Le gouvernement Mohamed Salah Mzali est le dernier gouvernement tunisien nommé avant que l’autonomie interne ne soit octroyée à la Tunisie pendant le protectorat français. En butte à l’hostilité du Néo-Destour, ses membres sont jetés en prison à l’indépendance.

Contexte Après le proconsulat désastreux de Jean de Hauteclocque entre 1952 et 1953, le nouveau résident général de France, Pierre Voizard, est décidé à réformer les institutions pour répondre aux désirs de souveraineté des Tunisiens. Dès le , Mohamed Salah Mzali est délégué par Lamine Bey auprès du résident général pour discuter des réformes à apporter au mode de gouvernement.. Mais il paraît difficile de discuter de l’avenir du pays quand la plupart des cadres nationalistes sont en prison. Voizard en convient : Sadok Mokaddem est libéré le . Le , 115 nationalistes détenus à Tataouine sont libérés, parmi lesquels M Fathi Zouhir, secrétaire général de l’assemblée des Quarante, Mohammed El Mehouri, éditeur du journal Assabah, et Mongi Slim, directeur du bureau politique du Néo-Destour.. Toutefois, malgré les demandes pressantes de tous ses interlocuteurs, Voizard refuse de libérer Habib Bourguiba, toujours détenu sur l’île de La Galite.

Le , Lamine Bey demande à Mzali de procéder à des consultations en vue de former un nouveau gouvernement. Aucun membre du Néo-Destour n’est invité à en faire partie. Mais, faute de connaître en détail le contenu des réformes négociées, beaucoup des personnalités pressenties hésitent avant de s’engager. La situation du pays est toujours instable bien que le calme soit revenu depuis le changement de résident général. La composition du gouvernement n'est finalement annoncée que le .

Composition Le nouveau gouvernement est formé des personnalités suivantes. : Mohamed Salah Mzali : grand vizir ; Mohamed Saadallah : ministre d’État charge des Institutions musulmanes et des Habous ; Mohamed Ben Salem : ministre de la Santé ; Tahar Lakhdar : ministre de la Justice ; Mohamed Hadjouj : ministre du Commerce et de l’Artisanat ; Abdelkader Belkhodja : ministre de l’Agriculture ; Chedly Ben Romdhane : ministre du Travail ; Noureddine Zaouche : ministre de l’Urbanisme et de l’Habitat.

Face aux huit ministres tunisiens, les directeurs français ayant rang de ministre ne sont plus que quatre (Finances, Travaux Publics, Enseignement et PTT). Il est précisé que le directeur des PTT ne participe aux délibérations que sur les questions de son ressort : Jean-Gaston Fraissé : directeur des finances ; Jean Mathieu : directeur des travaux publics ; Lucien Paye : directeur de l’instruction publique et des beaux-arts ; André Blanchard : directeur des PTT.

À partir du , Pierre Boyer de Latour du Moulin est nommé dans la double fonction de ministre de la Défense du territoire et de commandant suprême des troupes..

Actions du gouvernement Contenu des réformes Pour la première fois, les ministres tunisiens sont largement majoritaires. Dans les deux gouvernements précédents, ministres tunisiens et directeurs français étaient en effet en nombre égal. Le secrétaire général et le secrétaire général adjoint, qui auparavant contrôlaient les actes du grand vizir, ne sont plus ministres mais deviennent ses collaborateurs. Ce dernier est proclamé président du Conseil et chef du gouvernement, chargé de coordonner l’action de l’ensemble des ministères et directions, et de présider les commissions interministérielles.

Les caïds, qui auparavant recevaient leurs ordres du secrétaire général via les contrôleurs civils, sont maintenant chefs de leur circonscription et délégataires des pouvoirs du grand vizir..

L’assentiment résidentiel sur les actes du gouvernement est supprimé : le résident général ne vise plus que les décrets beylicaux.

Le Grand Conseil est remplacé par une assemblée tunisienne de 45 membres élue par un suffrage à deux degrés pour neuf ans. D’abord consultative, il est prévu qu’elle devienne délibérative. Les Français de Tunisie seront représentés auprès du résident général par une comprenant 42 membres.

Un organisme représentatif des intérêts économiques, composé de onze Français et de huit Tunisiens, est également créé.

Le budget sera discuté par une assemblée budgétaire regroupant l’assemblée tunisienne, la délégation représentative des Français, et l’organisme des intérêts économiques, soit 53 Français et 53 Tunisiens.

Dans les municipalités, le poste de président, jusque-là dévolu à un Tunisien, sera maintenant attribué par un vote entre les conseillers municipaux et pourrait donc revenir à un Français. À Tunis, par contre, le président sera obligatoirement français. En outre est créé un poste de ayant droit d’assister aux séances.

Réactions aux réformes Grand vizir Pour Mohamed Salah Mzali, . Dans l’impossibilité d’obtenir l’autonomie interne, il adopte la politique des étapes que Bourguiba fait sienne quelques mois plus tard. C’est ce qu’il précise dans son discours d’investiture le : Votre gouvernement fera appel, pour soutenir son action, à tous ceux qui admettent la primauté de l’intérêt général par rapport aux intérêts individuels et aux intérêts des groupes. Il rappellera d’autre part aux Français vivant avec nous que si la Tunisie vise à l’autonomie interne, elle n’entend nullement porter atteinte à l’amitié qui la lie à la France..

Louis Périllier Résident général en Tunisie entre 1950 et 1951, Louis Périllier est chargé de négocier les conditions d’accès à l’autonomie interne avec le gouvernement Chenik. Il écrit dans ses mémoires : Je crois pouvoir affirmer, en toute objectivité, que si j’avais été en mesure, deux ans auparavant, de proposer des réformes de cette ampleur à M. Chenik, en précisant qu’il s’agissait d’une étape vers l’autonomie interne, et en supprimant la part du texte relative à l’assemblée budgétaire mixte, ce résultat eut été accueilli avec une grande satisfaction par l’opinion tunisienne et aurait ouvert une période de détente.

Rassemblement français Les délégués du Rassemblement français de Tunisie avaient vu d’un mauvais œil la désignation d’un ancien ministre du gouvernement Chenik au poste de grand vizir. Ils avaient gardé un mauvais souvenir de l'époque où les ministres tunisiens s’étaient battus pour obtenir l’autonomie interne de la Tunisie. De surcroît, Mzali étaient de ceux qui avaient signé la plainte à l’Organisation des Nations unies. Pour eux, comme le rappelle Gabriel Puaux le , il existe une charte, .

La co-souveraineté qu’ils avaient toujours exigée n’existe plus au gouvernement où les ministres français sont maintenant largement minoritaires. La suppression de l’assentiment résidentiel sur les actes du gouvernement est également une mauvaise surprise. Leur seule satisfaction est de conserver la parité dans l’assemblée budgétaire mixte mais c’était déjà le cas dans le Grand Conseil. Certains vont jusqu’à prévoir que les Européens seraient amenés à assurer eux-mêmes le salut de l’Afrique du Nord, à l’instar de . D’autres font comprendre leur fureur à Pierre Voizard en l’accueillant à l’aéroport d’El Aouina par des injures et même des crachats.

Front national Le , les représentants des organisations politiques, économiques et syndicales ainsi que ceux des chambres économiques se réunissent à Tunis sous la présidence de Tahar Ben Ammar. Ils décident à l’unanimité de former un front national pour s’opposer aux réformes auxquelles il reproche de ne pas reconnaître la souveraineté tunisienne et de ne pas démocratiser les institutions qui restent toujours proches de la co-souveraineté.

Néo-Destour Présentation des réformes à Bourguiba Mohamed Salah Mzali sait que les réformes n’ont aucune chance d’être acceptées par le Néo-Destour si Habib Bourguiba s’y oppose. C’est pourquoi, dès le début de ses consultations, il insiste auprès de Pierre Voizard pour que le leader destourien soit libéré. Le résident général n’y est pas opposé mais Léon Martinaud-Déplat, ministre français de l'Intérieur dans le gouvernement Laniel, y est totalement opposé. Il propose seulement de le transférer en Corse, ce que refusent vigoureusement les Tunisiens, persuadés que les tueurs de la Main rouge y ont de solides appuis.

Mzali charge donc Abdelmejid El Mestiri de transmettre au prisonnier de La Galite les textes établis à la faveur d’un colis familial de ravitaillement. Le , il lui envoie son fils Réchid pour avoir son avis sur les réformes : Son opinion nuancée appréciait différemment les dispositions qui pouvaient être approuvées et celles qui appelaient des réserves.

Le leader nationaliste est beaucoup plus virulent lorsqu’il évoque cette visite dans une lettre à Wassila Ben Ammar datée du : J’ai reçu la visite inopinée de Rachid Mzali venu connaître mes dispositions à l’égard de son père et de l’expérience en cours, et si possible obtenir mon adhésion ou tout au moins ma neutralité. Je lui ai dit ses quatre vérités. Il est reparti vers () plus ou moins ébranlé. Mais je ne me fais pas d’illusions. Ils sont tous bien petits.

Je lui ai dit que son père a commis une véritable trahison que n’excuse ni l’ignorance ni la contrainte. Il a marché avec nous pendant le ministère Chenik ; il a été réprimé avec nous ; il a même continué à conseiller le bey dans le sens national durant le ministère Baccouche et il n’a pas beaucoup souffert ni dans sa liberté ni dans sa chair. Il n’ignorait pas que l’enjeu de la bataille, c’est le principe de la souveraineté tunisienne menacé par la participation des Français aux institutions politiques de la Tunisie ; que tous les sacrifices consentis par le peuple, tout le sang qui a coulé, c’était pour empêcher cette participation qui réduirait à néant cette souveraineté, donnerait le coup de grâce à l’État tunisien et ferait des Tunisiens une communauté religieuse ou linguistique sans existence politique comme les juifs avant la création de l’État d’Israël, une communauté qui ne pourrait plus prétendre à l’avenir, ni à la souveraineté, ni à l’indépendance […]

Et voilà comment la défaillance d’un vieillard terrorisé par la peur de la déposition et de l’exil, conjuguée avec l’ambition vile d’un aventurier sans scrupules, risque de priver la Tunisie du seul bien qui lui reste : son statut d’État, sa qualité de personne de droit international reconnue par les traités et confirmée par l’Assemblée générale de l’O.N.U.

Du coup, ma libération est renvoyée aux calendes grecques, M. Voizard n’est pas fou pour aller libérer le vrai animateur du Parti qui pourra renverser toute la situation et compromettre sa victoire.

Réactions des militants À l’annonce des réformes, le parti se trouve divisé : le secrétaire général adjoint Hédi Nouira veut tenter l’expérience mais, mis en minorité, démissionne..

Pourtant il n’est pas le seul à se laisser tenter par l’espoir d’un règlement politique de la situation tunisienne. La signature des réformes par Lamine Bey ébranle beaucoup de Tunisiens qui se rappellent la résistance que le monarque avait opposée aux textes soumis par la résidence générale en 1952. Beaucoup se prennent alors à rêver d’une évolution vers l’autonomie interne. Mais il n’existe aucune mention dans ces réformes d’un changement futur plus proche des aspirations tunisiennes.

Le Néo-Destour se laisse également tenter par les élections qui doivent désigner une assemblée tunisienne mais il y pose des conditions le : suffrage direct, abaissement de la majorité à 21 ans, instauration des libertés publiques et libération de Bourguiba. Le Destour dénonce la trahison du parti rival qui avait marqué son opposition formelle quelques semaines auparavant..