Les tableaux de la chapelle Contarelli forment un ensemble de trois toiles de grand format peintes par Caravage entre 1599 et 1602 sur une commande initiale du cardinal Matteo Contarelli pour l'église Saint-Louis-des-Français de Rome, qui est finalement honorée après la mort de ce dernier par ses exécuteurs testamentaires. L'intervention du cardinal Del Monte, protecteur de Caravage, est déterminante dans l'obtention de ce contrat qui est le plus important de la jeune carrière du peintre, lequel n'a pas encore . Les œuvres évoquent trois grandes étapes de la vie de l'apôtre saint Matthieu : son appel par Jésus-Christ (La Vocation de saint Matthieu), sa rédaction de l'Évangile guidée par un ange (Saint Matthieu et l'Ange), et son martyre (Le Martyre de saint Matthieu). Elles sont toujours conservées dans l'église Saint-Louis-des-Français.
Bien que Caravage travaille particulièrement vite, l'installation des toiles se fait lentement et par étapes : ce sont d'abord les deux toiles latérales représentant la Vocation et le Martyre qui sont accrochées en 1600, puis il est décidé d'y ajouter un tableau d'autel avec l'ange en remplacement d'une statue qui ne donne pas satisfaction ; mais ce tableau doit être refait car sa première version est rejetée. En 1603, l'ensemble est enfin mis en place de manière définitive et rencontre un grand succès, même si des critiques parfois virulentes sont émises contre ses aspects novateurs, en particulier contre le naturalisme de sa peinture ainsi que contre certains choix théologiques.
La renommée de Caravage, dont c'est la première commande à destination publique, augmente alors considérablement. Son œuvre commence à être véritablement connue, dans le milieu de la peinture romaine comme auprès du grand public.
Contexte Art et religion à Rome vignette|gauche|alt=Gravure d'un homme représenté à mi-corps, en tenue de cardinal. Sous son portrait apparaissent dans un cartouche son nom et son blason.|Le cardinal Contarelli fait décorer sa chapelle privée dans l'église Saint-Louis-des-Français. L'église Saint-Louis-des-Français s'édifie à partir de 1518 à Rome entre le Panthéon et la place Navone ; propriété de la France, elle est destinée aux pèlerins français qui se rendent dans la cité papale. Les que dure sa construction sont marquées par divers épisodes des guerres de religion qui déchirent alors l'Europe (dont l'épisode de la Saint-Barthélémy en 1572), et la papauté fait un choix délibéré de propagande religieuse catholique : les conclusions du concile de Trente, qui s'achève en 1563, mettent notamment l'accent sur le rôle crucial des images pour propager la foi.
Les règnes des papes Sixte V puis Clément VIII (dont le règne coïncide avec la durée du séjour à Rome de Caravage : 1592-1605) sont marqués par une vive activité artistique, dans un contexte de retour aux racines chrétiennes de l'art pictural. L'Académie de Saint-Luc renaît en 1593, dirigée par Federico Zuccari. Le cardinal Frédéric Borromée, prélat influent, en est initialement le protecteur mais il devient archevêque de Milan en 1596 ; lui succèdent le cardinal Francesco Maria del Monte et le vieux cardinal Paleotti, ancien du concile de Trente et auteur d'un traité sur l'art. C'est donc une période favorable aux commandes officielles, avec une certaine ouverture de la part du clergé envers de nouvelles formes artistiques : les succès enregistrés par Jan Brueghel de Velours, par Federico Barocci ou encore par Annibale Carracci témoignent d'une tendance marquée à , en opposition notamment à une certaine forme de maniérisme Article de Luigi Salerno, The Roman World of Caravaggio: His Admirers and Patrons dans .
C'est à Rome que vit à cette époque le prélat français Matthieu Cointrel, dont le nom est couramment italianisé en Contarelli comme il est alors d'usage, et qui accède au rang de cardinal en . Contarelli est un proche du pape Grégoire XIII, qui règne de 1572 à 1585. Ayant largement contribué au financement de Saint-Louis-des-Français (en particulier pour les travaux de façade), Contarelli y désigne une chapelle pour y être inhumé, la première chapelle à gauche du maître-autel, qu'il avait acquise dès 1565.
Ascension de Caravage vignette|alt=Visage d'un homme brun et barbu, qui regarde sur la droite, la tête penchée de côté et qui arbore une expression de tristesse.|Autoportrait de Caravage (détail du Martyre de saint Matthieu).
Après avoir reçu sa formation initiale à Milan, Caravage arrive à Rome au début des années 1590, peut-être à l'été 1592, âgé d'une vingtaine d'années. Il passe par plusieurs ateliers pour y travailler sur diverses productions de petit format, fleurs, fruits À la fin des années 1590, le cardinal del Monte découvre ses tableaux et le prend sous sa protection : il l'installe même sous son toit au Palazzo Madama, sa résidence officielle depuis 1589 en tant que représentant du grand-duc de Toscane, Ferdinand de Médicis. Le Palazzo est situé exactement à côté de l'église saint-Louis-des-Français. Il est probable, néanmoins, qu'en l'occurrence Caravage soit plutôt installé au Palazzo FirenzeLe Palazzo Firenze est situé non loin, à une dizaine de minutes de marche; dans la via dei Prefetti. que del Monte utilise en complément du Palazzo Madama : ce bâtiment dispose en effet de pièces souterraines équipées de soupiraux qui laissent passer la lumière du jour, ce qui correspondrait tout à fait aux besoins d'éclairage pour la série de tableaux de la chapelle Contarelli.
Malgré le succès qu'il commence à rencontrer dans le milieu des amateurs d'art, comme en témoigne le mécénat du cardinal, Caravage n'a pas encore bénéficié de commandes officielles et n'a réalisé aucune œuvre à thème religieux : la série des Saint Matthieu représente pour lui une nouveauté. Les tableaux de la chapelle Contarelli constituent donc sa première commande publiqueLes termes de « commande officielle » et « commande publique » tendent à se mêler dans le contexte romain : les commanditaires, comme dans le cas du cardinal Contarelli, sont en effet à la fois des hommes d'Église et proches de l'appareil d'État. Gérard-Julien Salvy parle plus justement d’œuvres pour évoquer les grandes créations romaines de Caravage, qui sont destinées à être exposées dans des chapelles d'églises, et donc au public (voir ), même si ce sont bel et bien des commanditaires privés () qui portent ces commandes, ou bien leurs exécuteurs testamentaires dans le cas de Contarelli. Les historiens de l'art parlent plutôt de lorsque les toiles sont commandées pour des collections personnelles, et n'ont pas vocation à être exposées au public. C'est notamment le cas des toiles qui précèdent le cycle de saint Matthieu et qui sont acquises par le camérier papal Vittrici ou encore par le cardinal del Monte, qui les conservent chez eux. Les toiles exposées dans la chapelle Contarelli constituent donc la toute première commande publique de Caravage, et cette nouvelle exposition lui ouvre les portes de la renommée.. Le succès en est si intense et immédiat qu'avant même d'avoir achevé cette commande, il en reçoit une autre, tout aussi prestigieuse, de la part de Tiberio Cerasi pour l'église Santa Maria del PopoloIl s'agit de la Conversion de saint Paul et du Crucifiement de saint Pierre : voir l'article détaillé sur les tableaux de la chapelle Cerasi..
Commandes publiques Hésitations et retards vignette|upright|alt=Gravure représentant un cardinal qui porte une barbiche blanche.|Le cardinal Del Monte, mécène et protecteur de Caravage, lui permet d'obtenir le contrat de la chapelle Contarelli. Portrait à la craie d'Ottavio Leoni, 1616. Musée Ringling, Sarasota (Floride). Peu avant de mourir en 1585, Contarelli choisit le peintre Girolamo Muziano pour peindre six scènes de la vie de saint Matthieu sur le retable, les murs et la voûte ; mais Muziano meurt à son tour en 1592 sans même avoir commencé les travaux. Ce sont donc les héritiers du cardinal, Melchior Crescenzi et son neveu Virgilio, qui ont la responsabilité de la poursuite des travaux : ils choisissent de solliciter Giuseppe Cesari, alias le Cavalier d'Arpin. Celui-ci réalise bien la fresque sur la voûte en 1593C'est une période pendant laquelle Caravage est justement employé dans l'atelier du Cavalier d'Arpin, quelques années avant d'être invité chez le cardinal del Monte. ., ainsi que deux autres représentant un Miracle de saint Matthieu et deux groupes de deux prophètes, mais il ne fournit finalement aucune des toiles également demandées. Il réalise pourtant un dessin préparatoire pour une Vocation de saint Matthieu, mais sans aller plus loin. Par ailleurs, une statue est commandée dès 1587 au sculpteur Jacob Cobaert pour être placée au-dessus de l'autel, statue qui ne sera finie et installée qu'en 1602.
Le choix de passer commande de toiles et non pas d'une fresque décorative pour décorer une chapelle romaine est une innovation propre à la décennie 1590-1600 Article de Luigi Salerno, The Roman World of Caravaggio: His Admirers and Patrons dans . Il n'y a que de rares exemples plus précoces à Rome : les tableaux de Muziano pour la basilique Sainte-Marie d'Aracœli à Rome notamment, sont produits entre 1586 et 1589 et portent également sur des scènes de la vie de saint Matthieu. Mais cette tendance, nouvelle à l'époque, est appelée à durer.
Virgilio Crescenzi meurt en 1592, et son exécuteur testamentaire se trouve être le cardinal Del Monte, membre de la Fabrique de Saint-Pierre qui dirige et organise les travaux du clergé au Vatican : il est donc vraisemblable, comme l'écrit d'ailleurs Baglione, son premier biographe, que Del Monte convainque Melchior CrescenziCette reprise en main par la Chambre apostolique s'imposait d'autant plus que, devant le retard considérable pris par les travaux, la famille Crescenzi commençait à être accusée de perdre volontairement du temps afin de s'enrichir sur les sommes destinées à ces travaux. et François Cointrel (neveu du défunt cardinal) de solliciter Caravage pour décorer les parois latérales des chapelles. D'après Bellori, son biographe au , Caravage appartient même à la maison de Crescenzi sur recommandation du Cavalier Marin (ce qui n'est pas attesté par ailleurs) et produit des portraits des deux commanditaires (qui ont aujourd'hui disparu). Del Monte peut ainsi, par son intervention, à la fois pousser la carrière de son protégé et montrer tout l'intérêt qu'il porte à la France.
Tableaux latéraux Une commande est finalement passée à Caravage en 1599, alors que les administrateurs de l'église décident de rouvrir la chapelle Contarelli au culte. Un contrat daté du prévoit le versement de Cette somme était celle que devait recevoir le cavalier d'Arpin pour les toiles qui lui avaient été initialement commandées. . pour ces deux toiles latérales, qui sont inaugurées à peine un an plus tard, en juillet de l'année sainte 1600 : il s'agit de la Vocation et du Martyre de saint Matthieu qui prennent place de part et d'autre de l'autel. La réalisation de ces deux toiles est donc particulièrement rapide..
Tableau d'autel vignette|alt=Un vieil homme assis, les pieds nus, écrit dans un livre tandis qu'un age à ses côtés lui tient la main comme pour le guider.|Saint Matthieu et l'Ange, première version probablement rejetée par les commanditaires. Le tableau est détruit à Berlin pendant les bombardements de 1945 ; il n'en subsiste que cette photographie en noir et blanc. La statue de Cobaert, à peine installée sur l'autel en 1602, est finalement rejetée par la congrégation de Saint-Louis ; elle est achevée par un autre sculpteur, Pompeo Ferrucci (il y manquait l'ange), puis installée dans une autre église romaine : l'église Santissima Trinità dei Pellegrini.