L'importance de la théologieThéologie est à prendre ici au sens large, son objet est moins le Discours sur Dieu à partir du donné révélé que la compréhension de l'homme se tenant devant Dieu dans la pensée de Martin Heidegger transparaît dans cet aveu par le penseur lui-même : cité par Didier Franck. Les questions relatives à la théologie et au sacré accompagnèrent Heidegger tout au long de son parcours, marqué par le rejet de la théologie dogmatique de son enfance et le souci de préserver l'indépendance de la pensée philosophique.

Pour la mise au point de ses principaux concepts, Heidegger emprunte largement aux grands penseurs chrétiens Luther et Augustin, notamment dans son approche de l'existence humaine, pour la construction de son et de ses traits fondamentaux. Heidegger va d'autre part entreprendre ses propres recherches, sur l'expérience très bien documentée, à partir des épîtres de Paul et des Confessions de Saint Augustin, de la vie du primo-chrétien pour mettre en question la vision tranditionaliste de la foi, la structure « onto-théologique» de la métaphysique et asseoir sa vision de la « finitude humaine » . À l'inverse, les théologies tant catholique que protestante vont avoir à réagir au contrecoup de ces nouvelles interrogations métaphysiques. Le dernier Heidegger reste un philosophe athée à l'origine d'une pensée de l'Être qui toutefois réserve, dans l'idée du « Quadriparti », une place insigne au divin.

Heidegger entre philosophie et théologie

Éléments de biographie Le Dictionnaire critique de théologie de Jean-Yves Lacoste note en tout début de son article sur Heidegger que le rapport de celui-ci au christianisme et à sa théologie est d'abord biographique. Né dans un milieu catholique, il entre en comme novice dans l'ordre jésuite au sein de la Compagnie de Jésus, à Tisis, près de Feldkirch, qu'il quitte pour des raisons de santé en octobre suivant selon Rüdiger Safranski.

Inscrit à la Faculté théologique de Fribourg pendant quatre semestres de 1909 à 1911, où il passe très rapidement pour être le meilleur espoir philosophique du catholicisme, le jeune Heidegger reçut l'enseignement du néo-thomiste ; il abandonna la Faculté rapidementil est remarqué par le Carl Braig, un des personnages véhéments du combat anti-moderniste, encouragé par la récente encyclique Pascendi. Braig incite Heidegger à publier des articles anti-modernistes. Heidegger quitte Fribourg puis soutient, en 1913, sa thèse de philosophie sur la théorie du jugement chez Rudolf Hermann Lotze, l'une des figures de la philosophie allemande du . Martin Heidegger prend ensuite ses distances avec un catholicisme par trop intransigeant et d’un antimodernisme auquel il n’adhère pas. Jean-Yves Lacoste note que .

Dans le semestre d'hiver 1911-1912, il est inscrit à la faculté de sciences naturelles de l'université de Fribourg en mathématiques, physique et chimie, afin de devenir professeur, tout en poursuivant ses études de philosophie. Son éducation religieuse lui donne l'occasion d'approcher la tradition scolastique et rend son parcours intellectuel atypiqueOuvrage commun, Unterwegs zur Sprache. Gesamtausgabe (GA) Band 12, S. 91., à une époque où les séminaires de philosophie sont dominés par le néo-kantisme. En 1913, il écrit sa thèse de doctorat en philosophie, Doctrine du jugement dans le psychologisme, et en 1916, une étude sur La doctrine des catégories chez le pseudo Duns Scot. Les deux thèses d'habilitation de cette époque portent d'après Jean-Yves Lacoste la marque de ses brèves études théologiques. Les années qui suivent comportent des projets de recherche dans le domaine théologique qui restèrent inaboutis, dont une comparaison entre Thomas d'Aquin et Duns Scot. En parallèle, note Jean-Yves Lacoste, Heidegger lisait assidûment le commentaire de Luther sur l'Épître aux Romains, commentaire qui avait été redécouvert seulement vers 1908, puis il s'intéresse plus tard à d'autres mystiques, comme Maître Eckhart, dans le cadre de sa collaboration avec Husserl et aussi à titre personnel à Dostoïevski et Kierkegaard.

En 1918-19, Heidegger élabore un cours sur (Ga, 60), où il cite Maître Eckhart, saint Bernard, Thérèse d'Avila. Avec le cours sur la Phénoménologie de la vie religieuse, Heidegger aborde, à travers les expériences les plus intimes de la vie du chrétien primitif, pris comme exemple paradigmatique, les problèmes de la mobilité et de l'« historicité » de la « vie facticielle », qui le conduisent à l'élaboration de l'analytique du Dasein. Son cours d'hiver 1920 porte sur saint Paul, et celui de l'été 1921 sur saint Augustin. En 1924, il prononce une conférence sur le péché et la fragilité de l'homme vis-à-vis des tentations du monde dans la vision de saint Paul et de Martin Luther. En 1927, il prononce une conférence intitulée Phénoménologie et théologie, dont Jean Greisch fait une longue étude dans son livre Ontologie et temporalité normalement consacré à une interprétation de .

En 1923, il est nommé professeur non titulaire à l'université de Marbourg, qui est alors le principal centre européen du néokantisme, où il entreprend une collaboration poussée avec le théologien protestant Rudolf BultmannRudolf Bultmann , 1930 dont on a dit qu'il aurait réinterprété le Nouveau Testament à la lumière du futur chef-d'œuvre de son jeune collègue : Être et Temps. À l'inverse, ce dernier livre est, selon l'opinion d'un de ses élèves, Hans-Georg Gadamer, . La rencontre avec Rudolph Bultmann

Dans les années passées à Marbourg, Heidegger a ouvert un dialogue fécond avec la « théologie dialectique protestante », au milieu de ses plus illustres représentants (Rudolf Bultmann, Karl Barth, Brunner), relève Françoise Dastur. Hans-Georg Gadamer parle, à propos de ce dialogue, d'une impulsion puissante soulignant .

Sous l'impulsion d'une relecture conjointe des épîtres de Paul, ainsi que des œuvres de Luther et de Kierkegaard, Heidegger exerça, à travers « l'analytique existentiale » en construction sur Rudolph Bultmann et le renouveau de théologie protestante une influence considérée comme « décisive », selon l'expression employée par le rédacteur de l'Encyclopédie du Protestantisme..

L'indépendance comme principe Heidegger est, à la fois, le penseur qui a reconnu sa dette à l'égard de la théologie :

et celui qui a aussi affirmé :

thumb|Thomas d'Aquin, docteur de l'Église catholique, Fra Angelico, 1395-1455. Françoise Dastur note que c'est dès 1927, dans le cadre d'une conférence prononcée à Tübingen, que Heidegger affirme qu'avec la philosophie et la théologie l'on se trouve en face de deux sciences absolument indépendantes. La première étant la science de l'être qui n'est pas un donné préalable , contrairement à la théologie qui travaille sur un donné révélé préalablement par la foi. .

L'indépendance de la philosophie par rapport à la théologie ressort en outre de cette phrase explicite exprimée par Heidegger et rapportée par Françoise Dastur , car, poursuit-il, . Cette indépendance n'a pas toujours été respectée. précise Philippe Arjakovsky. La thèse de l'indépendance Cette thèse n'allait pas de soi, car si la théologie naissante avait manifestement puisé dans la conceptualisation grecque les outils de son premier développement, elle a prétendu une fois installée être la « science première » de l'être. En outre, certaines problématiques religieuses étaient venues, à partir du Moyen Âge, peser sur la problématique philosophique. C'est Thomas d'Aquin qui rendra célèbre l'adage selon lequel (Philosophia ancilla theologiae) dans la mesure où la philosophie, en réfléchissant sur les conditions d'un usage cohérent des concepts et du langage, permet à la théologie de rendre raison de manière fondée et rationnelle des vérités de foi qui sont, par définition, inaccessibles à la raison mais non contraires à celle-ci.

Le procès en hellénisation des doctrines chrétiennes n'est pas de Heidegger ; il appartenait avant lui au théologien Adolf von Harnack. Que la doctrine ait été dévoyée par l'« hellénisme » n'était vraiment pas le souci du philosophe, qui était plutôt sensible à la corruption de l'expérience chrétienne primitive qu'il s'est mis à étudier pour elle-même et dont il fit usage comme paradigme de toute « vie facticielle » Un premier cours de 1920-1921, note Jean-Yves Lacoste, consacré à l'analyse de la première épître de Paul aux Thessaloniciens, fait ressortir chez ces « primo chrétiens » une expérience particulière du temps, un temps que ces chrétiens vivaient dans une perspective eschatologique.

La démarche du philosophe La conquête de l'autonomie de la philosophie par rapport à la théologie passe dans un premier temps par la libération d'Aristote de siècles d'interprétation scolastique. Christian Sommer écrit que c'est cette interprétation chrétienne et scolastique que Heidegger va chercher à transcender, pour revenir à une véritable interprétation concrète de la philosophie du Stagirite, beaucoup plus phénoménologique et attentive à la vie que ne l'expose la tradition. Pierre Destrée montre combien la lecture d'Aristote par Heidegger fut déterminante dans l'interprétation renouvelée du Stagirite pour toute une génération de chercheurs. Plus largement, il s'agira dans une « démarche destructive » de montrer comment les contenus principaux de la dogmatique chrétienne ont pu influencer, infléchir ou obscurcir la réception des concepts fondamentaux de la philosophie.

Lorsque l'élève Heidegger aborde l'étude de saint Thomas d'Aquin, théologien et philosophe officiel de l'Église catholique romaine selon la volonté de Léon XIII, il connaît suffisamment de grec pour constater une différence d'interprétation entre celle qu'il fait d'Aristote et celle qu'en fait Saint Thomas, à qui il reproche de toujours remplir une fonction d'Église, écrit François Vezin. S'agissant de la « Métaphysique », Heidegger quitte définitivement la conception thomasienne pour l'identifier pleinement à la « question de l'être », donc à l'ontologie, comme le constate Franco Volpi.

Avec Heidegger, nous assistons à une réintroduction de la problématique théologique dans la philosophie sous la forme d'une critique d'un aspect particulier de la métaphysique qu'il nomme onto-théologie, science qui, depuis son appellation par Kant, lie l'Être et Dieu (ou l'Être au premier principe)Cf. le texte Identité et différence, dans Questions I et II, éd. Tel-Gallimard, 1990.. Pour lui, la théologie dogmatique repose sur un fondement, un système philosophique, qui n'est pas issu directement du questionnement croyant, à quoi il veut revenir. En résumé, de l'œuvre entière de Heidegger ressort une distinction fondamentale comme quoi la théologie, en tant que science positive, constitue une explicitation des expériences historiales de Dieu, tandis que la philosophie s'interroge, en revanche, sur le fondement qui rend possibles pareilles expériences.

Rejet de la théologie dogmatique

Le rapport entre Heidegger et la théologie ne laisse pas d'être ambigu, car la conception que le philosophe se fait du théologique, comme examen du « comportement de l'homme devant Dieu », est très éloignée de la définition dogmatique traditionnelle ou même de la théologie dite naturelle, qui se présentent plutôt comme un discours sur Dieu.

Dans une lettre à son étudiant Karl Löwith d', Heidegger se qualifie encore, lui-même, de « théologien chrétien », rapporte Philippe Arjakovsky, mais comme le remarque l'auteur de l'article, à ce théologien chrétien, qui très rapidement se lance dans une exploration des phénomènes religieux concrets, ne correspond . Heidegger tourne le dos à la théologie dogmatique comme à toute tentative de théologie naturelle, pour s'intéresser aux phénomènes de « foi » tels qu'ils transparaissent dans une interprétation renouvelée de lépître aux Galates et des deux épîtres aux Thessaloniciens de Paul.

Ainsi, faisant face à ce qu'il considère comme un véritable « égarement » de la théologie, .