thumb|La Pointe Saint-Mathieu est identifiée sur cette carte de 1631, Hendrik Hondius II, America noviter delineate, Amsterdam, 1636. thumb|Carte représentant Tadoussac et l'embouchure de la rivière Saguenay. Le traité de la Grande Alliance a été conclu à La pointe aux Alouettes, située sur le territoire de la municipalité de Baie-Sainte-Catherine le par le sieur François Gravé du Pont, dit Pont-Gravé, qui représente la France et qui est accompagné de Samuel de Champlain dans un rôle d'observateur, et par des nations autochtones, dont les Innus (appelés Montagnais dans les sources d'époque) et vraisemblablement les Algonquins (Anishinabeg) et les Etchemins (Malécites/Wolastoqiyik). Par ce traité, la France devient le premier royaume européen à proposer une alliance à la fois militaire et commerciale aux Premières nations. Elle obtient ainsi la permission d'installer une colonie permanente dans la vallée du Saint-Laurent. Ce traité constitue un acte fondateur de l'histoire de la Nouvelle-France ; il incarne une politique coloniale basée sur les alliances et l'amitié avec les peuples autochtones, au prix d'une implication de la France dans le conflit militaire qui oppose ses nouveaux alliés aux Iroquois (Haudenosaunee). Le terme Grande Tabagie est parfois utilisé pour référer à la fête qui scelle cette alliance.

Contexte

Présence française dans la vallée du Saint-Laurent avant 1603 Les relations commerciales entre Français et Innus dans la région de Tadoussac remontent au moins aux dernières décennies du et peut-être même aux années 1550. À l'origine, la traite des fourrures constitue une activité secondaire menée par des pêcheurs; un témoignage innu rapporté par un missionnaire jésuite mentionne d'ailleurs la présence d'une vingtaine de navires de chasse à la baleine au cours des années 1560. La traite se développe cependant de façon autonome au cours des années 1580 et, de part et d'autre, on commence à se donner des rendez-vous réguliers à des endroits spécifiés à l'avance. Au début du , le commerce des fourrures attire à lui seul des dizaines de navires dans la région à chaque année.

Des marins originaires de Saint-Malo et du pays basque remontent aussi jusqu'au lac Saint-Pierre dans les années 1570, tandis qu'une traite qui attire une dizaine de barques aux rapides de Lachine, en amont de l'actuelle ville de Montréal, en 1603, était vraisemblablement bien établie auparavant.

Les efforts pour établir une véritable colonie française (ou du moins un poste de traite permanent) ne donnent cependant lieu qu'à de « vaines tentatives », pour reprendre l'expression de l'historien Marcel Trudel. L'expédition menée en 1541 par Jean-François de La Rocque de Roberval, à laquelle Jacques Cartier participe en tant que maître pilote, tourne au désastre et les survivants rentrent en France en 1543. Celle de Pierre de Chauvin de Tonnetuit construit une petite habitation à Tadoussac en 1600, mais celle-ci est abandonnée l'année suivante après un hiver brutal qui ne laisse que quelques survivants. Les résultats ne sont pas plus probants en Floride, au Brésil ou à l'île de Sable, au large de l'actuelle Nouvelle-Écosse, où d'autres tentatives de colonisation françaises échouent également. Samuel de Champlain pointera du doigt la mauvaise planification, la méconnaissance des lieux, l'indiscipline des colons et la détérioration des relations avec les peuples autochtones pour expliquer ces échecs répétés. alt=La traite des fourrures au . Cette peinture d'Archibald Bruce Stapleton (1917-1950) représente Pierre-Esprit Radisson, Médart Chouart des Groseillers et leurs partenaires autochtones en 1662.|vignette|La traite des fourrures au . Cette peinture d'Archibald Bruce Stapleton (1917-1950) représente Pierre-Esprit Radisson, Médart Chouart des Groseillers et leurs partenaires autochtones en 1662.

Commerce des fourrures et conflits entre nations autochtones L'intensification de la traite entraîne un conflit armé qui perdure entre les Innus et leurs alliés, d'une part, et les nations iroquoises, principalement les Mohawks (Kanien'kehà:ka), d'autre part. Chacun des deux camps souhaite contrôler le commerce avec les marchands français. Or, ceux-ci savent que les fourrures en provenance du nord du Saint-Laurent, et que les Innus trappent eux-mêmes ou qu'ils acquièrent auprès de nations amies, sont plus nombreuses et de meilleure qualité que celles que les Mohawks peuvent leur fournir.

Une première alliance franco-innue en 1600? Selon l'historien Éric Thierry, la construction d'une habitation à Tadoussac par Pierre Chauvin et le sauvetage des survivants de l'habitation par les Innus indique qu'une alliance existe déjà en 1600-1601. L'abandon de la colonie affaiblit cependant cette alliance, qu'il faudra renouveler en 1603.

L'expédition de 1603 alt=Portrait du roi Henri IV de France.|vignette|Portrait du roi Henri IV de France.

Préparation et objectifs En 1602, le roi Henri IV confie au chevalier Aymar de Chaste, vice-amiral de la marine française, le soin de relancer les efforts de colonisation en Nouvelle-France. Une expédition, prévue pour 1603, devra explorer la vallée du Saint-Laurent pour identifier un site où implanter une future colonie permanente et tenter de trouver un passage vers la Chine. Elle devra aussi consolider les relations avec les peuples autochtones afin d'obtenir la permission d'installer une colonie sur leur territoire. Enfin, le Trésor royal n'étant pas en mesure de financer le projet, l'expédition devra s'autofinancer grâce aux profits de la pêche et de la traite des fourrures.

Trois navires sont affrétés pour le projet, dont la Bonne Renommée, un vaisseau de 120 à 150 tonneaux armé par des marchands de Honfleur en Normandie, et La Françoise, un bâtiment de 100 tonneaux fourni par des marchands de Rouen.

Les personnages-clés de l'expédition Aymar de Chaste, âgé et à la santé chancelante, n'effectue pas la traversée de l'Atlantique lui-même. Il confie plutôt le commandement de l'expédition à François Gravé du Pont, dit Pont-Gravé, un marin malouin d'expérience qui a déjà effectué plusieurs voyages de traite dans la vallée du Saint-Laurent. Pont-Gravé est notamment l'un des premiers Français à avoir atteint le lac Saint-Pierre vers 1578; il fait aussi partie de l'équipage de Pierre de Chauvin en 1600 et parle vraisemblablement la langue innue.

Le géographe et dessinateur Samuel de Champlain fait aussi partie de l'expédition, mais seulement à titre d'observateur. Il n'occupe aucune fonction spécifique au sein de la chaîne de commandement; sa mission consiste à informer le roi au sujet de ce qu'il voit. Le récit qu'il produira à son retour constitue la seule source écrite que nous possédions au sujet de la négociation de la Grande Alliance.

Enfin, l'expédition ramène en Amérique deux jeunes Innus qui viennent de passer une année en France sur l'invitation de Pont-Gravé et avec l'accord des chefs de leur nation. Pendant leur séjour, ils ont visité le pays, appris la langue française et rencontré le roi Henri IV, qui leur a fait bon accueil. Leur témoignage favorable au sujet du pays et du traitement qu'ils y ont reçu sera d'une importance capitale lors des négociations d'alliance.

La traversée alt=Portrait de Samuel de Champlain.|vignette|Portrait de Samuel de Champlain.

L'expédition quitte Honfleur le . En cours de chemin, elle essuie une tempête qui dure et doit contourner un archipel d'icebergs. Le , elle longe Terre-Neuve; le 20, elle est à l'île d'Anticosti et, le 21, après avoir aperçu Gaspé, elle remonte le fleuve Saint-Laurent jusqu'au Bic pour enfin traverser à Tadoussac, où les navires accostent le .

Ils se déplacent à une lieue de là, sur la pointe Saint-Mathieu (aujourd'hui Pointe-aux-Alouettes), où quelque 80 à 100 Autochtones faisaient « tabagie » (c'est-à-dire festin) sous la direction du « grand sagamogrand chef » Anadabijou. Ils célébraient la victoire de Innus, Algonquins et Etchemins sur les Iroquois à l’embouchure de la rivière des Iroquois (aujourd'hui la rivière Richelieu).

Diplomatie et célébrations

La tabagie du 27 mai 1603 Quand Champlain et ses compagnons arrivèrent sur la Pointe, les [autochtones] étaient en train de faire tabagie. Ils fêtaient une récente victoire remportée sur les Iroquois et, comme preuve, ils exhibèrent aux yeux des Français plus de cent crânes sanglants qu'ils avaient remportés de leur expédition à l'entrée de la Rivière-des-Iroquois. Champlain et Pontgravé avaient ramené avec eux deux [Innus] qui avaient suivi Pontgravé en France, lors d'un récent voyage. Ils furent les interprètes entre les Français et les [Autochtones]. Adanabijou, le chef de ces derniers, reçut très aimablement les voyageurs et il les fit asseoir à côté de lui. L'un des [Innus] rapatriés prononça alors un grand discours. Il raconta toutes les merveilles qu'il avait vues en France et les bons traitements dont il avait été l'objet. Adanabijou fit ensuite distribuer du petun et, quand tout le monde eut fumé dans le calumet de la paix, le chef fit à son tour une longue harangue dans laquelle il se félicitait d'avoir su conquérir l'amitié du Français. Puis, le festin se continua : on mangea, on chanta et l'on dança jusques près du matinDamase Potvin et Benjamin Sulte (préface), Le tour du Saguenay, historique, légendaire et descriptif, 1920 .Le , Pont-Gravé, Champlain et les deux jeunes Innus qui viennent de passer un an en France débarquent et visitent le camp d'Anadabijou, le chef des Innus de Tadoussac, à la pointe Saint-Mathieu. Quelque mille personnes s'y trouvent. Pont-Gravé connaît déjà Anadabijou, qu'il a rencontré lors de précédents voyages de traite et qui le reçoit favorablement. La communauté d'intérêts commerciaux est claire. Le roi de France, dit Pont-Gravé, veut le bien des Innus. Il propose de peupler le pays et de les aider à faire la paix avec les Iroquois ou, si cela est impossible, de les aider à les vaincre. Selon l'historien Maxime Gohier, cette politique de paix où les Français joueraient un rôle de médiateurs s'inscrit dans la continuité de la politique étrangère menée alors par la France en Europe. Pour Anadabijou, une présence militaire et commerciale française permanente semble attrayante. Il préfère cependant une véritable alliance militaire à la médiation : en signe d'alliance, les Innus donnent à Pont-Gravé une captive iroquoise qu'il pourra ramener en France. L'échange de captifs constitue, selon l'historien Brett Rushforth, une pratique répandue qui permet de solidifier les liens entre alliés tout en gênant les tentatives, pour l'une des parties, de se rapprocher de la nation ennemie dont proviennent les captifs en question.

La seconde tabagie du 9 juin 1603