La Montagne magique (titre original en allemand : ) est un roman publié en 1924 par Thomas Mann, écrit entre 1912 et 1923, après un séjour de sa femme Katia en 1911 au sanatorium de Davos, en Suisse ; il est considéré comme l'une des œuvres les plus influentes et les plus riches de la littérature allemande du .

L'œuvre fait suite aux et en corrige les thèmes, l'auteur s'étant mis , soumettant les réflexions sociales et les débats philosophiques de l'époque au primat de l'esthétique et de l'éthique.

Résumé Le livre, dont l’intrigue se déroule au tout début du , relate l’expérience singulière de Hans Castorp, jeune ingénieur originaire d'une famille commerçante de Hambourg ; il est venu rendre visite en 1907 à son cousin Joachim Ziemssen, en cure à la station alpine de Davos au sanatorium Berghof. Le jeune ingénieur hambourgeois, fasciné par le microcosme des « gens d’en haut », est bercé par leur étrange rythme de vie ; il se découvre bientôt une pathologie bien singulière qui touche autant le corps que l'esprit.

Son séjour dans l'établissement du conseiller, le docteur Behrens, lui donne l’occasion de découvrir une galerie de personnages principaux incarnant chacun une facette de l’époque : l’Italien Lodovico Settembrini, franc-maçon, avocat de la Raison et du Progrès ; le mystique et novice-jésuite, Léon Naphta, contempteur implacable de la société bourgeoise capitaliste. Il y a aussi l’hédoniste et truculent Mynheer Peeperkorn et son ensorcelante compagne Clawdia Chauchat, personnification de la volupté charnelle, qui rappelle à Hans un camarade de lycée de Hambourg (Pribislav Hippe). Enfin, le docteur Krokovski est l'adjoint de Behrens, adepte de la psychanalyse naissante et conférencier prolixe. Le roman illustre plusieurs leitmotivs chers à Thomas Mann : la séduction de la mort, les liens entre éthique et esthétique, l'indépendance d'esprit de l'artiste et l'extrême sensibilité de certains bourgeois « égarés » dans un contexte de conflits civilisationnels.

Ébranlé et transformé par ce faisceau d’influences contradictoires, Hans Castorp, dont le séjour ne devait durer que trois semaines, ne redescend de la « Montagne magique », du « monde d'en haut », que sept ans plus tard ; il a vu mourir plusieurs de ses amis et proches, dont Joachim ; il a vécu une expérience singulière qui a transformé sa vision du monde de jeune ingénieur ignorant des questions politiques et sociales. Il plonge sans transition dans la violence de la Première Guerre mondiale. L'histoire s'achève sur une issue inconnue, l'auteur laissant le personnage qui lui ressemble vivre ou mourir en plein combat, au gré du lecteur.

Commentaires La Montagne magique fait écho à La Mort à Venise, publié douze ans plus tôt, et reprend certains thèmes des Considérations d'un apolitique. L'intention primitive de l'écrivain visait . Entre-temps, la Première Guerre mondiale a fait ses ravages et Thomas Mann intègre dans ses réflexions philosophiques et dans sa grande sensibilité . , selon l'auteur, cet humour dont il est un maître incontesté en littérature, teinte également le ton du récit et le rythme des épisodes successifs. Les proportions considérables de l'œuvreD'après note du traducteur Maurice Betz. ne nuisent pas à la lecture grâce à un découpage du texte en sept chapitres, subdivisés en paragraphes courts, aux titres explicites.

Dimension autobiographique du roman Bien qu'il s'agisse là d'une certaine forme de roman d'apprentissage ("Bildungsroman)", La Montagne magique s'avère, à certains égards, un récit à clef. Thomas Mann, jeune père de famille, entreprit l'écriture de cette œuvre lors d'un séjour au sanatorium suisse de Davos, dans les Grisons, qu'il effectua en 1911 auprès de son épouse Katia, souffrante. Il puisa dans cette expérience douloureuse le cadre spatio-temporel de son roman. Autobiographique, le roman l'est aussi sur le plan sentimental, notamment à travers le thème de l'homosexualité. Les sentiments qu'éprouve Hans Castorp pour Clawdia Chauchat font écho à l'attirance qu'il éprouvait pour son jeune camarade de classe Pribislav Hippe, encore adolescent et scolarisé à Lübeck. Le mode de rencontre est le même (emprunt d'un crayon) et des expressions récurrentes comme « yeux de loup des steppes » servent à caractériser ses rapports avec le jeune Pribislav Hippe et l'envoûtante Clawdia Chauchat qui lui parait inaccessible.

Enfin, l'antagonisme des deux brillants pédagogues, Lodovico Settembrini et Léon Naphta, les conduit à s'affronter en joutes intellectuelles tout au long du roman pour remporter l'adhésion philosophique du jeune Hans Castorp ; ces discussions philosophiques et sociales de grande actualité permettent à Thomas Mann d'explorer le débat intérieur qui l'a tourmenté au tournant de la Première Guerre mondiale, puis d'évoluer peu à peu vers une pensée socialiste dans le contexte vulnérable de la République de Weimar. De sensibilité conservatrice dans sa jeunesse, Thomas Mann s'est converti aux idées libérales, tout en restant un ennemi radical des idéologies radicales, celles-ci pouvant mener à un désordre incontrôlable. La Montagne magique constitue un roman charnière dans la vie intellectuelle de son auteur : Thomas Mann est à la recherche d'un équilibre humain respectueux de la mesure, dans le contexte économique, politique et social de l'Europe du .

Principaux personnages La plupart des personnages de la galaxie complexe de La Montagne magique ont une fonction symbolique et incarnent différentes mentalités et tendances européennes pendant l'avant-guerre, lors du grand conflit militaire, puis au cours de la Belle Époque.

Hans Castorp Hans Castorp, est un jeune personnage fade, malléable et sans aspérités, à la recherche du Saint Graal, dans la tradition du Parsifal de Wagner. Il vient de terminer ses études d'ingénieur mais n'a pas encore commencé à travailler. Il représente la bourgeoisie allemande déchirée entre des influences contradictoires : il aspire à des idéaux humanistes élevés tout en étant tenté par des idéologies radicales et un rejet des cultures d'avant-garde. Comme souvent chez Thomas Mann, une signification plus profonde se cache derrière le choix du nom de ses personnages. "Hans", d'une part, est pour les Allemands le prénom fréquent par excellence. De nombreux personnages de contes de fées portent également ce nom. C'est en outre un nom avec des connotations bibliques : Hans, version allemande de Jean, renvoie à saint Jean-Baptiste, cousin de Jésus, ainsi qu'à l'apôtre de Patmos, qui reçoit la révélation de l'Apocalypse. "Castorp", d'autre part, est inspiré d'un personnage célèbre de l'histoire de la Hanse dont ont fait partie ses ancêtres de Lübeck. Les deux principales influences qui vont s'exercer sur Hans Castorp sont représentées par les deux savants "pédagogues" de l’œuvre, Settembrini et Naphta.

Lodovico Settembrini Lodovico Settembrini représente l'idéologie des Lumières et l'adhésion à la vie de l'esprit. L'action présente pour lui d'abord une valeur éthique. Il se fait le mentor et l'éducateur de Hans Castorp, qu'il qualifie affectueusement d'« enfant gâté de la vie ». Dans ce rôle, il souligne le caractère absurde de la fascination de Castorp pour la maladie et la mort. Il le met en garde contre le caractère négligent et décontracté de la Russe Clawdia Chauchat, dont Castorp est tombé amoureux. Thomas Mann illustre symboliquement la fonction d'éclaireur (au sens éducatif) de Settembrini, lorsque celui-ci trouve Castorp dans l'obscurité et allume le plafonnier avant de commencer à dialoguer avec lui. Le poète Giosue Carducci (Prix Nobel 1906), que Settembrini admire, a écrit un hymne à un autre porteur de lumière inhabituel, Lucifer, « la forza vindice della ragione » ("la force vengeresse de la raison"). Settembrini se compare lui-même à Prométhée, qui a amené le feu aux hommes et sera puni par les dieux. Il reconnaît volontiers sa vocation spirituelle de franc-maçon, en présence de Hans Castorp qui l'interroge.

Lodovico Settembrini représente une caricature de l'écrivain occidental, libéral et démocrate, incarné, entre autres, par Heinrich Mann, le frère aîné de Thomas Mann, avec qui ce dernier avait engagé une grave dispute culturelle et philosophique opposant culture et civilisation, à partir de 1914, dans le contexte de la Première Guerre mondiale.

Les aspects libéraux et « démocrates » de Settembrini sont dépeints, à travers ses monologues, les réponses de son antagoniste Naphta voire des commentaires du narrateur lui-même et les réflexions de Castorp, de façon complexe. Settembrini est par exemple un pourfendeur invétéré de l'« Orient » et du tempérament « asiatique ». Il ne cesse de clamer de façon virulente la supériorité de la culture et de la civilisation ouest-européenne sur les autres (du « principe européen » sur le « principe asiatique » ) Il n'hésite pas à parler des croisades comme de « guerres civilisatrices » qui ont « favorisé le plus heureusement du monde les rapports économiques et commerciaux des peuples et ont réuni l'humanité occidentale sous le signe d'une idée » (celle d'« État national »). Il considère la démocratie principalement sous l'angle des tempéraments des peuples, des jeux politico-diplomatiques et de la haute culture de l'Esprit : ses vues sont avant-tout avant-gardistes et élitistes (ce que ne manqueront pas de relever Hans Castorp et Naphta) : il est d'ailleurs (tardivement) présenté, de façon explicite, comme membre de la Franc-Maçonnerie. Son rapport à la pédagogie s'en ressent, notamment dans cette phrase qu'il prononce à l'égard de Castorp au cours d'une discussion avec Naphta : « Taisez-vous, ingénieur [...]. Instruisez-vous, mais ne produisez pas ». Settembrini est présenté (se présente lui-même) à répétition comme un progressiste. Il est membre de la « Ligue Internationale pour l'organisation du Progrès », rationaliste et scientifique, dont les objectifs vont du « perfectionnement de l'organisme humain » au « problème de la santé de notre race », de l'étude des « méthodes pour combattre la dégénérescence qui est sans doute une conséquence inquiétante de l'industrialisation croissante » jusqu'au fait de « préparer le bonheur de l'humanité », et dont le « but dernier est l’État parfait ».

En bref, cette forme d'autoritarisme conquérant dans la vision du monde de Settembrini sera résumée par le narrateur en fin d'ouvrage dans une phrase cinglante : « M. Settembrini était humanitaire d'une manière plus ou moins consciente, mais en même temps et par là-même il était militariste ».

Parallèlement à l'écriture du roman s'est déroulée la progressive conversion de Thomas Mann à la démocratie de la République de Weimar. Dans ses écrits ultérieurs, l'écrivain condamnera le côté extrême des points de vue antagonistes de Settembrini et de Naphta.

L'apparence de Settembrini est inspirée par le compositeur italien Ruggero Leoncavallo, tandis que le nom de Settembrini est une allusion à l'écrivain italien franc-maçon Luigi SettembriniGiordano Gamberini, Mille volti di massoni, Rome, Ed. Erasmo, 1975, .. Ce Settembrini est l'héritier d'une tradition de carbonari et de républicains, avocats à Padoue. Sa culture littéraire est nourrie de Virgile, Boccace, Dante, qu'il cite volontiers avec érudition...

Léon Naphta