Luigi Manzini, né à Bologne le et mort le , est un théologien et écrivain italien. Il est notamment l'auteur d'un discours sur Il Niente (Le Néant), publié à Venise en 1634, qui suscita une controverse en Italie et en France.
Biographie Troisième garçon né de Girolamo Manzini et Camilla Vitali, dans une famille noble de BologneSon frère aîné, Giovanni Battista Manzini (1599 - 1664), de formation juridique, est un écrivain, auteur d'œuvres biographiques, politiques et morales, ainsi que de romans spirituels. Le deuxième de ses frères, Carlo Antonio Manzini (1600 -1677) est un mathématicien et astronome, . Il est également l'auteur de deux discours sur le vide, prononcés devant L'Accademia degli Apatisti de Florence (Académie des Apathiques), , dont la mise en évidence expérimentale fut faite en 1644 par Evangelista Torricelli (1608 - 1647). Voir : Gian Luigi Betti - Le vide, dans deux discours de Carlo Antonio Manzini, in : E. Festa, V. Jullien et M. Torrini, éd. - Géométrie, atomisme et vide dans l'école de Galilée - ENS Éditions Fontenay/Saint-Cloud - pages 153 et suiv. . Notices biographiques détaillées sur les trois frères Manzini dans le Dizionario biografico degli Italiani. Voir ci-dessous dans la bibliographie., Luigi Manzini entre dans l'ordre des bénédictins en 1620, au monastère de San Michele in Bosco à Bologne, et fait des études de philosophie et de théologie. Ses résultats remarquables décident ses supérieurs à l'envoyer à Rome où il devient le théologien du cardinal Maurice de Savoie. Il sera membre des prestigieuses académies littéraires romaines, L'Accademia dei Desiosi <ref> Académie des Désireux ou des Désirants. Voir : Toby Osborne - Dynasty and diplomacy in the court of Savoy - Cambridge University Press - Cambridge, 2002 - page 42.</ref> et L'Accademia degli Umoristi Académie des Humoristes. Voir : Valerio Zani (Conte) - Memorie imprese, e ritratti de' Signori Accademici Gelati di Bologna - Luigi Manzini (Conte) - Bologna, 1672 - page 299..
Établi au monastère de Sant'Elena, à Venise, il publie en 1633 un panégyrique de la république de Venise, Il Leon Coronato (Le lion couronné) Luigi Manzini - Il Leon Coronato - Venise, 1633. L'ouvrage est dédié au cardinal Bentivoglio (1577 -1644) . qui lui obtint le droit de . Membre de l'influente Accademia degli Incogniti de Venise L'Accademia degli Incogniti (1630 - 1661) / Académie des Inconnus, fondée par le magistrat et écrivain vénitien Giovan Francesco Loredan (1607 - 1661), et influencée dans son esprit par la philosophie de Cesare Cremonini (1550 -1631), de l'université de Padoue, joua un grand rôle dans la vie intellectuelle et politique de Venise. Sa devise (latine) était : « Ex ignoto notus » et, ainsi que le rappelle Frédéric Gabriel dans sa présentation de Jacques Gaffarel, elle avait à rapprocher du mot néant en latin). Elle compta entre autres, parmi ses membres, l'écrivain satirique Ferrante Pallavicino (1615 -1644), décapité à Avignon en 1644, ou le librettiste Iacopo Badoaro qui écrivit les livrets de deux opéras pour Claudio Monteverdi. Voir ci-dessous, dans la bibliographie, l'ouvrage Le Glorie de gli Incogniti ainsi que l'article de Jean-François Lattarico., il prononce, dans cette académie, en 1634, son célèbre discours sur Il Niente. Peu après, avec l'autorisation du pape Urbain VIII, il quitte l'ordre bénédictin et revient à Bologne, sa ville natale, où il exerce un ministère séculier et obtient la chaire des humanités à l'université de Bologne. Membre du collège de théologie (1643) puis du collège de philosophie (1651), il publiera de nombreux traités historiques et de spiritualité, ainsi que des ouvrages politiques de circonstanceBibliographie détaillée, in : Fr. Pellegrino Antonio Orlandi - Notizie degli Scrittori Bolognesi - Bologne, 1714 - page 202..
À partir de 1643 et durant une décennie, on sait peu de choses de la vie de Manzini.
En 1654, établi à Mantoue auprès de Charles II Gonzague, duc de ladite cité, il est président du Grand Conseil et historien officiel du duché. Puis en 1656, il est à Turin historien de la cour de Savoie. Il meurt le , après avoir été blessé accidentellement d'un coup d'arquebuse dans des circonstances mal éclaircies, alors qu'il descendait le fleuve du Pô en direction de BologneCette région était le théâtre de la onzième guerre d'Italie qui opposait alors la France d'Henri II à l'Espagne de Philippe II..
Luigi Manzini est enterré en l'église Santa Maria Maggiore, à Valenza, dans la province d'Alexandrie, en Lombardie Article détaillé sur Luigi Manzini, in : Luigi Matt - Luigi Manzini - Dizionario biografico degli Italiani - Volume 69 (2007)..
Il Niente Dans le discours sur le Néant, Il Niente, prononcé le , Luigi Manzini affirme : . Et plus loin : . Appuyant son approche rhétorique sur la volonté déclarée de s'affranchir d'une « philosophie rance et éculée » (canuta i rancida filosofia), et préférant , Manzini pousse ainsi à la limite la pensée de ce Cité d'après : Carlo Ossola - Le antiche memorie del Nulla - Edizioni di Storia e Letteratura - Roma, 1997 - pages 97 et 98.. Et il expose ce que l'on pourrait désigner comme les figures du Néant Mauro Calcagno - From Madrigal to Opera - Monteverdi's staging of the Self - University of California Press - Berkeley, 2012 - pages 240 et suiv. : , le sommeil, la nuit, le silence, le temps, la mort Cité d'après : Carlo Ossola - Le antiche memorie del Nulla - Edizioni di Storia e Letteratura - Roma, 1997 - page 105..
Le discours de Manzini sera l'occasion d'une controverse active, entraînant, en écho ou en réponse, la publication, dans les douze mois, de pas moins de quatre discours ou traités Les quatre discours sont reproduits dans : Carlo Ossola - Le antiche memorie del Nulla - Edizioni di Storia e Letteratura - Roma, 1997. par l'Italien Marin Dell'Angelo, Le glorie del Niente (Les gloires du Néant) ; les deux Français, Raymond Vidal, Il Niente annientato (Le Néant anéanti) et Jacques Gaffarel Jacques Gaffarel (1601 - 1681), ecclésiastique, docteur en droit canon, hébraïsant et orientaliste. Voir la notice biographique dans : Biographie universelle ancienne et moderne (Michaud) - Tome - Éditée par Louis-Gabriel Michaud - Chez Mme C. Desplaces - Paris, 1856 - pages 347 et 348 . Nihil, fere Nihil, minus Nihilo (Rien, presque Rien, moins que Rien)Jacques Gaffarel - Nihil, fere Nihil, minus Nihilo : seu De Ente, non Ente, et medio inter Ens et non Ens - Positiones - Typographia Ducali Pinelliana - Venise, 1634. Édition française : Rien, presque Rien, moins que Rien : ou de l'Être, du non-Être et du Milieu entre l'Être et le non-Être en 26 thèses - Traduit du latin par Marianne Goeury - Sens & Tonka - Paris, 2001. ; et enfin l'Italien Giovanni Villa, Considerazioni del Villa sopra il Discurso del Niente di D. Luigi Manzini Le discours de Villa fut prononcé à l' Accademia degli Incogniti de Venise..
Frédéric Gabriel, dans une présentation de l'œuvre de Gaffarel, souligne la portée philosophique des disputes vénitiennes initiées par Manzini: Jérôme Laurent et Claude Romano (sous la dir. de) - Le Néant - Contribution à l'histoire du non-être dans la philosophie occidentale - Presses Universitaires de France - Coll. Épiméthée - Paris, 2006 - page 338..
La Renaissance du Rien Le questionnement philosophique du Rien se retrouve en Occident dès ce qu'il est convenu d'appeler la Renaissance carolingienne ainsi qu'en témoigne le court traité logico-ontologique de Fredegisus de Tours, De Substantia Nihili et Tenebraraum (Sur la substance du Rien et des ténèbres), rédigé autour de l'an 804 et qui répondait à une interrogation de l'empereur Charlemagne Le traité de Frédégise fut l'objet de plusieurs éditions modernes, la plus récente (avant celle de David Howlett) ayant été publiée en 1963 par Concettina Gennaro. Voir : Christophe Erismann, Frédégise de Tours, in : J. Laurent et C. Romano (sous la dir.), Le Néant, Contribution à l'histoire du non-être dans la philosophie occidentale, Presses Universitaires de France, Col. Épiméthée, Paris, 2006, pages 201 et suiv. : « Quaestio autem huiusmodi est Nihilne áliquid sit an non ? (...) Nihil autem aliquid significat. Igitur nihil eius significatio est quod est id est rei existentis (...) Igitur nihil magnum quiddam ac praeclarum est » (La question ainsi est celle-ci : Rien est-il en quelque sorte quelque chose ou non ? (...) Rien cependant signifie quelque chose. Donc Rien est signification de quelque chose qui est, c'est-à-dire d'une chose existante (...) C'est pourquoi Rien est quelque chose de grand et aussi de brillant / de très remarquable) L'édition de David Howlett qui comprend le texte original latin et une analyse détaillée, propose la traduction anglaise suivante : « The question, however, is of this sort : is nothing something or may it not be ? (...) ‘Nothing’, however, signifies something. Therefore ‘nothing’ is the signification of that which is the ‘it’ of an existing thing (...) Therefore nothing may be a certain something, great and outstandingly bright and very great. » Voir : David Howlett, Dictionary of Medieval Latin from British Sources, Bodleian Library, Oxford. Repris dans : Bulletin du Cange, Union Académique Internationale (Bruxelles), tome 64, Librairie Droz, Genève, 2006, pages 123 et suiv.. (En ligne). Voir également : Symke Haverkam, Making Something from Nothing - Content and Context of Fredegisus of Tours' De substantia nihili et tenebrarum, University of St Andrews, 2006..
Traducteur d'Angelus Silesius (1624 -1677) et de Heidegger, Roger Munier quant à lui rappelle : Roger Munier - Entretien avec Francis Pourkat - L'Animal, n° 11/12, hiver 2001-2002 - page 151. Cité d'après : Chantal Colomb-Guillaume - L’absence et le rien chez Paul Celan et Roger Munier .. Et le maître rhénan, Martin Heidegger - Le chemin de campagne - (Der Feldweg - traduction d'André Préau) - Questions - Gallimard - Paris, 1966 - page 12. d'enjoindre: Sermon 5 b., in : Maître Eckhart - Sermons à - L'étincelle de l'âme - Traduction de Gwendoline Jarczyk et Pierre-Jean Labarrière - Albin Michel - Paris, 1998..
Dans les Carnets de Léonard de Vinci (1452 - 1519), on peut lire cette annotation : «Infra le grandezze delle cose che sono infra noi, l'essere del nulla tiene il principato». Cité d'après : The Notebooks of Leonardo da Vinci - Compiled and edited from the original manuscripts by Jean Paul Richter - Volume - Dover Publications - New York, 1970 - page 308. On trouve dans le Codice Atlantico (folio 389, verso d) une annotation similaire de Léonard de Vinci, qui dit : « Infralle cose grandi che infra noi si trovano, l'essere del nulla è grandissima » - Cité d'après Franco Volpi - Il Nichilismo - Editori Laterza - Roma, 2005 - page 3., que Heidegger, dans le texte Zur Seinsfrage publié en 1955 à l'occasion du d'Ernst Jünger, commente ainsi : « Le mot de ce Grand homme ne peut ni ne doit rien démontrer, mais il montre en direction des questions suivantes : de quelle façon "y a-t-il" l'Être, "y a-t-il" le Néant ? » « Das Wort dieses Groẞen kann und soll nichts beweisen; aber es weist in die Fragen: Auf welche Art gibt es Sein, gibt es Nichts ? ». Voir : Martin Heidegger - Zur Seinsfrage - in : Wegmarken - Vittorio Klostermann - Frankfurt am Main - 1978 (Zweite Auflage) - page 413 ; traduction française de Gérard Granel - Contribution à la question de l'être - Questions - Gallimard - Paris, 1968 - page 243. Pour la justification des guillemets du "y a-t-il" apposés par le traducteur, on rappellera le commentaire de Heidegger dans la Lettre sur l'humanisme (Brief über den Humanismus - traduction de Roger Munier): « Il y a l'Être: "es gibt" das Sein. Cet "il y a" ne traduit pas exactement "es gibt". Car le "es" (ce) qui ici "gibt" (donne) est l'Être lui-même. Le "gibt" (donne) désigne toutefois l'essence de l'Être, essence qui donne, qui accorde sa vérité. » Voir : Martin Heidegger - Questions - Gallimard - Paris, 1966 - page 107.