The Covent-Garden Journal (également écrit sans tiret : The Covent Garden Journal), fondé le , fut une publication périodique éphémère, surtout littéraire, éditée à Londres deux fois par semaine pendant la majeure partie de cette année. Il était presque entièrement financé par le dramaturge, essayiste et romancier Henry Fielding sous le pseudonyme de (« Sir Alexander Drawcansir, chevalier, censeur de la Grande-Bretagne »). Le magazine cessa ses publications le et, de ce fait, fut le dernier magazine de Fielding, qui mourut le .
La première originalité de cette entreprise journalistique est que, contrairement aux autres (, , , , ), elle n'était attachée à aucune cause politique. En revanche, et c'est là sa deuxième originalité, elle avait une vocation commerciale puisque destinée à promouvoir le , à la fois bureau de recrutement, agence immobilière et magasin d'antiquités, dans lequel Fielding et son demi-frère John étaient associés. Sans doute Andrew Millar, qui avait publié tous les romans de Fielding, avait-il lui aussi des parts dans l'entreprise.
La facture de la revue ne diffère guère de celle de ses prédécesseurs : même format de quatre pages, un article de fond ou une lettre émanant d'un contributeur, puis une plus petite colonne consacrée à Covent Garden, en général relayant les affaires judiciaires traitées par Fielding dans l'intervalle des numéros, suivie de quelques nouvelles trouvées dans d'autres journaux, souvent assorties d'un commentaire ironique ; enfin, au moins dans dix-sept des soixante-douze numéros, une page intitulée . Selon Bertrand A. Goldgar, la plus remarquable de toutes ces rubriques est celle dite , car Fielding met toute son ironie à traiter des cas individuels, tout en essayant de se donner une image de bon juge de paix, et s'en sert comme tribune éditoriale pour discuter de délinquance et de criminologie..
Fielding se veut aussi censeur et sous son pseudonyme aux allures bravaches emprunté à La Répétition (, 1671), de Buckingham, pièce satirique visant John Dryden, il se donne un ample champ d'exploration, politique, social, judiciaire et littéraire. Son premier acte de défiance fut à l'origine d'une violente bataille dite « du papier ». D'autres controverses surgirent ensuite et il semble que le public commença à se lasser. Dès le milieu de l'été, les ventes ayant chuté, le magazine ne parut qu'une fois par semaine, et le , Fielding, malade, annonça la fin de l'aventure en déclarant qu'il entendait dorénavant se consacrer à la révision de ses œuvres et non plus à Henry Fielding, The Covent-Garden Journal, 25 novembre 1752..
Gestation du journal right|thumb|upright=0.8|alt=Portrait en pied d'un personnage assis, en costume d'apparat|Le duc de Bedford, auteur du canular intitulé The Covent-Garden Journal. The Covent-Garden Journal connaît des balbutiements deux ans avant sa véritable naissance. En effet, ce titre est d'abord utilisé le par un pamphlet publié en format journal de la manière suivante : (). Le nom de ce rédacteur fictif constitue, avec la saillie ironique nichée dans le nom « Wronghead » (Tête mal faite), une pointe dirigée contre le poète polémiste Paul Whitehead (1710-1774)La mention est sans doute une allusion à la prison du même nom, et non à la Marine royale., lequel ne doit pas être confondu avec son homonyme et contemporain, le poète lauréat William Whitehead (1715-1785)..
La publication se présente alors sous la forme d'un mensuel ordinaire avec différentes rubriques comprenant un essai introductif et plusieurs colonnes consacrées aux affaires étrangères, aux questions intérieures et à la publicité. Le « journal » est publié par de faux éditeurs, T. Smith, R. Webb, and S. Johnson, et se présente comme étant la propriété de tous les habitants de Londres et de Westminster. On apprendra plus tard qu'il s'agissait d'un canular du duc de Bedford destiné à se moquer du baronnet Sir George Vandeput, candidat à un siège, et de ses fidèles..
Le véritable éditeur, Richard Francklin, en fait tirer les 5 et , dont un seul a pu être conservé. Bien que l'auteur ne soit pas connu, il existe de fortes présomptions, partagées à l'époque, qu'il ait été Henry Fielding en personne, ce que corroborerait, par exemple, une lettre écrite au nom du duc de Richmond et datée du , dans laquelle on peut lire : .The enclosed is a paper generally given to Mr. Fielding, as the author. The humor that is in it is at least akin to his. It may possibly divert you & your company.. L'intervention de Fielding se serait limitée à l'introduction dans laquelle il prenait pour cible des conservateurs tels que Paul Whitehead, également visé dans le titre complet du pamphlet. Ce poète satirique mineur l'avait en effet anonymement attaqué et déversait ses opinions politiques dans la presse..
De fait, vers la fin 1751, peu avant la publication de son roman Amelia, Fielding commence à se préoccuper d'un prochain ouvrage littéraire et aussi de trouver un périodique à la fois susceptible de promouvoir le (« Bureau des registres généraux ») qu'il gère avec son demi-frère JohnLe est une officine publicitaire, agence de renseignements et de petites annonces destinée à mettre en relation fournisseurs et clients.Madeleine Descargues, Prédicateurs et Journalistes, petits récits de la persuasion en Grande-Bretagne au : Swift, Addison, Fielding et Sterne, Villeneuve d'Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2004, 272 pages, ., et où il exprimerait diverses opinions et autres considérations. C'est alors que, par allusion à l'ancienne publication, il donna à son périodique le même nom. The Covent-Garden Journal fut initialement prévu, selon la publicité faite dans le The Daily Advertiser, pour le , mais la parution en fut repoussée à janvier en raison de certaines difficultés concernant celle d'Amelia..
À cette époque, Covent Garden était célèbre pour ses deux théâtres, mais passait surtout pour « le quartier chaud » de la capitale, où les filles étaient poétiquement appelées (« filles-fleurs ») par référence au marché des primeurs et fleurs qui s'y tenait depuis longtemps., ce que Fielding avait exploité presque vingt ans auparavant dans une pièce pseudo-tragique concernant deux filles-fleurs, The Covent-Garden Tragedy (1732)..
Ainsi naquit The Covent Garden Journal de Henry Fielding.
Les chroniques et essais de Fielding
Le rôle de censeur que Fielding réservait à sa colonne a vite envahi les autres rubriques, y compris les éditoriaux. Ce n'est pas le , uniquement politique, d'Addison qu'il prend comme modèle, mais les plus ambitieux Spectator et Tatler du même auteur associé à Richard Steele, qui couvrent l'actualité événementielle, sociale et intellectuelle en son entier. Cependant, sa réflexion s'appuie surtout sur le quotidien et préfère le détail concret à la généralisation abstraite, en totale opposition au Rambler de Samuel Johnson qui paraît la même année.
Il arrive qu'un événement précis rapporté par le magazine donne naissance à des essais développés, par exemple les deux que Fielding consacre aux insuffisances de la loi sur l'adultère, celui concernant l'affaire de la parricide Mary Blandy (1751)Leslie Stephen, "Blandy, Mary", in Stephen, Leslie, Dictionary of National Biography, vol. 5, Londres, Smith, Elder & Co., .Mary Blandy, de Henley-on-Thames, empoisonna son père Francis en avril 1751 avec de l'arsenic qu'elle croyait, selon ses dires, avoir les vertus d'un philtre d'amour, ce qui aurait dû l'inciter à approuver sa liaison avec William Henry Cranstoun, officier dans l'armée et fils d'un noble écossais., surtout fondé sur la notion de « faux courage » (). Autres articles importants : celui qu'il écrit sur une nouvelle loi destinée à la suppression des maisons de tolérance (), ce qui le conduit à une abondante correspondance avec un lecteur sur le thème de la prostitution, un autre réfléchissant au cas des accusés atteints de folie, ou encore une parodie burlesque sur la rigidité des règles d'admission à l'Hôpital psychiatrique Saint-Luc (), fondé en 1751.
Les éditoriaux du Covent-Garden Journal tendent à se focaliser sur des problèmes de sociologie morale, avec des essais sur la pauvreté, les relations entre liberté et loi de la populace (), ou encore la mise en pratique d'idées politiques nées de cerveaux illettrés fréquentant les associations de débats contradictoires (). L'arme de Fielding est une ironie à la Swift, en contradiction, d'ailleurs, avec le scepticisme vis-à-vis de cette méthode proclamé en 1747 dans son Jacobite's Journal , Oxford, Oxford University Press, 1974, 606 pages, , .The Cambridge History of English and American Literature in 18 Volumes, vol. X : The Age of Johnson, II : Fielding and Smollett, § 11: Political Journalism : The True Patriot and The Jacobite’s Journal, 1907-1921.. En revanche, la colonne intitulée (« La Cour ») se préoccupe davantage de littérature et de théâtre, mais ne s'étend que sur environ un tiers de l'espace du journal pendant ses quelques mois d'existence.
Toute cette activité est en accord avec la profession de foi publiée dans le cinquième numéro : Henry Fielding, The Covent-Garden Journal, , février 1752.., mais son premier geste s'avère plus belliqueux et, de propos délibéré, déclenche une polémique qui, très vite, va dégénérer en une mémorable bataille de beaux esprits.
Les controverses Les onze mois du journal sont secoués de controverses souvent très rudes, chacune provoquée par une initiative de Fielding. Dans la première, le journaliste prêchant la prudence comme vertu cardinale dans ses deux grands romans, se montre particulièrement imprudent et même provocateur ; dans la seconde, c'est le sujet abordé qui crée la polémique. « La guerre du papier » de 1752-1753 thumb|upright=1.4|left|Les Conjurés (1753) ; au centre Fielding (à gauche) et John Hill (à droite).|alt=Au centre deux hommes débattent, un troisième essaie de les départager sous le regard de trois femmesalt=gravure reproduite dans un ouvrage de 1913|thumb|upright=0.8|John Hill. En effet, le Covent-Garden Journal est l'instigateur de la « Guerre du papier peut aussi bien se traduire par « guerre du papier » que par « guerre des journaux », c'est-à-dire « guerre de la presse ». de 1752-1753 » () qui oppose nombre de critiques et d'auteurs après que Fielding a violemment attaqué dès le premier numéro Henry Fielding, The Covent-Garden Journal, 1752, 4 janvier, c'est-à-dire, selon le de Samuel Johnson, Samuel Johnson, « Grubstreet », Dictionary of the English Language, Londres, imprimé par W. Strahan, pour J. et P. Knapton; T. et T. Longman; C. Hitch et L. Hawes; A. Millar; et R. and J. Dodsley. 1755.. signifie « bouffe » ou « larve »..Si cette bataille est d'abord menée à des fins commerciales pour stimuler les ventes et ne s'adresse qu'au seul John Hill, botaniste apothicaire et chroniqueur installé à proximité, la notoriété des participants, l'abondance des essais, poèmes, pamphlets qui lui est consacrée, la violence des débats surtout, font qu'elle dépasse de loin les intentions de Fielding et constitue l'un des événements les plus marquants de la vie littéraire de l'époque.
Fielding s'est comporté en garant de la République des Lettres contre les forces unifiées de Grub Street et certains écrivains, dont Tobias Smollett, se sentant visés, ont répondu vertement, parfois par des bordées d'injures. John Hill, il est vrai, à qui il s'adresse nommément, outre ses publications scientifiques, écrit des romans bravaches et pompeux, et ne se prive pas de railler ses confrères en lettres dans sa rubrique quotidienne, , publiée par le London Daily Advertiser et la Literary Gazette. Lesdits confrères le lui rendent bien, Christopher Smart le moque dans son épopée pseudo-héroïque The Hilliad, et David Garrick lui décerne deux épigrammes, dont celle-ci, particulièrement cinglante. :
left|thumb|upright=0.8|alt=Portrait : La cinquantaine, perruque blanche, veste bleue, de face|Tobias Smollett.