vignette|Portrait d'Emmanuel Kant.
La chose en soi () est un concept kantien signifiant la réalité telle qu'elle pourrait être pensée indépendamment de toute expérience possible. Le monde de la chose en soi est autre par rapport à celui du phénomène ; il est au-delà de toute connaissance sensible.
Bien que proche du noumène, la chose en soi n'est pas à confondre avec celui-ci.
Ce concept a été réutilisé et critiqué par plusieurs philosophes. La spéculation autour de la chose en soi ou d'un concept équivalent est au centre des philosophies orientales.
Distinction avec le noumène
Le noumène, en tant qu'objet hypothétique d'une intuition non sensible, (sensible signifie ici qui se saisit par les sens et non par l’intellect) quand il est pris au sens de chose en soi, ne l'est qu'en tant qu'il est aussi envisagé autrement que comme phénomène. Le noumène est l'autre du phénomène et c'est, pour Kant, un « concept négatif » qui permet de donner une justification à la limitation de la connaissance sensible. Kant précise que, le phénomène n'étant rien par lui-même ni en dehors de notre mode de représentation, il implique inévitablement une relation à un objet, indépendant de la sensibilité, d'où ...le concept d'un noumène, concept qui n'est donc pas du tout « positif » et ne signifie pas une connaissance déterminée d'une chose quelconque, mais seulement la pensée de quelque chose en général où le sujet transcendantal fait abstraction de toute forme de l'intuition sensible. Pour qu'un noumène signifie un véritable objet, distinct de tous les autres phénomènes, ce n'est pas assez que le sujet de la connaissance affranchisse sa pensée de toutes les formes de l'intuition sensible, il lui faut encore avoir une raison d'admettre un autre mode d'intuition que le mode sensible, dans lequel puisse être donné un objet de ce genre, car autrement sa pensée serait vide, quoique exempte de contradiction. (Critique de la Raison pure, chapitre Du principe de la distinction de tous les objets en général en phénomènes et noumènes)
La chose en soi, par elle-même, contient donc le noumène au sens positif, c’est-à-dire en tant qu'objet d'une intuition possible — intuition non sensible mais intellectuelle et intuition dont l'entendement humain est incapable — est la condition de toute représentation en tant que phénomène. La chose en soi est la chose telle qu'elle se présente hors des déterminations d'espace et de temps et des catégories de l'entendement. À la différence du noumène, elle entretient pourtant une relation avec le phénomène en tant qu'elle en est le fondement (et non la cause, car le concept de causalité ne vaut que pour les phénomènes).
La chose en soi chez Kant Selon Emmanuel Kant, la « chose en soi » est un , c'est-à-dire que la chose en soi est un concept pensable ; ce concept est même indispensable pour assigner une valeur à notre connaissance et pour déterminer l'objet de la connaissance sensible, mais par l'usage de ce concept, rien de son essence n'est vraiment connu. La chose en soi est une limitation de la connaissance et c'est ainsi qu'elle agit sur nos représentations, de manière négative. La chose en soi est ce que l'intuition sensible ne peut atteindre. Tout objet ne peut être déterminé pour un être fini que par l'opération conjointe de l'entendement et de l'intuition sensible; la chose en soi se présente donc comme ce qui est inconnaissable, l'au-delà de toute connaissance sensible :
Comme tout objet de connaissance se situe en deçà des limites de l'intuition sensible, ce que l'entendement laisse entrevoir de la chose en soi c'est la relation qu'elle entretient et qu'il nous faut établir au moyen de la raison, avec le monde sensible. Le seul moyen pour nous d'atteindre à une plus grande détermination de cette relation, puisque alors nous avançons comme des aveugles dans un territoire que nous ne connaissons pas, est d'utiliser le raisonnement par analogie, en ayant toujours à l'esprit que l'analogie ne prouve rien quant à ce qu'est positivement la chose en soi, mais elle sert seulement de modèle. En effet, les relations déterminées de causalité que nous établissons dans le monde des phénomènes ne sont pas applicables à la chose en soi. C'est par la raison pratique que Kant trouve le chemin le plus capable d'amener à une connaissance positive de la chose en soi. En effet, la liberté au sens transcendantal, c'est-à-dire au sens négatif, c'est-à-dire encore comme soustraction faite de toutes les conditions de la connaissance phénoménale, permet seule d'entrevoir la manifestation de la chose en soi, la liberté positive.
Pour Kant la chose en soi a un statut davantage épistémologique qu'ontologique : c'est davantage une limite à notre connaissance qu'une essence ou un Absolu. La critique de Jacobi Friedrich Heinrich Jacobi, dans son Appendice sur l'idéalisme transcendantal, critique la chose en soi comme une notion contradictoire dans la philosophie de Kant, et il renouvelle sa critique dans son David Hume (1815) :
En effet, selon Jacobi, Kant suppose que la chose en soi est cause de nos représentations (qui sont inexplicables sans elle), cependant les catégories kantiennes et le concept de causalité ne peuvent s'appliquer à la chose en soi, qui est inconnaissable. Le kantisme devrait logiquement aboutir à un réalisme dogmatique (identité de l'objet et de la chose en soi) ou, par réduction de la chose en soi à la représentation, à un idéalisme absolu (ce qui sera la position de certains kantiens comme Salomon Maimon dans son Essai de philosophie transcendantale en 1790). De la même façon, Gottlob Schulze, dans son Aenesidemus, remarque que l'hypothèse de la chose en soi ne peut se justifier par la loi de causalité, comme le fait Kant de manière plus ou moins détournée.
Kant s'est toujours défendu de l'accusation d'idéalisme absolu (notamment dans sa Réfutation de l'idéalisme), tout en reconnaissant que le lien entre la chose en soi et le phénomène, entre l'expérience externe et l'expérience interne, était inexplicable.
Les critiques de Jacobi et de Schulze étaient connues de Schopenhauer (qui eut Schulze comme professeur de philosophie). Schopenhauer contourne cette objection en expliquant que la chose en soi en tant que Volonté s’exprime dans les phénomènes sans les causer, tout comme chez Spinoza les attributs « expriment » la substanceSchopenhauer face à la chose en soi, par Christophe Bouriau. La chose en soi chez Schopenhauer Arthur Schopenhauer, qui se réclame de Kant (au moins pour ce qui est de l'« Esthétique transcendantale », seule partie de la Critique de la raison pure qu'il approuve complètement), assimile la chose en soi à la Volonté, notre volonté étant « le plus immédiat de ses phénomènes, qui se différencie radicalement de tous les autres précisément par ce caractère immédiat ». Chaque chose en ce monde est une expression de la Volonté selon le principe de raison. La Volonté, essence des choses, est « originellement et en soi inconsciente », mais elle parvient à se « connaître » par la représentation dans le monde phénoménal.
Pour Schopenhauer, , en allant bien plus loin que John Locke, qui distinguait les qualités secondaires des phénomènes (couleur, odeur, etc) qui sont des affections des sens, et les qualités primaires (forme, étendue, solidité...). Schopenhauer fait remonter sa conception de la chose en soi à DémocriteQuelques considérations sur l'opposition de la chose en soi et du phénomène, Parerga et Paralipomena, qui affirmait : (cité par Sextus Empiricus).
La chose en soi ne peut jamais être complètement extraite de notre intuition empirique, qui elle, demeure toujours une représentation affectée de la dualité sujet-objet : La Volonté comme chose en soi diffère donc malgré tout complètement de son phénomène ou de la représentation la plus immédiate qu'est pour chacun sa volonté. Pour autant, nous ne sommes pas que représentation, comme être existant, nous faisons également « partie » de la chose en soi. Ainsi notre corps est « d'une part comme représentation dans la connaissance phénoménale, comme objet parmi d'autres objets et comme soumis à leur loi ; et d'autre part, en même temps, comme ce principe immédiatement connu de chacun, que désigne le mot Volonté » (Le Monde comme volonté et comme représentation, livre II). La chose en soi est connue par (Critique de la philosophie kantienne).
La chose en soi ne doit pas être assimilée à un Absolu. Schopenhauer répond ainsi à son disciple Julius Frauenstädt (qui soutenait que la chose en soi était l'être originel, incréé et impérissable) : Ma philosophie enseigne ce qu'est le phénomène et ce qu'est la chose en soi. Mais cette chose en soi n'est telle que relativement, c'est-à-dire dans son rapport au phénomène ; et le phénomène n'est tel que dans son rapport à la chose en soi. Par ailleurs elle considère le monde comme un phénomène cérébral. Mais ce qu'est la chose en soi en dehors de cette relation, je ne l'ai jamais dit, parce que je ne le sais pas ; dans cette relation en revanche, elle est volonté de vivre. J'ai montré empiriquement que cette volonté pouvait se supprimer elle-même et j'en ai seulement conclu que, avec la chose en soi, le phénomène devait également disparaître. (lettre à Frauenstädt du ).
La critique de Jaspers Karl Jaspers, dans son étude approfondie de la pensée kantienneKarl Jaspers, Les grands philosophes, ceux qui fondent la philosophie et ne cessent de l'engendrer : Kant, Plon, en explore les « contradictions manifestes ». À la critique de Jacobi, il ajoute un autre type de contradiction : Kant pense le rapport de l'en-soi à l'apparence à l'aide des catégories, il essaie de saisir conceptuellement ce qu'il est impossible de saisir conceptuellement. Le terme de « chose en soi » est déjà contradictoire :
Selon Jaspers, cela ne retire rien à l'intérêt philosophique de la démarche transcendantale de Kant :
L’approche logique de Bertrand Russell Bertrand Russell, dans Problèmes de philosophie (1912), renouvelle les critiques précédentes avec un parti-pris réaliste : la chose en soi est identique (par sa définition) à l'objet physique, en tant que cause des sensations ; Kant n'est donc pas fondé à la déclarer inconnaissable.
Par la suite, dans sa conférence « Notre connaissance du monde extérieur » (Our knowledge of the External World, Lowell Lectures, Boston, 1914)Bertrand Russell, La méthode scientifique en philosophie, PAYOT, 2002, il aborde la question de la chose en soi dans le cadre du problème plus général de la réalité du monde sensible et de la connaissance objective, ce qui l'amène à nuancer sa position.
Il remarque que la question ne doit pas être posée sous la forme « Pouvons-nous connaître l’existence d’une réalité quelconque indépendante de nous-mêmes ? », car la notion d’indépendance qui entre en jeu ici n’est pas claire, et ce qu’on appelle « moi » pose aussi divers problèmes (le « moi » comme sujet pur n’est qu’une inférence, et non une donnée des sens ; le « moi » défini comme ce qui cesserait d’exister si nous cessions de vivre n’est pas aisé à préciser non plus).
Il définit la « théorie de la chose en soi » comme « la théorie qui prétend que ce qui existe, à certains moments, lorsque nous ne percevons pas un objet sensible donné, est quelque chose de totalement différent de cet objet, quelque chose qui, réuni à nous et à nos organes des sens, cause nos sensations, mais n’est jamais donné soi-même dans la sensation ».