La grande famine du Mont-Liban (en arabe : مجاعة لبنان, ou Kafno en syriaque : ܟܦܢܐ.) qui a sévi pendant la Première Guerre mondiale a entraîné la mort de près de du Mont-Liban , sur une population totale de . Les victimes sont en majorité des chrétiens et des druzes. Il y a au moins quatre grandes causes à cette famine :
Des forces alliées de l'Entente, la France et l'Angleterre, ont pratiqué un blocus naval en Méditerranée orientale pour affaiblir l'effort de guerre ottoman, comme elles l'avaient fait en Europe dans le but d'étrangler l'économie de l'Empire allemand et de l'Empire austro-hongrois ; ce blocus empêche l'approvisionnement par voie maritime. La situation est considérablement aggravée par Djemal Pacha (جمال باشا), commandant de la quatrième armée de l'Empire ottoman, qui réquisitionne les produits agricoles de la Syrie voisine destinés au Liban afin de ravitailler les troupes ottomanes, et pratique de fait un blocus terrestre. Des spéculateurs libanais contribuent à entretenir la pénurie en stockant les denrées alimentaires pour faire monter les prix. À ces facteurs humains s'ajoutent une catastrophe naturelle : l'infestation de criquets dans l'Empire ottoman en 1915 qui atteint le Liban et dévore les récoltes.
L'explication populaire et documentée de la famine qui a longtemps prévalu au Liban privilégie une seule cause, la politique de haine raciale et religieuse de l'Empire ottoman contre les populations chrétiennes, qui aurait provoqué une crise alimentaire sans précédent ; elle reconnait aux Ottomans une volonté génocidaire d'extermination des populations maronites, semblable à celle qui a conduit au génocide arménien et au génocide syriaque et assyrien.
La famine de 1915-1918 constitue un traumatisme majeur dans l'histoire du Liban. Il y a eu plus de morts pendant cette période que durant la guerre du Liban, pour une population dix fois moins nombreuse. Après de longues décennies d'occultation de cette tragédie, des travaux universitaires plus nombreux tentent de faire la lumière sur cet événement historique de premier plan et un mémorial de la Grande Famine de 1915-1918 est érigé à Beyrouth.
Le Mont-Liban en 1914 vignette|gauche|Le Mont-Liban, en rouge, au sein de l'Empire ottoman. thumb|Soldats libanais pendant la période de semi-autonomie dans la Mutasarrifia du Mont-Liban (1861-1914). La circonscription du Mont-Liban dans l'Empire ottoman couvre approximativement un tiers de la superficie du Liban actuel : 3200 km, alors que le Liban actuel a une superficie de 10 452 km. Elle forme depuis 1861 une subdivision semi-autonome de l'Empire ottoman appelée la Mutasarrifiya du Mont-Liban ; ce statut particulier a été conçu à la suite du massacre par des druzes de chrétiens gréco-catholiques maronites et melkites en 1860. ; les pressions exercées par les grandes puissances de l'époque (Grande-Bretagne, France, Russie et Prusse), ont conduit la Sublime Porte à créer une province semi-autonome, la « moutassarifiya »(المتصرفية), dirigée par un gouverneur étranger chrétien, en fonction de critères communautaires. En , les troupes ottomanes occupent le Mont-Liban, et en 1915, le gouverneur arménien catholique Ohannes Kuyumjian Pacha est remplacé par le gouverneur musulman Djemal Pacha.
Dans la seconde moitié du , les évolutions sociales au Mont-Liban sont marquées par la disparition progressive des structures féodales au profit d'une petite et moyenne paysannerie propriétaire de lopins de terre. Cependant, ces couches sociales sont marquées par la précarité et seront les principales victimes de la Grande Famine.
Vers 1900, l'économie du Mont-Liban dépend du commerce qui passe par le port de Beyrouth. Le Mont-Liban s'est spécialisé dans l'élevage de vers à soie, destinés à l'exportation vers l'Europe. Les céréales sont importées de la Bekaa et de la Syrie intérieure. La spécialisation dans la production de la soie est la source de la prospérité de la Moutassarifat, qui permet son rayonnement culturel, mais elle est aussi sa faiblesse. La population du Mont-Liban paiera d'un prix exorbitant sa dépendance alimentaire durant la Grande Guerre. La région produit également du savon et cultive certains produits agricoles tels que le tabac, les olives. Les fonds envoyés par la diaspora libanaise, installée en Amérique notamment, sont importants.
Nombre de morts pendant la Grande Famine thumb|Un homme pendant la famine au Liban. Le démographe Youssef Courbage estime à 155 000 le nombre de morts lors de la famine du Mont-Liban sur une population totale de 415 000 habitants, ce qui représente un taux de décès de 37 %. Son étude prend appui sur les recensements de la population de 1913 et 1921, et tient compte de facteurs de décroissance autres que la famine, comme l'émigration et la chute des naissances. Les Libanais n'ont pas participé aux combats pendant la guerre, l'Empire ottoman n'ayant pas remis en cause l'exemption du service militaire dont bénéficiaient les habitants de cette région semi-autonome.
Selon l'historien Graham Pitts, « le Liban a souffert un taux de décès plus élevé que toute autre nation pendant la Première Guerre mondiale. Un Libanais sur trois, soit 150 000 âmes environ, n’a pas survécu à la guerre ». À titre de comparaison, en France, le taux de décès est de 3,5 % durant la même période, et au Royaume-Uni, de 1,9 %.
Les estimations ont pu varier cependant selon les auteurs, allant de 80 000 morts à 240 000 morts. Tous les chiffres incluent les morts des épidémies ; la famine a rendu la population plus vulnérable au typhus, au choléra et à la malaria.
Le Liban central (Jbeil, Batroun, Kesrouan) est le plus touché par la famine, en raison de son relatif enclavement et de son relief rocailleux. Les régions les moins atteintes sont celles situées sur les grands axes de communication : le sud du Mont-Liban, notamment le Chouf et le Metn, qui bénéficient de la route ferroviaire Beyrouth-Damas, et de terres fertiles ; le nord du Mont-Liban, proche de Baalbek et de Tripoli. À Beyrouth, 20 % de la population aurait péri de faim, contre 30 à 60 % dans des villages de l’arrière-pays de Batroun.
Le Mont-Liban étant peuplé majoritairement de chrétiens (à 80 %), la plupart des victimes sont chrétiennes. Les non-chrétiens, minoritaires, sont également touchés : des druzes, très présents dans le Chouf et le Metn, et dans une moindre mesure des chiites et des sunnites.
Les milliers de cadavres étaient ramassés par les charrettes de la « baladiyeh » (municipalité) puis enterrés dans des fosses communes.
Causes de la famine La Première Guerre mondiale est le facteur principal à l'origine de la pénurie et de la cherté des denrées alimentaires.
Blocus des côtes par les flottes des Alliés
Lorsque la Première Guerre mondiale éclate en 1914, l'Empire ottoman est allié des empires centraux : Allemagne, Autriche-Hongrie.
La politique de blocus, mise en œuvre par la Grande-Bretagne contre l'Allemagne, a été étendue à l'Empire ottoman. Les Alliés entreprennent un blocus maritime des côtes méditerranéennes, de l'île de Samos à l'ÉgypteVincent Cloarec, «La question syrienne au début de la guerre. Intervention, révoltes ou attentisme ? (août 1914 - juin 1915)» In : La France et la question de Syrie (1914-1918), CNRS Éditions, 2002, lire en ligne, dès pour empêcher l'approvisionnement des denrées venant d’Égypte, craignant que celles-ci ne tombent entre les mains des Ottomans et de l’armée allemande qui avait des troupes dans la région. Le blocus a compromis le commerce de la soie du Mont-Liban, colonne vertébrale de l'économie.
L'historienne Laura C. Robson rappelle l'argument du Premier ministre britannique David Lloyd George en faveur du blocus : « Si nous maintenons le contrôle des mers sans réellement percer à terre, les puissances centrales pourraient à la fin être affamées et se soumettre. C'est un calcul impitoyable, mais la guerre est une cruauté organisée »«If we maintained control of the seas without actually breaking on shore, the Central Powers could in the end be starved into submission. It was a ruthless calculation, but war is organised cruelty», , p.36.. Selon cette spécialiste, l'objectif du blocus anglo-français était bien d'affamer les civils en vue de provoquer la chute de l'Empire ottoman«Un blocus anglo-français conçu précisément pour affamer les provinces arabes dans les bras des Alliés», «an Anglo-French blockade designed precisely to starve Arab provinces into the arms of the Allies» , p.36. Pour d'autres historiens, en revanche, Britanniques et Français n'avaient pas prévu des conséquences aussi dévastatrices qu'elles l'ont été pour les populations de l'Empire, notamment pour les chrétiens du Liban, dont les sympathies allaient vers les puissances de l'EntenteGraham Auman Pitts, «« Les rendre odieux dans tous les pays arabes » : La France et la famine au Liban 1914-1918», traduit de l’anglais par Marie-José Sfeir, Raphaële Balu, Centre d'études et de recherches sur le Proche-Orient, Les Cahiers de l'Orient, 2015/3 N° 119 | pages 33 à 47, , DOI 10.3917/lcdlo.119.0033, lire en ligne. La France était censée jouer le rôle de protectrice des chrétiens orientaux ; embarrassée, elle tenta de nier durant la période du mandat son rôle dans la crise alimentaire au Liban, et de rejeter la responsabilité de la famine sur les autorités ottomanes exclusivement, leur prêtant une volonté exterminatrice.
Entre 1916 et 1918, la France a certes offert des secours aux populations libanaises, à partir de l'île d'Arouad ; le patriarche maronite ayant demandé un crédit pour acheter de la nourriture, 24 000 livres sterling en tout ont été transférées clandestinement de l'île d'Arouad aux chrétiens du Mont-Liban ; de plus, 300 réfugiés qui avaient rejoint l'île à la nage ont été recueillis.