Le HMS InflexibleDans la marine des forces britanniques (Royal Navy), HMS signifie Her Majesty's Ship ou His Majesty's Ship, selon que le monarque anglais est de sexe féminin ou masculin. est un cuirassé à coque en fer de l’ère victorienne dont l'artillerie était montée sur tourelles centrales. Ce vaisseau fut construit dans les années 1870 pour la Royal Navy, afin de s'opposer à la menace croissante d'une hégémonie de la Regia Marina italienne en Méditerranée.

La marine italienne venait de faire construire deux croiseurs, le Duilio (1880) et le Dandolo, équipés de quatre canons Armstrong de , de 35 tonnes chacun. Ils surpassaient par leur armement tous les autres bâtiments de l'escadre de Méditerranée, et l’Inflexible était destiné à leur faire pièce.

Bâtiment de guerre ultra-moderne, l’Inflexible était équipé de canons de plus fort calibre que tous les autres navires britanniques antérieurs, et disposait du plus épais blindage jamais réalisé sur un navire de la Royal Navy. Malgré les critiques, il fut conçu de sorte que si la proue, dépourvue de blindage, était éventrée au combat et même noyée, la flottabilité de la section centrale suffirait à maintenir le bâtiment à flot et droit.

Ce fut le premier grand navire de guerre dont la flottabilité était garantie par une coque blindée horizontale sous la ligne de flottaison, plutôt que de ceintures blindées située au niveau de la ligne de flottaison.

Conception vignette|Plans de l’Inflexible publiés dans Brasseys Naval Annual (1888) Le concept originel était similaire à celui du , mais avec un armement plus lourd. Le navire reposait sur trois composants, dont les esquisses sont l’œuvre de Nathaniel Barnaby : Une superstructure lourdement blindée, large de et longue de , située au centre du navire, afin de maintenir le navire stable et à flot quoi qu'il advienne à la proue ou à la poupe. Cette superstructure abritait les plus grosses batteries, les chaudières et les moteurs.

proue et poupe non blindées, mais une coque d'un blindage épais de jusqu’à 2,50 m sous la ligne de flottaison, pour limiter les dégâts et maintenir le bâtiment à flot. Les réserves à charbon se trouvaient sur le pont blindé, entourées de ballasts épais de remplis de liège. Le navire présentait un port en lourd de 400 tonnes de charbon sous le pont, pour servir en cas d'engagement, lorsque les réserves du pont seraient inaccessibles, voire noyées. Le pont supportait également plusieurs caissons étanches supposés contribuer à maintenir le bâtiment à flot.

Une superstructure allégée abritant l'équipage, et un franc-bord suffisant pour les tempêtes, prévu pour résister aux impacts lors des combats.

Barnaby voulait que le navire soit à la fois plus large que ses prédécesseurs (pour minimiser le tangage) et le plus court possible pour donner un minimum de prise aux tirs ennemis. Mais les navires plus « trapus » étaient généralement plus lents : aussi optimisa-t-on la conception de l’Inflexible par des essais sur maquette en bassin de carène, dont William Froude était le promoteur. Le résultat fut un bâtiment plus large de trois mètres que le Duillo, tout en étant raccourci de 7 m, soit un élancement record pour un navire de premier rang en acier..

Une fois les dimensions de base approuvées, le détail de la conception architecturale fut confié à William White. et le navire fut achevé à l'arsenal de Portsmouth le .

Controverses L’Inflexible fut lancé à la mer le . Quelques semaines plus tard, le député , ancien directeur des constructions navales, visitait les bâtiments de guerre italiens et s'enquit de leur stabilité en cas d'éventrement de la proue, qui n'était pas blindée.

Comme la conception de l’Inflexible était identique, il fit part de ses inquiétudes aux autorités puis, n'ayant pu convaincre l’Amirauté, il publia en ses critiques dans The Times. On pouvait même lire dans l’éditorial de l’édition du : ..

Les débats se prolongèrent jusqu'à ce qu’au mois de juillet, on interrompe la construction de l’Inflexible (et de deux autres navires plus petits de la , les et ), afin de permettre à une commission de crise d'expertiser la conception. Dans son rapport, publié en , elle concluait qu'il serait difficile de noyer entièrement la proue qui, quoique non blindée, était compartimentée et en partie bourrée de liège ; mais que si cela réussissait, le navire serait en limite d'équilibre, avec une assiette d'environ .

Le chantier put reprendre en , et le navire mis en service le , sous le commandement du capitaine Jackie Fisher, quoiqu’il ne fût opérationnel que le . Le coût de construction s'appréciait finalement à .

Armement Artillerie vignette|Dessin représentant l'une des tourelles d'artillerie. vignette|Coupe d'une tourelle montrant les canons en position de chargement. Pour contrer la menace née de la puissance montante de la flotte italienne, l’Inflexible devait être équipé de quatre des plus gros canons britanniques du moment, armes d'un poids de 60 tonnes chacune. Au mois d', on décida de modifier la conception du navire pour mettre en place un canon d'un calibre encore supérieur, en construction dans les ateliers Armstrong : un canon de pesant 81 tonnes. Les Italiens répliquèrent en adaptant leurs bâtiments pour les équiper d'un canon de 100 tonnes, le RML de 450 mm. Comme on ne pouvait monter de telles armes sur l’Inflexible, le gouvernement britannique en commanda quatre pour assurer les défenses côtières autour de Gibraltar et de l'île de Malte respectivement. On peut encore voir deux de ces canons : l'un au fort Rinella à Malte, l'autre à la batterie Magdala Napier à Gibraltar.

Les quatre batteries de 81 tonnes à chargement par la bouche équipant l’Inflexible étaient montées sur deux tourelles de de diamètre montées en échelon, la tourelle avant montée à bâbord et la tourelle d'étambot à tribord. La superstructure des gaillards d’avant et d’arrière était plus étroite pour permettre aux canons de tirer dans l'axe de cap ; en pratique, cependant, il s’avéra, comme pour les autres navires, que le choc de recul en tir axial était si éprouvant pour les superstructures qu'il valait mieux l'éviter ; mais la configuration « en échelon » permettait à trois canons de tirer sur des cibles à proximité des lignes de cap direct et inverse. Ces quatre canons pouvaient aussi naturellement tirer de travers.

La configuration « en échelon » fut retenue pour deux navires de la classe Colossus, avant que la Royal Navy en abandonne le principe pour des batteries symétriques à l’avant et à l’arrière du navire. La configuration « en échelon » ne réapparaîtra qu'avec le .

Chaque tourelle pesait 750 tonnes et était protégée d'un blindage composite épais de , et d'une tôle en fer forgé épaisse de , soit un blindage d'une épaisseur totale de .. Les tourelles étaient manœuvrées par vérins hydrauliques, et une rotation de 360 degrés prenait environ une minute.

Les canons de l’Inflexible se chargeaient encore par le canon, et leur longueur ne permettait pas de les recharger depuis l'intérieur des tourelles. On avait par conséquent recours à des refouloirs hydrauliques montés hors des tourelles, sous un glacis blindé. Pour recharger les canons, on amenait les canons dans l'axe de leur refouloir par rotation de la tourelle, et l'on ouvrait le circuit hydraulique de suspension du canon pour faire s'abaisser le tube : ainsi le refouloir pouvait placer l'amorce de poutre et engager l'obus de . Le refouloir devait être enfoncé à deux reprises : une première fois pour étouffer les dernières braises à l'intérieur du canon, avec une éponge et un jet d'eau giclant de l'extrémité du mandrin, et une seconde fois pour le chargement proprement dit : le refouloir poussait la charge et l'obus depuis un chariot intermédiaire. L'obus comportait à sa base un disque de cuivre à cannelures (au lieu des nervures zinguées antérieures) épousant la rayure interne du canon. Les essais avaient montré qu'à pleine charge (450 livres de poudre noire), on obtenait une vitesse d'éjection de , pouvant percer un blindage de fer forgé de d’épaisseur à . Le chargement par la bouche prenait entre 2 min 30 et 4 min.

Système d’éperonnement Le navire était équipé d'un éperon ; cette tactique était encore à l'époque considérée comme une méthode sûre de couler un bâtiment ennemi : le croiseur Re d’Italia n'avait-il pas été éperonné en 1866 par le navire-amiral de la marine impériale autrichienne, le Ferdinand Max, lors de la bataille de Lissa? Ce haut fait remit pour un temps l’éperonnement en honneur (cette faveur se maintint jusque dans les années 1890), et plusieurs experts navals étaient même d'avis que c’était là l’arme la plus efficace en mer : ainsi, Gerard Noel remporta le premier prix du Royal United Services Institute en 1874 pour une communication où l'on peut lire ..

Ce principe peut paraître surprenant aujourd’hui, mais à l'époque les engagements navals n’étaient exécutés qu’à quelques milliers de mètres de distance, et l'avènement de la machine à vapeur libérait la manœuvre de vaisseaux de la direction des vents, donnant crédit à l’idée qu’il était désormais possible d’éventrer l'ennemi en fonçant droit vers le centre de sa coque. A posteriori, les inconvénients dangereux de l’éperon parurent au grand jour, avec la multiplication des accidents lors des exercices : par exemple, le fut éperonné par le en 1875, et le par le en 1893. Si ces accidents montraient la redoutable efficacité de l'éperonnement, elle reflétait aussi la mauvaise manœuvrabilité des bâtiments qui en étaient équipés. Désormais, l'éperon devint amovible pour éviter les accidents, mais il semble que l’Inflexible ait conservé un éperon permanent. C'était une pièce en fer forgé montée à l'arrière du pont au blindage de d'épaisseur, et incurvée vers le bas..

Torpilles L’Inflexible était équipé de deux tubes lance-torpilles immergés. C'étaient des cylindres de fonte liés à la coque par des articulations, un sur chaque bord. À l'intérieur du navire, l'autre extrémité du tube était en appui sur un affût gradué pour la visée. Chaque extrémité des tubes était munie d'un couvercle étanche. Les torpilles, d'un diamètre de , étaient engagées dans un tube cylindrique en cuivre qui épousait le rayon intérieur du tube en fonte. Pour lancer la torpille, on ouvrait le couvercle extérieur et on prolongeait le tube d'un guide long de , qui permettait de préserver la trajectoire du missile des turbulences de l'eau autour du navire. Tandis que le moteur à air comprimé de la torpille entrait en action, un piston la propulsait depuis l'intérieur du chemisage en cuivre.

Blindage de la coque La superstructure centrale bénéficiait en particulier d’un blindage d'une épaisseur exceptionnelle. Au niveau de la ligne de flottaison, le blindage consistait en un empilement de quatre plaques épaisses de , une plaque de répartition en teck épaisse de , puis une autre plaque de , une plaque de répartition en teck de , et deux tôles de . Le poids surfacique de cette coque épaisse de était de . On considérait qu'un blindage épais de était pratiquement à l'épreuve contre tous les canons du moment, et cette épaisseur reste à ce jour la plus importante jamais réalisée sur un bâtiment de surface.

L’épaisseur du blindage se réduisait à au-dessus de la ligne de flottaison : de plaques d'acier à l’extérieur et à l'intérieur, avec l’épaisseur du teck intermédiaire portée à pour conserver au navire une épaisseur de coque uniforme. Sous la ligne de flottaison, on retrouvait une plaque extérieure épaisse de , une plaque intérieure épaisse de , et en sandwich une plaque de répartition en teck épaisse de , ce qui maintenait constante l'épaisseur de la coque ().