vignette|Vue aérienne de Lunel, en 2012.

La filière de Lunel est un réseau djihadiste français actif de 2013 à 2015 et basé à Lunel, dans l'Hérault. Proportionnellement à la population de la ville, il s'agit de l'une des plus importantes filières djihadistes françaises, d'où une forte attention médiatique, jusqu'au niveau international. Pour les juges d'instruction, il s'agit néanmoins plus d'une « émulation djihadiste collective » que d'une véritable filière organisée. Le contexte local est favorable au djihad, des prédicateurs radicaux s'étant implantés dès les années 1990 dans une ville rencontrant un important taux de pauvreté et de chômage, et où les autorités religieuses locales font un temps preuve de complaisance envers le djihadisme.

La filière naît dans le contexte de la guerre civile syrienne, de la montée des groupes djihadistes et de leur propagande sur internet. Une vingtaine de personnes originaires de Lunel ou des villages alentours rejoignent ainsi l'État islamique (EI, ou Daech) en passant par la Syrie, un peu avant que l'organisation n'atteigne son apogée territoriale. Elle est démantelée peu après les attentats de janvier 2015, tandis qu'au moins huit de ses membres ont été tués sur zone. Cinq seront jugés et condamnés lors d'un procès en France en 2018. Plusieurs autres ont été détenus sur zone ou sont portés disparus, à l'instar d'Abdelilah Himich, le plus haut-gradé de la filière au sein de l'organisation terroriste.

Historique Lunel, terreau fertile pour le djihad vignette|Cours Gabriel-Péri, en 2025.

Lunel, ville de l'Hérault située à mi-chemin entre Montpellier et Nîmes, a connu une importante croissance démographique depuis les années 1960, passant de moins de habitants en 1954 à plus de en 2011. À la fin de la guerre d'Algérie, de nombreux Pieds-noirs et familles de harkis s'installent dans la ville. Les premiers sont nombreux à racheter les exploitations agricoles aux alentours de la ville, et les développent en utilisant de la main-d’œuvre immigrée à bas coût. Dans le même temps, le centre-ville connaît une véritable paupérisation, alors que les familles originaires de Lunel achètent des maisons plus spacieuses dans la périphérie de la ville, mettant souvent en location leurs maisons parfois insalubres du centre à des populations immigrées modestes, essentiellement maghrébines, dont de nombreux Marocains originaires de Tiflet, et qui étaient avant logées dans les exploitations agricoles des alentours.

Lunel connaît alors une montée du communautarisme et du racisme. Le , la ville est frappée par une vague de violences racistes. Alors que des rumeurs circulent sur une agression au couteau, des groupes s'en prennent de manière indiscriminée à la communauté maghrébine, une personne âgée est violentée et un adolescent de 14 ans jeté au feu, gravement brûlé. Ses agresseurs seront condamnés à six mois de prison avec sursis. Les différentes communautés s'isolent les unes des autres. Alors que la hausse des trafics de drogues attire l'intérêt des médias, la montée de l'islam radical se fait à l'abri des regards au cours des années 1990.

Selon les notes des renseignements généraux, les premiers prédicateurs intégristes apparaissent à Lunel à partir de 1989. Ils s'implantent dans le tissu social et associatif, proposent de l'aide aux devoirs scolaires et incitent les drogués et les trafiquants à modifier leur comportement. Plusieurs sont proches du Hizb ut-Tahrir ou de la mouvance Tabligh. Mais derrière les bonnes actions, un discours intolérant et violent se développe. Alors que l'école publique a supprimé les cours d'arabe, les familles inscrivent leurs enfants dans des cours religieux, où l'apprentissage de l'arabe se fait par le Coran. Des propos hostiles aux juifs et aux journalistes sont tenus aux enfants. Deux imams intégristes intéressent les renseignements : Nouar Karoune, basé à Montpellier mais qui prêche aussi à Lunel, est soupçonné d'être proche du Groupe salafiste pour la prédication et le combat. Mais surtout, Mohammed el-Idrissi, imam officiel de la ville dans les années 1990, prêche dans la petite salle de prière de la rue Boutonnet, où il est soupçonné d'appeler à combattre les mécréants. Expulsé de Lunel en 1994, il revient en France en 2000 et prêche à Toulon, où des agents de renseignement parviennent à infiltrer la mosquée et retranscrivent ses prêches violents : les Français et Américains y sont présentés comme des « ennemis » et les « frappes de ben Laden » sont louées.

Départs pour la Syrie Si dans la plupart des filières djihadistes pour la Syrie les mosquées jouent un rôle marginal, la mosquée El-Baraka de Lunel est au centre du réseau. Celle-ci est inaugurée en 2010 en remplacement d'une salle de prière devenue bien trop petite pour la ville, et elle contient une école coranique (ou madrassa) rassemblant 300 enfants, offrant des cours à un prix modeste. Elle est néanmoins pointée du doigt pour son manque de professionnalisme, notamment parce que plusieurs des professeurs sont des convertis avec de faibles connaissances de l'arabe et de la religion. Des textes publiés sur le site officiel de la mosquée sont dénoncés comme extrémistes : on y fustige la culture occidentale des « danses, chansons, films », les médias, la liberté sexuelle, l'homosexualité et la mixité. En , interrogé par le Midi libre sur les départs en Syrie, le président de l’association gérant la mosquée refusera de les condamnerJihadistes de Lunel : le responsable de la mosquée déclenche une vive polémique sur Le Parisien, 13 décembre 2014., et conseillera même la lecture du journal de l'État islamique (EI, ou Daech), qui au même moment appelle à commettre des attentats en FranceFilière djihadiste : la commune de Lunel refait parler d'elle sur Le Nouvel Obs, le 27 janvier 2015..

C'est toutefois surtout lors de réunions informelles entre jeunes, en dehors des prêches officiels et des heures de prière, que se développe le réseau au sein de la mosquée, qui est ouverte toute le journée. Un groupe pro-djihad commence à se former lors de réunions surnommées les « assises », et qui se prolongent parfois dans le snack « Le Bahut » géré par Abdelkarim Belfilalia, 28 ans. En 2013, le renseignement territorial indique dans une note que : « des jeunes organisent des soirées pro-djihad au sein même de la mosquée et regardent des exactions sur leur ordinateur », où ils se nourrissent de la propagande de Daech et de discours religieux eschatologiques. La plupart sont des amis d'enfance ou des frères.

vignette|En noir, territoire contrôlé par l'État islamique (EI, ou Daech) en Syrie, juillet 2014.

Abdelkarim Belfilalia est le premier à partir pour la Syrie, accompagné d'un ami, de sa femme et leurs quatre enfants, le . Il est aidé par Hamza Mosli qui reste à Lunel et active ses connaissances djihadistes, notamment les recruteurs Mourad Farès et Johan Juncaj, actifs dans plusieurs régions, et qui s'assurent du passage de la frontière et de leur accueil dans les groupes combattants en Syrie. Abdelkarim fait figure de précurseur et incite ses amis restés en France à le rejoindre, vantant la vie en Syrie. Il sera imité par une vingtaine de Lunellois âgés .

En , son ami Houssemedine Mosli le rejoint avec sa compagne Maëva, accompagné de Anass et sa femme Hassia, ainsi qu'Abdelilah Himich et Ahmed. Les deux femmes sont enceintes. Après quelques mois au sein d'un groupe djihadiste allié au Front al-Nosra, ils le quittent pour rejoindre Daech, une organisation plus radicale qui émerge et lance une offensive contre les groupes rebelles anti-Assad. Himich monte rapidement au sein de la hiérarchie de Daech, au point d'être inscrit sur la liste américaine des terroristes à abattre.

Courant , un nouveau groupe de Lunellois arrive en Syrie, dont Hamza A., le fils d'un ancien président de la mosquée. De nouveaux groupes arrivent à l'été 2014, dont Raphaël Amar et Sabri Mosli. Les derniers Lunellois rejoignent la Syrie fin 2014 et début 2015. Les djihadistes Lunellois sont rapidement engagés dans les combats et rapportent leurs faits d'armes à leurs amis restés en France, y compris des crimes de guerre auxquels ils participent, lors de conversations enregistrées par les services de renseignement. Sabri et Raphaël assistent à l’exécution d'un homme accusé de collaborer avec l'armée de Bachar el-Assad, et Houssemedine affirme avoir exécuté lui-même un chiite d'une balle dans la tête, tandis qu'il s'en prend aux civils syriens, qualifiés de « parasites » et « hypocrites ». Ils assistent également à des crucifixions, lapidations de femmes ou à la mise en esclavage de la communauté yézidie.

Déclin et démantèlement de la filière vignette|Destructions à Deir ez-Zor.

Huit Lunellois, soit presque la moitié des hommes membres de la filière encore présents sur zone, vont trouver la mort entre la fin de l'année 2014 et la première moitié de 2015 en combattant pour l'État islamique (EI, ou Daech). En octobre, Ahmed, Housseum, Sabri et Raphaël sont tués lors de la bataille de Deir ez-Zor, puis Abdelkarim et Hamza A. en décembreLunel traumatisée par ses jeunes jihadistes morts en Syrie sur franceinfo.fr, le 13 décembre 2014A Lunel, embarras et déni après la mort en Syrie de cinq djihadistes sur Le Monde, le 13 décembre 2014. Karim Sakkam se tue dans un attentat-suicide en , avec deux autres combattants étrangers, tuant plusieurs gardes-frontières entre l'Irak et la Syrie.

Après les attentats de janvier 2015 qui choquent la France, le ministère de l'Intérieur souhaite montrer qu'il agit, et décide de démanteler la filière, qui était surveillée depuis plusieurs mois par les renseignementsJean-Marc Leclerc, « Quatre djihadistes de Lunel morts en Syrie » sur Le Figaro, 23 octobre 2014.. Lors des dernières écoutes téléphoniques, ils sont plusieurs à se réjouir de l'attentat contre Charlie Hebdo. La police (RAID et GIPN) réalise cinq interpellations le parmi les membres de la filière restés en FranceNicolas Bertin et Gérard Bon, « Coup de filet anti-djihadiste à Lunel, dans l'Hérault » sur Reuters, 27 janvier 2015., dont certains sont soupçonnés de revenir de Syrie. Deux de ces hommes sont originaires de Caussiniojouls et d'Aimargues, et les autres de LunelAziz Zemouri avec l'AFP, «  Djihad : qui sont les hommes interpellés à Lunel ? » sur Le Point, 27 janvier 2015Le Monde.fr avec l'AFP et Reuters, « Coup de filet antidjihadiste à Lunel, dans l'Hérault » sur Le Monde, 27 janvier 2015. Le , Bernard Cazeneuve est en visite à Lunel pour rencontrer les responsables sécuritaires et religieux et expliquer qu'« il n'y aura aucun sanctuaire pour les terroristes (...) À Lunel, comme partout en France, la République s'est dressée. »