Alexandre Mikhaïlovitch Rodtchenko (en ), né le à Saint-Pétersbourg et mort le à Moscou, est un peintre, sculpteur, photographe, graphiste et designer russe.
Figure majeure du constructivisme russe, il participe après la révolution d'Octobre au développement d’un art destiné à intervenir dans la production, l’édition, l’architecture et la vie quotidienne. Après ses recherches abstraites et ses constructions spatiales, il abandonne publiquement la peinture de chevalet en 1921 et se consacre notamment au graphisme, au photomontage, au design et à la photographie.
Ses cadrages obliques, ses plongées et ses contre-plongées contribuent au renouvellement de la photographie moderne. Son parcours témoigne également des relations complexes entre l’avant-garde soviétique, la communication de masse et la propagande politique.
Biographie Son père, Mikhaïl Mikhaïlovitch est accessoiriste et décorateur au théâtre le Club russe, et sa mère, Olga Evdokimovna (née, Paltoussova), blanchisseuse. À la mort de son père, en 1901, sa famille s'installe à Kazan.
Inscrit à l'école paroissiale, il poursuit des études de prothésiste dentaire jusqu'en 1909. Entre 1910 et 1914, il est élève de Nicolaï Fechin et Georgi Medvedev à l’, où il rencontre sa future femme, Varvara Stepanova. Il expose ses premières œuvres en 1913.
À la fin de ses études, il s'installe à Moscou où il s'inscrit à l'École d’arts appliqués Stroganoff, qu’il quitte rapidement. Il travaille seul et réalise en 1915 ses premières compositions géométriques en noir et blanc, dessinées au compas et à la règle. Par l'intermédiaire de l'architecte Viktor Vesnine, il rencontre Tatline et expose ses œuvres dans l'exposition collective « Magasin » en 1916, aux côtés, notamment, des peintres Lioubov Popova, Alexandra Exter et Ivan Klioune. Il poursuit ses recherches autour de la peinture abstraite et se rapproche des peintres les plus novateurs de l'époque.
Démobilisé en 1917, il dessine pour le Café pittoresque des projets de lampes, l'occasion pour lui d'appliquer ses recherches à des objets du quotidien. Il commence à créer des constructions spatiales et des projets d'architecture (kiosque à journaux, édifices, etc.).
À partir de cette époque, où il fonde avec d'autres le Syndicat des artistes peintres dans la fédération la plus avant-gardiste, dite , il fera partie de nombreux instituts officiels et enseignera, comme la plupart des artistes d'avant-garde russe, dans les nouvelles d'écoles d'art créées à la Révolution (Proletkoult, Vkhoutemas), jusqu'à leur suppression par le pouvoir politique, inquiet des innovations de l'enseignement en 1930.
Il présente en 1919 ses toiles Noir sur noir pour répondre à la série des Blanc sur blanc de Malevitch. Il commence à réaliser des collages puis des photo-montages.
En 1921, il participe à plusieurs expositions. Lors de l'une d'elles, intitulée « 5x5=25 », il présente un triptyque de toiles monochromes comportant chacune une couleur primaire : Couleur rouge pure, Couleur jaune pure, Couleur bleue pure. À la suite de cette manifestation, il signe le manifeste productiviste dans lequel il s'engage à abandonner la peinture de chevalet au profit de la production d'objets usuels. En mars de la même année, le constructivisme naît formellement comme nouveau courant artistique, pour , avec la création du Groupe des constructivistes au sein de l'Inkhouk (Institut de culture artistique), association particulière d'artistes, de critiques et de théoriciens.
Dès 1922, il réalise de nombreuses affiches politiques, affiches de films, affiches et objets publicitaires influencés par le constructivisme. Pour lui, il y a une .
En 1923, il commence à collaborer avec de nombreuses maisons d'édition pour des travaux de mise en page ; il réalise aussi les couvertures de la revue futuriste et constructiviste LEF, jusqu'en 1925 puis, plus tard, celles de Novy LEF, dirigées par Vladimir Maïakovski. C'est d'ailleurs l'année où commence sa collaboration avec le poète, pour lequel il illustrera son recueil Pro Eto, l'une de ses œuvres les plus connues.
À partir de 1924, il se consacre à la photographie où il poursuit ses expériences picturales, notamment en (communication parue dans la revue Novy LEF, en 1927). Il fait également de nombreux portraits.
En 1925, il monte le pavillon soviétique à l'Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de Paris et présente son projet de Club ouvrier. Il travaille ensuite pour le cinéma et le théâtre en dessinant des meubles, des décors et des costumes.
En 1933, Rodtchenko est chargé d'aller photographier la construction du canal de la mer Blanche à la Baltique, pour le magazine SSSR na Stroïké () et l'album Belomorstroï. De 1934 à 1939, Rodtchenko et Varvara Stepanova, son épouse, réalisent des albums photographiques tels que, en 1936, Le Cinéma en URSS illustré de photos et de photomontages , La Flotte aérienne soviétique, les Dix Ans de l'Ouzbékistan.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, il quitte Moscou avec sa femme quelques années pour se réfugier dans la région de Perm, en compagnie d'autres artistes. Il travaille à des affiches sur le thème de la grande guerre patriotique.
Après guerre, Rodtchenko continue à publier des albums à la gloire de l'Union soviétique avec sa femme puis sa fille. Il expérimenta la photographie en couleurs. Il meurt le , à Moscou, où il est enterré au nouveau cimetière Donskoï.
Sa collection privée est exposée au musée Pouchkine de Moscou.
Œuvre
De l’abstraction à la construction
Les premières recherches d’Alexandre Rodtchenko portent sur les possibilités d’une peinture construite à partir de formes géométriques élémentaires. Dès 1915, il emploie le compas et la règle pour produire des compositions dans lesquelles la ligne, le cercle et la surface colorée ne servent plus à représenter un objet extérieur.
Cette méthode se distingue à la fois de la peinture figurative et de l’expression subjective du geste. Rodtchenko cherche à faire de la ligne un élément autonome, susceptible d’organiser rationnellement l’espace. Ses compositions de 1918 à 1921 témoignent du passage progressif d’une peinture abstraite à une conception plus matérielle de l’œuvre, fondée sur la construction et sur les propriétés physiques des matériaux.
En 1919, il réalise la série Noir sur noir, en réponse notamment aux tableaux Blanc sur blanc de Kasimir Malevitch. L’image ne repose plus sur un contraste entre la forme et le fond, mais sur les différences de texture, de brillance et d’orientation de surfaces appartenant à une même gamme chromatique.
Rodtchenko produit parallèlement des constructions suspendues en bois, en métal ou en carton. Certaines sont obtenues à partir de formes planes découpées selon des lignes concentriques, puis déployées dans l’espace. Suspendues au plafond, elles peuvent se modifier visuellement selon le déplacement du spectateur, la lumière et les mouvements de l’air.
Ces œuvres ne sont plus pensées comme des sculptures massives posées sur un socle. Elles associent légèreté, répétition géométrique, économie de matériau et mobilité du point de vue. Elles contribuent à l’élaboration du constructivisme russe, qui privilégie l’organisation concrète des formes et des matériaux plutôt que leur valeur symbolique ou expressive.
Le triptyque monochrome et l’abandon de la peinture
En 1921, lors de l’exposition 5 × 5 = 25, Rodtchenko présente trois toiles monochromes correspondant aux couleurs primaires : Couleur rouge pure, Couleur jaune pure et Couleur bleue pure. Il décrit cet ensemble comme l’aboutissement logique de ses recherches picturales.
Les trois tableaux ne constituent pas seulement une réduction formelle de la peinture. Ils marquent son intention de renoncer à la peinture de chevalet, qu’il considère désormais comme insuffisamment adaptée aux besoins d’une société issue de la révolution. Le monochrome est ainsi présenté comme une limite au-delà de laquelle la peinture ne pourrait plus produire de nouvelles formes sans se répéter.
La même année, Rodtchenko participe à la fondation du Groupe de travail des constructivistes au sein de l’Institut de culture artistique. Les artistes du groupe défendent une conception de la création comme activité professionnelle et technique comparable à celle de l’ingénieur, de l’architecte ou de l’ouvrier spécialisé.
L’abandon déclaré de la peinture ne signifie cependant pas que Rodtchenko cesse définitivement de peindre. Il revient à cette pratique durant les années 1930 et après la Seconde Guerre mondiale. La déclaration de 1921 concerne surtout le rejet de la peinture comme activité artistique autonome et séparée de la production sociale.
Constructivisme et productivisme
Le constructivisme de Rodtchenko repose sur l’idée que l’artiste doit participer à la transformation matérielle de la société. L’œuvre unique destinée à la contemplation doit être remplacée, ou du moins complétée, par des objets, des espaces et des images pouvant intervenir dans la vie quotidienne.
Avec Varvara Stepanova, Alexeï Gan, Lioubov Popova et d’autres artistes, Rodtchenko se rapproche du productivisme. Celui-ci cherche à appliquer les principes constructivistes à l’industrie, au mobilier, aux vêtements, à l’édition, au théâtre et à l’organisation des espaces collectifs.
Dans ce contexte, la composition n’est plus conçue comme l’expression personnelle d’un artiste, mais comme l’organisation fonctionnelle d’éléments. La forme doit résulter des matériaux employés, des techniques de fabrication et de l’usage prévu.
Entre 1920 et 1930, Rodtchenko enseigne notamment la construction et le travail des matériaux aux Vkhoutemas, établissement moscovite d’enseignement artistique et technique parfois rapproché du Bauhaus. Il y encourage les étudiants à travailler à partir de structures, de modules, de surfaces transformables et de matériaux industriels.
Le passage de la construction expérimentale à la production industrielle reste néanmoins incomplet. Plusieurs projets de meubles, de kiosques et d’équipements ne dépassent pas le stade du prototype ou de la maquette, en raison notamment des limites économiques et industrielles de l’Union soviétique des années 1920.
Le Club ouvrier de 1925
Pour l’Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes organisée à Paris en 1925, Rodtchenko conçoit un Club ouvrier destiné au pavillon soviétique de Konstantin Melnikov. L’ensemble comprend du mobilier, des panneaux d’affichage, une bibliothèque, une table de lecture, un échiquier, une tribune et un « coin Lénine ».
Le club est conçu comme un espace collectif consacré à la lecture, à l’étude, à la discussion et aux loisirs. Le mobilier est léger, géométrique et transformable. Les éléments peuvent être déplacés, repliés ou combinés selon les activités.
Le projet s’oppose au décor bourgeois et au mobilier d’apparat dominant dans l’exposition parisienne. Il propose une conception de l’aménagement intérieur fondée sur l’usage, l’économie de moyens et l’éducation collective. Les couleurs rouge, blanc, gris et noir renforcent la lisibilité des formes et des fonctions.
Rodtchenko ne cherche pas à reproduire un véritable club ouvrier soviétique existant. Il présente plutôt un modèle démonstratif de ce que pourrait être un environnement constructiviste adapté à une nouvelle organisation sociale. Une reconstitution de cet ensemble a notamment été montrée lors de la rétrospective Rodtchenko du Museum of Modern Art en 1998.
Graphisme et publicité
À partir de 1922, Rodtchenko développe une importante activité de graphiste. Il réalise des affiches, des annonces publicitaires, des emballages, des enseignes, des couvertures de livres et des mises en page pour des revues.