Le second gouvernement Slaheddine Baccouche est un gouvernement tunisien imposé par la force par le résident général de France Jean de Hauteclocque après l'arrestation de tous les ministres du gouvernement Chenik. Il est le symbole de l'impasse dans laquelle se trouve le protectorat français de Tunisie, tiraillé entre le désir d'indépendance du peuple tunisien et les vaines tentatives du gouvernement français pour préserver les avantages de la population française de Tunisie.
Contexte Le , M'hamed Chenik, Mahmoud El Materi, Mohamed Salah Mzali et Mohamed Ben Salem sont arrêtés et internés à Kébili. De Hauteclocque leur reproche leur indocilité, leur requête auprès de l'Organisation des Nations unies (ONU) et leur refus de négocier sur la prorogation du Grand Conseil ou sur la réforme municipale. Le , Lamine Bey, privé de tout soutien, signe le décret nommant Slaheddine Baccouche comme grand vizir.
Malgré les communiqués optimistes de la résidence générale qui annonce à de multiples reprises la formation imminente du gouvernement, sa composition n'est connue qu'au bout de treize jours de tractations, ce qui fait dire à Hervé Alphand : .. Les négociations en cours à l'ONU expliquent également le peu d'empressement des candidats à accepter les postes proposés. En effet, depuis le , les représentants des pays arabo-asiatiques tentent d'inscrire la question tunisienne à l'ordre du jour du Conseil de sécurité mais leur proposition est mise en minorité le . Dès le lendemain, Baccouche peut annoncer la formation de son gouvernement..
Hédi Nouira, membre du Néo-Destour et considéré comme un nationaliste modéré, est contacté ; son refus lui vaut d'être arrêté et interné.. Beaucoup d'autres refusent, on se rabat donc sur des hommes peu suspects de nationalisme.
Composition Le nouveau gouvernement est formé des personnalités suivantes. : Slaheddine Baccouche : grand vizir ; Taïeb Belkhiria : ministre d'État ; Mohamed Dinguizli : ministre du Travail ; Abdelaziz Menchari : ministre de l'Agriculture ; M'hamed Gachem : ministre de la Santé ; Hédi Ben Raïs : ministre du Commerce ; Sadok Djaziri : ministre de la Justice.
Les sept ministres français du gouvernement précédent sont reconduits dans leurs fonctions : Raymond Pons puis Georges Dupoizat à partir du : secrétaire général ; Louis Cartry : secrétaire général adjoint ; Gérard Blachère : commissaire au Relogement et à la Reconstruction ; Jean-Gaston Fraissé : directeur des finances ; Jean Mathieu : directeur des travaux publics ; Jean Dèze puis André Blanchard à partir du : directeur des PTT ; Lucien Paye : directeur de l'instruction publique et des beaux-arts.
Le ministère de la Défense du territoire est assumé par Pierre Garbay, qui est en même temps commandant suprême des troupes.
Actions du gouvernement Préparation des réformes Dès le départ, les conditions de la nomination de ce gouvernement lui retirent toute légitimité. Lamine Bey précise même le au président de la République française Vincent Auriol qu'il n'a octroyé .. On est loin de la confiance que le monarque avait toujours témoignée à M'hamed Chenik.
L'épreuve de force déclenchée par le résident général embrase la Tunisie : les manifestations et les sabotages se succèdent. Lamine Bey refuse tout appel au calme tant que les milliers de Tunisiens internés n'ont pas été libérés. Afin de faire pression sur lui, sa fille, la princesse Zakia, est arrêtée le et accusée d'avoir monté une organisation de sabotage avec son amie Rafia Bornaz.. On interdit même à son médecin, le docteur Mohamed Ben Salem (qui est aussi son gendre), de lui rendre visite alors que son affection pulmonaire s'aggrave.
Le , un individu nommé Mohamed Achouri, de l'entourage d'Essadok Bey, pris de remords, remet au médecin du palais, Abderrahmen Mami, le sachet de poison qu'il était chargé de donner à la cuisinière. Interrogé par les proches du bey, il met en cause le chef de cabinet de la résidence, Jacques Grellet, et un certain Jacobson. Malgré la plainte déposée au commissariat, Achouri disparaît et la plainte est enterrée., ce qui n'empêche pas le résident général d'insister pour que Lamine Bey assiste à ses côtés à la revue du 14 juillet. Devant son refus, il invite le bey du camp, Azzedine Bey, un .
Quant au gouvernement français, il réalise rapidement que la note du 15 décembre 1951, qui a tout déclenché, était une lourde erreur, que la thèse de la co-souveraineté doit être abandonnée et qu'il faut revenir à l'objectif d'autonomie interne.
En l'absence d'un gouvernement de négociations tel que l'avait été le gouvernement Chenik, les réformes sont préparées à Paris malgré l'opposition des délégués du Rassemblement français de Tunisie et de leurs alliés à l'Assemblée nationale française qui considèrent qu'il faut s'en tenir à la note du . Même Slaheddine Baccouche tient à préciser le que . Le projet, enfin remis au palais beylical le , comprend : la suppression de l'assentiment du résident général sur les décrets du gouvernement tunisien ; la nomination de conseillers tunisiens auprès des directeurs français ; l'institution d'un conseil législatif de trente membres tunisiens chargé de donner son avis sur les textes qui lui seraient soumis par le bey ; la création d'un conseil financier chargé d'examiner le budget, où Tunisiens et Français siègeraient en nombre égal ; la création d'un Tribunal administratif composé d'un conseiller d'État français comme président, de quatre juges tunisiens et de quatre juges français ; l'accès à la fonction publique réservé aux Tunisiens, à l'exception de certains postes de très hauts niveaux.
Assemblée des Quarante
vignette|Assemblée des Quarante autour de Lamine Bey
Malgré l'insistance de Jean de Hauteclocque, Lamine Bey refuse de signer et lui précise qu'il lui donnera sa réponse d'ici deux ou trois mois. Le , il réunit à Carthage quarante personnalités tunisiennes de toutes opinions politiques pour connaître leur avis sur le projet de réformes parmi lesquelles. :
Lamine Bey leur précise alors ce qu'il attend d'eux : Je vous demande de bien réfléchir et de me répondre par écrit dans un bref délai. Je vous rappelle que Nous avons formulé dans Notre discours du trône du , et dans le mémoire du gouvernement tunisien du de la même année, des propositions fondamentales. Jugez-vous que celles-ci y sont conformes ?
Au bout d'un mois de débats et de consultations auprès de diverses catégories sociales et politiques, l'assemblée des Quarante conclut au rejet des réformes jugées insuffisantes au regard des aspirations tunisiennes. Le , le bey remet au résident général une lettre à l'attention de Vincent Auriol, lui annonçant son refus de signer le projet de réformes.
Assassinat de Farhat Hached C'est l'impasse totale : la situation sécuritaire du pays se dégrade de plus en plus et les attentats se succèdent. En réaction, une organisation contre-terroriste, la Main rouge, prend pour cible des nationalistes. Le , ils assassinent Farhat Hached. Loin de rechercher les meurtriers, la police procède à l'éloignement de Mahmoud Messadi qui avait pris la succession du syndicaliste assassiné.
Votes à l'ONU En l'absence d'avancées politiques, on espère que l'examen auprès de l'ONU de la situation en Tunisie exercera une pression sur le gouvernement français. Le , l'Assemblée générale des Nations unies vote par 44 voix (y compris les États-Unis) contre trois et huit abstentions la résolution latino-américaine 611 exprimant . Le soutien de nombreux pays est déjà une grande victoire diplomatique pour un pays avide de se débarrasser de la tutelle française. La résolution onusienne ajoute par ailleurs une pression supplémentaire sur le gouvernement français, contraint de prendre en compte cette surveillance internationale. La nécessité de réformes substantielles n'en devient donc que plus cruciale.
Devant le blocage de la situation politique en Tunisie, un deuxième vote a lieu le devant la première commission de l'Assemblée générale. La résolution A/2530, approuvée par 29 voix favorables contre 22 et cinq abstentions, recommande que . Le , le vote de la résolution devant l'Assemblée plénière obtient une majorité de 38 voix contre 18 et dix abstentions. La majorité des deux-tiers qui nécessitait quarante voix favorables n'étant pas atteinte, la résolution est repoussée. L'évolution des injonctions de l'ONU de l'autonomie interne vers l'indépendance est en soi un succès diplomatique mais le rejet final de la résolution montre aux Tunisiens qu'ils ne peuvent compter sur personne d'autre qu'eux-mêmes pour recouvrer leur souveraineté.
Réforme municipale Jean de Hauteclocque ne renonce pas à faire signer son programme de réformes par Lamine Bey. Depuis , il fait pression sur le bey pour que celui-ci le signe. En l'absence de ses amis nationalistes emprisonnés ou exilés, seul Farhat Hached l'aidait encore à résister en lui rendant visite tous les jours.. Une fois le leader syndicaliste éliminé, le résident général fait éloigner les autres proches du monarque : Mohamed Salah Mzali est ainsi fermement prié de quitter Tunis pour Monastir. Quand il tente d'appeler son souverain, il se rend bien vite compte que le palais est isolé : toutes les liaisons téléphoniques ont été coupées.. Privé de ses soutiens, affaibli par la sub-occlusion qui s'est déclenché à l'annonce du meurtre de Farhat Hached, le vieil homme cède et, le , signe deux décrets de réformes relatifs aux conseils de caïdats et aux municipalités.
Pour le résident général, c'est une grande victoire : cela fait plus de deux ans que les gouvernements tunisiens refusent de signer cette réforme des municipalités qui doit modifier de fond en comble la désignation des membres des conseils municipaux. En effet, depuis la création des communes aux débuts du protectorat, les conseils municipaux sont choisis par les contrôleurs civils parmi les notables locaux, tunisiens et européens. Depuis 1945, Tunis est la seule commune à bénéficier d'élections municipales où Français et Tunisiens votent pour choisir les représentants de leur nationalité.
La réforme municipale du étend à toutes les communes de Tunisie ce mode de désignation par élections mais, les Français étant largement minoritaires dans le pays, il est instauré un nombre minimal de conseillers français dans les communes à forte présence européenne pour préserver leurs intérêts. Ainsi, sur les 64 communes que comprend la Tunisie, 39 auraient autant de conseillers municipaux français que tunisiens, onze une majorité tunisienne et quatorze ne seraient représentées que par des Tunisiens.. Par rapport à la situation antérieure, où tous les conseils municipaux étaient à majorité européenne, c'est un progrès mais, pour les nationalistes qui refusent toute réforme ayant pour conséquence de répartir la souveraineté tunisienne entre les Tunisiens et les Français, c'est inacceptable. C'est pourquoi ils appellent au boycott des élections qui doivent se tenir le . Devant cette menace, les candidats tunisiens ne sont pas nombreux et seuls des proches de l'administration française osent braver le mot d'ordre du Néo-Destour, tels Hédi Ben Raïs, ministre du Commerce, M'hamed Gachem, ministre de la Santé publique, ou Hachemi Baccouche, neveu du grand vizir. Un seul nationaliste modéré, Chedly Kastalli, directeur du journal An-Nahdha, présente une liste aux élections à Tunis.