué dans la Royal Navy comme assistant-chirurgien, en particulier lors du siège de Carthagène.
Le roman, en effet, est l'œuvre d'un jeune homme en colère de vingt-sept ans qui, ayant quitté son Écosse natale en 1739 pour monter à la capitale avec l'espoir, partagé par tous les Écossais en quête de fortune ou de gloire, de trouver le bonheur et la renommée, n'avait rencontré que la dislocation et l'exil, rendant justice au mot de Samuel Johnson qui, assez méchamment, avait écrit que James Boswell, The Life of Johnson (1791), Londres, J. M. Dent & Sons Ltd, 1962, ...
Le roman se situe dans les années 1730 et 1740 et raconte à la première personne la vie de Roderick (Rory) Random, né d'un gentleman écossais et d'une femme de basse extraction, qui se trouve rejeté après la mort de sa mère et la disparition inexpliquée de son père. Après de rudes années en pensionnat et un apprentissage de la chirurgie à Glasgow, Roderick part à Londres et commence pour lui une vie d'aventures et de mésaventures, d'abord sur la route, puis lors de divers embarquements ou embrigadements forcés, en compagnie de son fidèle ami Hugh Strap. Cette vie tumultueuse se double d'une vie sentimentale car Roderick trouve souvent l'occasion d'exercer son charme auprès de la gent féminine, si bien qu'à l'aventure se mêlent le sexe et les affaires du cœur.
Dans sa préface, Smollett reconnaît sa dette envers les deux romans picaresques qu'il a traduits, Don Quichotte (1605–1615) de Cervantes et Gil Blas de Santillane de Lesage (1715–1747). Il déclare avoir désiré offrir un document à la fois réaliste et satirique que rehaussent un humour permanent, un style enlevé et le panache du héros, si bien que dominent même aux heures les plus sombres, une bonne humeur et une vitalité étincelantes qui, selon l'auteur, satisfont la curiosité du lecteur, le conduisent à épouser la cause du héros, à souffrir et se réjouir avec lui et, sans mettre son attention à l'épreuve par un , le divertissent agréablement malgré les vicissitudes de la vie par le ...
Il en appelle aussi au « lecteur intelligent » pour qu'il témoigne de la fidélité de l'auteur envers la « nature », c'est-à-dire de la véracité des faits, même si les circonstances ont été modifiées pour éviter . Sa dernière recommandation s'adresse au lecteur « délicat », susceptible de s'offenser du grand nombre de jurons utilisés, procédé qu'il juge à la fois nécessaire à la vraisemblance et démontrant par l'exemple ..
En sa dernière partie, le roman fait l'apologie de la traite négrière, trait qu'il convient de juger à l'aune des théories et mœurs du , l'abandon de la traite ayant été obtenu en Grande-Bretagne en 1807, celui de l'esclavage lui-même en 1833, soit près d'un siècle après les faits racontés.
Genèse et accueil Contrairement à Richardson et Fielding dont la réputation littéraire est au zénith en 1747-1748, Smollett n'a encore rien publié sinon une chanson ( (1745), et trois poèmes, en particulier , écrit après la défaite jacobite du 16 avril 1746, ayant eu peu d'écho dans la presse critique hormis ce qu'en dit l'auteur..
Composition thumb|upright=0.8|Le révérend Alexander Carlyle, ami écossais de Tobias Smollett.|alt=portrait orienté légèrement vers la gauche, perruque blanche, traits marqués La seule source disponible sur la composition de Roderick Random est la correspondance entre Smollett et l'un de ses amis écossais, le révérend Alexander Carlyle, en particulier une lettre probablement datée de : ..Cette dernière partie de la phrase reprend les derniers mots de Hamlet avant sa mort : Hamlet, V, II, 339..
Quoi qu'il en soit, à l'âge de vingt-six ans et en l'espace de six mois, Smollett a écrit un roman promis au succès d'environ mots. C'est donc avec fracas et non sur la pointe des pieds que ce jeune Écossais sans le sou fait son entrée sur la scène littéraire de son temps.. Il réussira plus tard un exploit comparable avec les pages in-quarto de son Histoire complète de l'Angleterre, publiée en 1757-1758.
Le roman a été annoncé dans plusieurs journaux londoniens, le par exemple du 15 au , au prix de , devant sortir dans un mois ; dans le même journal paraît un rappel du 7 au pour une publication fixée dans quinze jours. De fait, dans son livre de comptes, l'imprimeur William Straham fait état de parus sous anonymat, lot considérable pour le premier roman d'un auteur inconnuJoseph Andrews de Henry Fielding fut d'abord tiré à .. Lewis M. Knapp a découvert en 1932 que sont sortis des presses de Stratham de à .. Suivent une deuxième édition en , confiée cette fois à Hayman & Grignion, puis une troisième en , enfin une quatrième, la dernière que Smollett ait revue personnellement et à laquelle il a ajouté un « Apologue » ; prête en 1754 mais postdatée 1755, car la parution avait été retardée pour des raisons commerciales à l'automne de 1754. En 1770, huit éditions avaient paru, ce qui montre que le succès du roman fut immédiat, massif et durable..
Accueil Peu de traces restent de la critique imprimée, quelques allusions éparpillées au gré de correspondances, plus intéressantes étant les réactions personnelles du jeune romancier. Dans une autre missive à son ami écossais, Smollett se laisse aller au plaisir de sa jeune renomméeTobias Smollett, Lettre à Alexander Carlyle, Letters, 7 juin 1748., qui cesse bientôt d'être clandestine, du moins à Londres, car à en juger par une lettre de 1752, écrite de l'étranger par Lady Mary Wortley Montagu à sa fille la comtesse de Bute, Roderick Random reste attribué à Henry Fielding. Smollett excuse lui-même ce qu'il appelle « quelques inexactitudes de style » () par la hâte ayant présidé à la composition de son roman, huit mois, avec des coupures de plusieurs semaines, (). Il y exprime également son souci de voir son livre considéré comme plus ou moins autobiographique, au point que bien des gens non seulement l'assimilent à son héros mais croient aussi reconnaître en certains personnages des portraits au vitriol de personnes existantes, son ancien maître d'école John Love par exemple..
L'adjonction de l'apologue se justifie, selon Paul-Gabriel Boucé, par une autre interprétation du roman par la critique qui y a vu un ouvrage réaliste, ce que Smollett a cru ne point pouvoir accepter, car il savait qu'il ne s'était point contenté de tenir un miroir face au monde et de consigner par écrit les reflets qu'il y voyait. Ses pages ne s'étaient pas imprimées toutes seules comme sur une plaque sensible.. La réalité est chose mouvante, en soi et selon la perception de l'auteur, et Smollett cherchait à découvrir le monde plus qu'à le reproduire, conscient que la fiction n'était que mensonge habile. À ce titre, Roderick Random devient, selon le mot de Cedric Watts, « janiforme », œuvre d'un narrateur à la fois révulsé et fasciné par la corruption et la violence rampantes., qu'elles se logent dans le microcosme des soutes du ou le macrocosme de nations guerroyant jusqu'à l'absurde. D'autant que le récit à la première personne autorise le lecteur à l'identification facile avec le héros dont il partage par procuration l'énergie, l'invulnérabilité quasi surnaturelles, l'enthousiasme dévorant, les coups et les bleus, sans compter les délices du luxe et de la chair, un héros modelé sur l'archétype d'Ulysse..
Personnages Le nombre des personnages est considérable, mais beaucoup d'entre eux, de par la structure linéaire du roman, sont de rencontre et ne jouent qu'un rôle passager dans l'intrigue, le temps d'une aventure, d'une bagarre ou d'une discussion, parfois du récit enchâssé de leur propre histoire. Tous ne s'y trouvent pas reliés et, de ce fait, font quasiment œuvre de figurants. Si bien que le roman paraît peuplé mais n'est en réalité habité que par un nombre restreint d'acteurs, et encore certains d'entre eux, une fois leur rôle terminé, se perdent de vue et finissent par n'exister que dans le souvenir du narrateur et, par conséquent, du lecteurThe Cambridge History of English and American Literature in 18 Volumes (1907–1921), volume X, The Age of Johnson, chapitre II, Fielding and Smollett, § 21, Roderick Random and the Picaresque Novel..
Caractérisation Les personnages centraux ne sont guère caractérisés, tant il est possible de les résumer par un trait saillant de leur tempérament. Roderick le héros ne montre pas plus de complexité que son ami Strap, l'un tout fougue et bienveillance, l'autre pondéré et dévoué. Le lieutenant Tom Bowling, oncle de Roderick, se définit par son indéfectible loyauté et Narcissa, qui deviendra l'épouse chérie au dénouement, reste à peine esquissée, toute de diaphane innocence.. D'ailleurs, les femmes, bonnes ou méchantes, se réduisent souvent à une caractéristique, leur bienveillance, leur esprit ou alors leur luxure. En nombre bien plus restreint que les hommes, ce qui s'explique en partie par les aventures maritimes ou soldatesques du héros, elles restent à l'arrière-plan de l'action, même si quelques-unes se distinguent lors de scènes comiques dans les diligences ou encore, comme Miss Snapper, aux bains à Bath..
La primauté d'une caractérisation plus appuyée est donnée aux personnages franchement comiques ou caractériels., comme les vieux militaires sclérosés, les officiers de marine obstinés, ignorants et cruels., les vantards forts en gueule déguisant leur couardise, autant de types traditionnels des romans de la route, illustrés par Henry Fielding, ou de la mer comme La Vie et les Aventures de Peter Wilkins de Robert Paltock..
thumb|upright=1.2|Scaramouche et Fricasso le Capitant.|alt=deux caricatures en noir et blanc dos à dos, brandissant leur bâton, chapeau extravagant et habit excentrique Smollett se plaît à mettre en scène des Français tel M. Lavement, apothicaire peu scrupuleux établi à Londres, qu'il caractérise de diverses façons, surtout par ses défauts langagiers, déformation phonologique et panachage linguistique, qu'accentuent encore l'émotion ou l'indignation, les jurons vernaculaires se taillant alors la part belle. L'affectation dans le comportement est également l'apanage, quoique non exclusif, des voisins d'outre-Manche : ainsi le portrait du valet de chambre Vergette, efféminé et maniéré, sorti tout droit du fonds ancestral des clichés xénophobes..
Parfois, ces personnages de farce sont détournés de leur fin, comme le doucereux capucin catholique digne des frères paillards peuplant les fabliaux du Moyen Âge, amateur de bonne chère et de bon vin, coureur de jupons faciles, que Roderick suit en toute confiance à Paris et dont, en définitive, il assume tout le poids du ridicule puisqu'il se fait berner de magistrale façon..
Parmi les soldats que Roderick rencontre en France, seule se dégage la figure du Gascon, fidèle héritier de la tradition guerrière de sa province, digne du antique, mais souvent comparable au Miles Gloriosus de Plaute, ou de l grec et du Capitant du .
Recensement La liste des personnages est redevable de celles qu'ont établies Paul-Gabriel Boucé dans l'édition Oxford de 2008, Clifford R. Johnson dans sa publication de 1977 et enfin Denise Bulckaen sur les personnages secondaires de Smollett dans l'édition de 2000, tous ouvrages référencés dans la section « Biographie » de la bibliographie. Le noyau central