La question de l'espace a donné lieu à de multiples approches philosophiques depuis l'Antiquité. On distingue grossièrement un avant Descartes et un après Descartes. Depuis Descartes jusqu'à nous, . L'origine métaphysique de cette caractérisation géométrico-physique est parfaitement laissée de côté et demeure, à ce jour, inquestionnée. Pourtant, les Grecs, particulièrement Aristote, n'avaient pas cette expérience du spatial à partir de l'extension ; ils raisonnaient à partir de la notion de lieu (), en tant que « chôra » (), dont le sens est à prendre, selon Martin Heidegger, comme une dimension qui réserve et donne place aux « choses » pour être ce qu'elles sont en tant qu'elles ont leur lieu propre. On peut prendre comme exemple l'Agora pour ce qui est des réunions politiques à Athènes, la Polis ou le lit du fleuve.
Dans une vue synthétique, on peut résumer à partir de l'article du Dictionnaire des concepts, à trois types de positions l'attitude des philosophes vis-à-vis de la question de l'espace : L'espace entendu comme réceptacle ou contenant des corps matériels et théâtre des rapports entre ces corps, dans lequel le vide est possible et nécessaire. L'espace défini comme somme des lieux occupés par des corps dans lequel le vide est exclu dont les plus illustres représentants sont Aristote et Descartes. L'espace comme condition a priori de la sensibilité chez Kant.
L'espace dans l'antiquité
Un univers fini et ordonné À l'époque d'Aristote, il est admis que la Terre est sphérique et se maintient en équilibre, sans aucun support physique, au centre d'un Ciel clos lui aussi sphérique. Toutefois cet Univers sphérique, ou Cosmos écrit Alexandre Koyré, n'est pas à penser comme une boule flottant sur du vide, .
Pierre Aubenque note que le terme de Kosmos, , désigne originellement l'ordre et par extension ce qui comporte de l'ordre. Aristote, qui utilise ce terme, en parallèle avec Ouranos, , accentue la différence entre le monde « sublunaire » et le monde astral, se démarque néanmoins de la tradition hermétiqueDans les doctrines hermétistes qui considère l'Univers comme essentiellement beau et ordonné. Platon faisait intervenir un démiurge qui conduisait le monde du désordre initial à l'ordre.
Les deux espaces Pour Aristote, le monde en deçà de l'orbite lunaire (le monde sublunaire) n'a rien à voir avec celui qui est situé au-delà de l'orbite lunaire (le monde supralunaire - lune comprise), écrit J. P. Guillot lire en ligne. La région supralunaire s’étend de l’orbite de la lune à la sphère des étoiles. Celle-ci marque la limite extérieure de l’univers, au-delà de laquelle rien n’existe, pas même l’espace vide. Tous les objets de cette région sont faits d’une substance inaltérable : l’éther. Le supralunaire présente un aspect régulier, ordonné, inaltérable qui contraste avec la région sublunaire ou terrestre, caractérisée par le changement, la génération et la corruption.
Le monde sublunaire est constitué des quatre éléments : la terre, l'eau, l'air et le feu. Tous les corps qui existent sont des mélanges, en proportions diverses, de ces quatre éléments. Parce qu'ils sont des mélanges, écrit Sébastien Viscardy lire en ligne. De ce que les corps légers ont tendance à monter et les corps lourds à tomber et que les éléments déterminants appartiennent à leur nature, le philosophe grec conclut que les corps sont entraînés vers leur « lieu naturel ». lire en ligne. Aristote conçoit le monde sublunaire comme une succession de couches concentriques dont on trouvera une excellente description signée Vincent Deparis sur le site « planète-terre » lire en ligne.
Dans cette approche, la gravité devient une propriété constitutive de certains corps (les lourds, terre et eau), de même que la légèreté est une propriété de certains autres (les légers, air et feu).
Théorie du lieu Dans le Timée, Platon s'agissant de l’espace et du lieu, use alternativement des deux termes de topos (τόπος) et de chôra, χώρα dans des significations différentes que souligne Jean-François Pradeau-.
La question du lieu est primordiale dans l'appréhension grecque du phénomène de l'espace au point que pour André Hayenlire en ligne . Chaque substance se voit attribuer un « lieu » qui correspond à l'enveloppe du corps correspondant. Au sens grec déclare Martin Heidegger dans une conférence . Ceci ne va pas véritablement changer jusqu'à nous, l'espace est encore pensé à partir des corps.
Par contre, chaque corps, chez les grecs, a un « lieu », en un autre sens, qui lui est propre et dans lequel il se tient naturellement : si rien n’y fait obstacle, chacun tend à se porter vers son lieu propre (soit dans le cadre de la gravité l’un vers le haut, l’autre vers le bas). Aristote élargit l'hypothèse en définissant le mouvement (voir Mouvement (philosophie)), de telle façon que dans sa théorie des quatre éléments chaque corps, tente de regagner son lieu naturel (le fleuve dans son lit, la pierre sur le sol), qu'une fois atteint il ne quitte plus et se maintient ainsi dans son état de repos.
Dans la Physique, ouvrage qu'Aristote consacre à l'étude du « Mouvement », la théorie des lieux, qui est étudiée à partir et en fonction du mouvement, tient une grande place lire en ligne.
Alexandre Koyré note que .
L'espace pour Descartes upright=0.70|vignette|René Descartes. Marlène Zarader rappelle que
Descartes défend la thèse que l'extension spatiale ou « étendue » constitue l'essence de la matière. Il s'oppose ainsi aux Scolastiques, d'où il découle qu'il n'accepte ni la thèse d'un espace distingué des corps, ni l'idée d'un espace vide dont la question de l'existence entretenait une controverse virulente depuis l'antiquité.
L'ontologie cartésienne est dominée par le concept de substance hérité de la Scolastique, et plus haut encore d'Aristote, dont il adopte l'approche, sans à aucun moment, s'interroger sur l'origine et la condition du phénomène . En privilégiant la « substance » et la « subsistance », Descartes est conduit par déduction logique à mettre en avant le concept d'« étendue », comme l'attribut essentiel de la chose corporelleL'étendue est l'attribut essentiel car elle seule ne change pas ( voir l'expérience du morceau de cire, dans la deuxième Méditation métaphysique) et comme attribut seul de nature à pouvoir soutenir le caractère de permanence des corps. L'étendue est divisible, continue, figurable et mobile.
Descartes prescrit souverainement au Monde (par simple déduction logique), son être véritable, soit une chose étendue dans un espace mathématique. Le monde, pour Descartes, est une sommation de « chose » ; il impose sa distinction « substance pensante/chose corporelle », qui masque le rapport originel d'où dérive la conception traditionnelle et qui selon Heidegger se situe au niveau de « l'être au.. » : de « l'être-au-monde » .
L'espace pour Kant
Emmanuel Kant pense que le concept d'espace ne peut pas être dérivé de notre expérience concrète puisqu'il est présupposé dans cette expérience elle-même. De ce préalable, il tire la conclusion que l'espace au même titre que le temps . Kant va parler à propos de l’espace d'une forme pure de l’intuition externe à travers laquelle le sujet forme des objets et sans laquelle il ne saurait y avoir d’objets pour lui. En effet, la capacité à ordonner la matière des sensations dont découle pour nous la forme de tout objet ne peut être elle-même sensation, elle doit être a priori dans l'esprit, toute prête à s'appliquer à tous. L'argumentation se développe en quatre moments. L'espace, pour la raison précitée, n'est pas un concept acquis d'expériences antérieures-. L'espace est une représentation nécessaire a priori puisqu'il est la condition de possibilité des phénomènes, si l'on peut concevoir un espace sans objet, il est impossible de concevoir des objets sans espace-. L'espace n'est pas conceptuel, car un concept est construit à partir d'éléments plus simples que lui, or, un morceau d'espace n'est pas plus simple que tout l'espace. Il n'est donc pas non plus un rapport de choses en général-. En outre, l'espace ne saurait être assimilé à un concept parce qu'il n'est pas la simple représentation d'un caractère commun à une multitude, mais qu'il contient en soi une multitude de représentations, en ce sens il s'agit d'un universel d'un genre particulier. Kant parle à ce propos de « grandeur infinie »Dans l'interprétation que donne Heidegger de cette expression de « grandeur infinie », il n'est nullement question de quantité comparative, grandeur doit être compris au sens de magnitude qui permet de saisir toute quantité , indépendante elle-même de tout quantum grand ou petit. Par ce terme de grandeur Kant signifie que le tout est essentiellement distinct (métaphysiquement autre), en tant que fondement de leur possibilité de chacun des espaces singuliers-.
Kant note que tout enveloppement d'objet toute intuition sensible présuppose chez l'observateur une perspective préalable sur les rapports spatiaux en tant que tels. C'est cette prise de vue préalable sur l'espace dévoilé de manière inobjective qui rend possible l'intuition empirique. Il y aurait donc avant toute intuition sensible un « intuitionné » spécifique correspondant à l'espace.
À noter que pour Kant, .
Kant pense pouvoir aussi déduire notre capacité à nous orienter, du sens que nous avons « a priori » de la droite et de la gauche qui intervient comme principe régulateur. Le problème va se poser de savoir si dans cette conception l'espace reste une réalité extérieure indépendante du sujet ou devient simplement une intuition jaillie de l'observateur.
Le philosophe Maurice Clavel, s'appuyant sur les travaux de Kant, récuse la notion d'espace-concept . Avec la Critique... l'espace et le temps ne sont plus sous le regard du sujet mais « sont » le regard lui-même.
L'espace dans la phénoménologie moderne lire en ligne. Edmund Husserl Edmund Husserl s'interroge dans le cadre du processus de « constitution » de l'être concret sur la constitution dans notre esprit de l'espace objectif (l'espace tridimensionnel) . L'« espace » est-il un donné sensoriel brut ou l'effet d'une visée « intentionnelle » ? Husserl, qui cherche à élucider le processus de constitution de l'espace, écarte les voies de la physique et de la géométrie qui ne peuvent rendre compte de l'espace dans lequel se déroule notre vie. Il s'agit essentiellement de comprendre . Le fait que dans l'« attitude naturelle » l'espace se donne soit comme espace entre les choses, soit comme intérieur des choses amène Husserl à partir du phénomène de la « chose » pour tenter de comprendre le « spatial ». Husserl émet l'hypothèse que .
Maurice Merleau-Ponty
Maurice Merleau-Ponty exerce, de son côté, une critique frontale à l'égard des doctrines classiques qui visent à limiter la compréhension de l'espace à l'espace euclidien. Pour le phénoménologue l'espace géométrique ou scientifique ne peut absolument pas être confondu avec l'espace naturel et primordial qui fait l'objet de la recherche phénoménologique. L'espace géométrique ne tire sa validité que de lire en ligne, celle que nous donne le « corps propre » ou phénoménal, et qui seule rend possible quelque chose, comme une position (proche lointain, haut ou bas droite ou gauche) pour les objets. .
Le corps n'intervient pas seulement pour garantir l'existence de l'espace, il ne fait pas que le fonder, lire en ligne. Merleau-Ponty écrit : (d'où la notion de corps propre ou phénoménal). L'expérimentation phénoménologique retrouve avec cet auteur, les catégories traditionnelles que sont la hauteur et la largeur, mais aussi la gauche et la droite, le haut et le bas et enfin, la « profondeur » qui finira par apparaître comme la dimension primordiale. lire en ligne.
Martin Heidegger