Le pasteur Jean Bérenger, dit « Colombe » (1731-1813) ou « Le Martyr », fut un chef prédicant célèbre du temps de la clandestinité pour la religion réforméeEntre l'édit de Fontainebleau (1685) et l'édit de Versailles dit « de tolérance » de 1787, juste avant la Révolution française en 1789., président du synode des églises du désert dans le Dauphiné, père du comte d'Empire Jean Bérenger, personnalité d'influence sous le Premier Empire.
Jeunesse dans une famille huguenote accueillante aux proscrits
Jean Bérenger, dit « Colombe » naît en 1731, au hameau des Ferrands, près de La Baume-Cornillane, et sur la commune de Montvendre (Drôme)« Jean Bérenger » sur le site de Regard, bibliothèque chrétienne online dépendant alors du bailliage épiscopal de Valence. Son père, lui-même prénommé Jean, est né sur cette terre en 1714, quelques mois avant la mort de Louis XIV, le révocateur de l'édit de Nantes Jean Bérenger «père», né en 1714, décède à Mens, dans le Trièves (Isère), le 31 janvier 1771. Jean Bérenger grandit au sein d'une famille qui s'est toujours distinguée par son attachement aux doctrines de la Réforme et sa fidélité à l'heure des persécutions. Dans la maison parentale, il y a une cachette dissimulée dans un double plancher, où l'on cache la bible et les cantiques de Clément MarotDaniel Benoit, L'Église Sous La Croix. Études Historiques, Société des livres religieux, 1882.. Hommes, femmes et enfants, «pratiquent» souvent à la veillée, toujours en famille. C'est dans ce milieu que la piété naissante du jeune Bérenger se développe.
Suivre l'exemple des martyrs
left |vignette|La Révocation de l'Édit de Nantes en 1685, condamne les Protestants à l'exil ou à la clandestinité
Trois exécutions successives
Il sort à peine de l'enfance, lorsque, en 1745, se dressent dans le Dauphiné, à trois mois d'intervalle, les potences de Louis Ranc, un ardéchois de 29 ans et du vieux Jacques RogerLe vieux Roger est tué à 70 ans après 40 ans de clandestinité dans le Dauphiné, qui avait blanchi à l'œuvre, qu'il avait vus plus d'une fois chez ses parentsLes Boutières: Quatre itinéraires autour de la route des dragonnades. Patrimoine huguenot d'Ardèche . 1998; le supplice de Desubas suit quelques mois après.
Opérée près de Près de Saint-Agrève, l'arrestation de Mathieu Majal, dit Désubas, suscite partout des émeutes populaires et par contre-coup, la mobilisation de l’infanterie. Le prisonnier est embarqué à Nîmes, escorté de huit cents hommes de troupe, puis à Montpellier. Son supplice a lieu sur la grande esplanade le . Privé de l'essentiel de ses vêtements, jambes nues, ce jeune pasteur de 26 ans se met à prier, à genoux, au bas de l’échelle du gibet devant une foule bouleversée. On lui a préparé un bûcher où brûlent des livres de piété protestants et ses notes synodales. Il refuse le crucifix que ses bourreaux veulent le voir embrasser. Il va brûler au son des tambours, un subterfuge raffiné de ses persécuteurs pour empêcher les suppliciés d’exhorter l’assistanceCharles Coquerel, Histoire des églises du désert chez les protestants de France, depuis la fin du règne de Louis XIV jusqu'à la révolution française (1841).
Une vocation précoce
C'est en apprenant la fin de ces trois martyrs, si calmes en face de la mort, en particulier celle de Desubas, que le jeune Dauphinois sent s'affermir sa vocation. Lui aussi entend consacrer sa vie au service des Églises sous la croix, c'est-à-dire, l’Église protestante qui s’organise en France après la Révocation de l’Edit de Nantes (1685), de façon clandestine. Encore faut-il suivre la formation requise or il n'a encore que 14 ans...
'Trop jeune ! Il va devoir patienter...
« Cette mort, bien loin de causer quelque découragement parmi nos jeunes gens, » s'enthousiasme bientôt Antoine Court, fondateur du Séminaire de Lausanne, « ne sert qu'à enflammer leur zèle. Rien n'est si beau que les sentiments qu'ils expriment ; et, ce qu'il y a de plus digne d'admiration, c'est que, depuis cette mort, il se présente deux nouveaux sujets. » Bérenger est l'un d'eux.
Au séminaire de Lausanne, les places sont « rares »; on ne forme pas plus de 5 ou 6 élèves par an. Antoine Court adresse néanmoins une chaleureuse lettre de recommandation en faveur du jeune Bérenger, à « Sarasin l'aîné », le . Ce Sarasin est un grand pasteur et professeur à Genève, issu de la lignée des Sarasin, proches de Jean Calvin, Henri IV et Gaspard de Coligny et même de Nostradamus. C'est un proche de Jean-Jacques RousseauJ.J. Rousseau et Le Pasteur de Montmollin 1762-1765 Par Frédéric Guillaume de Montmollin, Jean-Jacques Rousseau, Fritz Berthoud. 2011.
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Malheureusement, Bérenger n'a pas 15 ans et le sage professeur Polier de Bottens, président du séminaire de Lausanne, temporise : .
La détermination du jeune garçon ne va pas se démentir et pour cause, en , le pasteur Duperron, surnommé La Plaine, ancien élève d’Antoine Court , est en convalescence chez les Bérenger, lorsqu'il est arrêté, le 17, par la maréchaussée de Chabeuil. Il a été dénoncé par le protestant Antoine Faure, ancien domestique de Bérenger « père », qui, chassé par son maître, se venge en faisant arrêter l'hôte de ce dernier, et par un catholique de Montvendre, Louis Bouteille. Les deux dénonciateurs obtiennent chacun trois cents livres de gratification pour leur méfait. Les jésuites vont circonvenir le pauvre La Plaine, chercher par la menace de la mort à le faire abjurer. Ce à quoi, il va d'abord répondre :
« Si je n'ai pas la gloire de résoudre toutes les objections qu'on peut me faire avec autant de netteté que je le souhaiterais, j'aurai du moins celle, avec le secours de Dieu, de ne perdre jamais de vue mon devoir. »
Cinquante-quatre conférencesDiscours religieux prononcé dans des formats moins solennelles que celles du sermon] et la crainte du supplice vont pourtant triompher de son courage : La Plaine finit par apostasier. C'est le premier pasteur qu'épouvante depuis 1715 la perspective du gibet.
Deux ans, vont encore s'écouler avant que Bérenger voit les portes du séminaire de Lausanne s'ouvrir devant lui. En attendant, il suit, les pasteurs de la province en qualité d'élève ambulant. Doué d'une âme fortement trempée, il fait sien l'enseignement des successeurs de Daniel Chamier (1565-1621Dictionnaire biographique et biblio-iconographique de la Drôme (volume 1) par Justin Brun-Durand, (1836-1910).) ; Chamier est le professeur de théologie, d'hébreu, de latin et de grec de l'académie de Montauban, qui négocia et fut l'un des rédacteur de l'Édit de Nantes, (notamment de ses clauses secrètes) auprès d'Henri IV. Il avait continué l'œuvre de propagation religieuse dans tout le midi de la Provence. Bérenger fait avec ses maîtres de rapides progrès , » nous apprend M. Arnaud, « car il a de l'intelligence et une mémoire prodigieuse. »
En 1749, à 18 ans, il est même agrégé au corps des « proposants », c'est-à-dire qu'il reçoit l'autorisation de prêcher, sans pouvoir toucher aux sacrements.
Et voilà qu'enfin, dans le courant de mai de l'année suivante, c'est-à-dire en 1750, il prend le chemin de Lausanne pour devenir ministre au désert à part entière. Il vient d'avoir 19 ans.
Une formation de combat à Lausanne
Comité de direction du séminaire Le séminaire français de LausanneSur le séminaire de Lausanne : https://www.museeprotestant.org/notice/le-seminaire-de-lausanne-1726-1812/, destiné à remplacer les Académies réformées, fermées dès avant la Révocation de l’édit de Nantes, et qui forme les Pasteurs au désert. Le comité directeur de cette académie qui existera de 1726 à 1812, se compose notamment de M. de Montrond, d'Antoine-Noé de Polier de Bottens, de Loys de Chéseaux, et surtout d'Antoine Court.
Cette école s'est fondé dans cette ville, en effet, grâce à l'initiative du Français Antoine Court. Protestant ardéchois, de plus de 30 ans l'aîné de Bérenger, il a accompagné un temps les Camisards, puis vers 1713 a rompu avec leurs guerres pour se consacrer plus pacifiquement à la restauration de l’ancienne discipline presbytéro-synodale des Églises réformées. Dans les années, 1730, il s'est réfugié à Lausanne où il restera jusqu’à la fin de sa vie. Il va réunir soutiens et fonds pour ses coreligionnaires français persécutés et souvent vus comme des rebelles par l’Europe protestante qui les incite à quitter leur pays plutôt que d’y tenir des cultes clandestins.
Jean Philippe Loys de Cheseaux, est issu d'une famille possédant la seigneurie de Cheseaux près de Lausanne, au Pays de Vaud. Il est alors un astronome de réputation européenne (Cf.la Comète de Chéseaux : C/1743 X1).
Originaire du Rouergue, Polier de Bottens est quant à lui un proche de Voltaire; il a engagé l'illustre Français à venir fixer sa résidence sur les bords du Léman. Le maitre de Ferney, loue sa science et sa piété sincère. N'a-t-il pas demandé à Polier de collaborer pour quelques articles de sa compétence à l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert ?
Financement international Ce mouvement de résistance implanté en Suisse, « soudoyé par les puissances étrangères », au grand dam de « feu » Louis XIV , formera au siècle 400 prédicants Réformés en 80 ansHistoire des églises du désert chez les protestants de France, depuis la fin du règne de Louis XIV jusqu'à la révolution française. Par Charles-Augustin Coquerel. 1841 . Personne ne dit d'où viennent les fonds destinés à l'entretien du séminaire, comment ils ont été obtenus, ni quels sont les donateurs ; à cet égard un profond silence. Quelques hommes sont seuls dans le secret, et ils le gardent. À Genève siège un comité composé d'hommes sûrs et dévoués : Vial, Maurice, Turrétin, plus tard Pictet, Lullin, M. de Végobre, plusieurs autres. Ce comité, usant de très-grandes précautions, brûlant au bout d'un certain nombre d'années les papiers compromettants, écrivant en chiffres ses procès-verbaux, afin que ses papiers n'apprennent rien au gouvernement français, s'ils étaient saisis, — reçoit l'argent des bienfaiteurs, le place, le déplace, en dispose et ne rend compte à personne de sa gestion. Seuls, les directeurs du séminaire sont tenus au courant de ce qui se passe. Ainsi l'aont voulu les donateurs. Ce comité s'appelle l'hoirie. encore : l'Association de secours pour les fidèles affligésAntoine Court. Histoire de la restauration du protestantisme en France au siècle…, par Edmond Hugues . Pendant la soixantaine d’années qui va de 1726 à 1787, bien que beaucoup de gens connaissent l’existence du séminaire dans les Églises de France et en Suisse, en Grande-Bretagne et jusqu’au Danemark et en Suède, en passant par les Pays-Bas, le secret est si bien gardé que ce n’est qu’en 1787 que l’évêque de Fribourg, titulaire aussi de l’évêché de Lausanne, apprend son existence.
Ceux qui, pendant tout le dix-huitième siècle, vont soutenir de leur argent les églises de France, sont principalement les Princes protestants de l'étranger et les anciens réfugiés. En 1744, l'hoirie ne veut ou ne peut annuellement accorder que six bourses aux étudiants ; mais Antoine Court désire ardemment les porter au nombre de douze. Il s'adressa à ses frères de France :
– « C'est à fournir à ce secours que j'exhorte tous nos frères, tous les membres qui composent nos chères Églises, mais en particulier tous nos bons bourgeois et riches marchands. Rien ne saurait s'offrir de plus beau ni de plus glorieux pour faire briller avec éclat la générosité dont je suppose qu'ils sont animés. »
Une école de la mort dira de cet établissement Michelet ; . Ce jugement sera ratifié par l'histoire : il restera éternellement gravé au fronton de l'édifice. Beaucoup d'élèves de Lausanne vont perdre la vie.
Un enseignement imprégné des Lumières réservé aux plus ardents Les études que suit Bérenger à Lausanne sont échelonnées sur deux ans ; elles comprennent le grec, la philosophie et la théologie. L’enseignement est marqué par la philosophie des Lumières et une part plus grande est faite à la « raison ».