La prostitution en Allemagne est légale, tout comme le sont les maisons closes. En 2002, le gouvernement modifia la loi pour tenter d'améliorer la situation juridique des prostituées. Cependant, la stigmatisation des prostituées persiste, et beaucoup continuent à mener une double vie. Les autorités considèrent actuellement que l'exploitation courante de femmes venues de l'Europe de l'Est constitue le principal problème associé à cette profession, et que la légalisation n'a pas vraiment amélioré leurs conditions de travailL'Allemagne doute de son modèle, article de Libération du 14 avril 2014..
Histoire
Du Moyen Âge à la Confédération (1815)
vignette|Monogrammiste de Brunswick : Scène de bordel, 1537 La prostitution dans les terres allemandes ne fut jamais mise hors-la-loi ; elle y est décrite depuis le Moyen Âge. À partir du , plusieurs villes allemandes disposaient de lupanars sous le nom de Frauenhäuser (« maisons de femmes »), dont elles collectaient les taxes P. Schuster: Das Frauenhaus. Städtische Bordelle in Deutschland (1350–1600), Paderborn, 1992 ; la pratique de la prostitution était considérée comme un mal nécessaire, position déjà prise par Saint Augustin (354-430). Certaines municipalités l'encourageaient activement, et, loin d'être marginalisées, les prostituées étaient souvent des invitées d'honneur, qui maintenaient l'ordre domestique en fournissant un exutoire limitant l'adultère et le viol Kathryn Norberg. Prostitution. Encyclopedia of European Social History. L'empereur Sigismond remercia ainsi par écrit la ville de Constance pour avoir fourni pour le concile qui s'y est tenu, entre 1414 et 1418 Die Prostitution im Mittelalter, in Alltag im Spätmittelalter, édité par Harry Kühnel et Helmut Hundsbichler, Kaleidoskop, 1984 .
À partir du , avec le début de la Réforme et l'apparition de la syphilis, les prostituées furent plus systématiquement persécutées. Ainsi, en 1530, Charles Quint interdit les Frauenhäuser sur tout le territoire allemand Article de Der Spiegel.
Confédérations (1815-1871), Empire germanique (1871-1918), République de Weimar (1918-1933) vignette|gauche|Carl Spitzweg : Auf der Dult (À la foire), vers 1838 - Prostituée à l'avant-plan recevant des regards désapprobateurs.
À partir du , dans de nombreuses provinces, les prostituées durent s'enregistrer auprès de la police ou des autorités sanitaires locales, et se soumettre à des contrôles réguliers destinés à limiter les maladies vénériennes.
Dans l'Empire allemand (1871–1918), les attitudes envers la prostitution étaient ambivalentes. Alors que la prostitution était tolérée comme nécessaire pour les besoins de la sexualité masculine en dehors du mariage, elle était désapprouvée en tant que menace morale de l'image de la sexualité féminine. C'est pourquoi les autorités suivirent une politique de réglementation plutôt que de prohibition, du moins au niveau municipal. Dans le même temps, les lois de l'Empire définissaient ce qu'était une sexualité féminine convenable. Les contrôles étaient particulièrement stricts dans la cité portuaire de Hambourg, où, par exemple, la loi précisait le code vestimentaire et la conduite des prostituées, à l'intérieur et en dehors des maisons closes ; leur occupation en faisait ainsi une classe de femmes séparée et marginale Julia Bruggemann: Prostitution, Sexuality, and Gender Roles in Imperial German Hamburg: A Case Study. First Global Conference on Sexualities 2004 Julia Bruggemann: Prostitution, Sexuality, and Gender Roles in Imperial Germany: Hamburg, A Case Study; in Genealogies of Identity, Interdisciplinary readings on sex and sexuality. Peters F (ed.) Rodopi, Amsterdam 2005. On estime qu'en 1900, il y avait prostituées à Berlin Friedrich Lenger. European Cities in the Modern Era, 1850-1914. BRILL, 2012. . page 238.
Sous la république de Weimar, une atténuation de ces règles amena finalement à la décriminalisation de la prostitution en 1927, en parallèle avec l'adoption d'une nouvelle loi sur les maladies vénériennes zaoerv.de.
Troisième Reich (1933-1945)
Sous le régime nazi, les prostituées de rue étaient vues comme « asociales » et dégénérées, et furent souvent envoyées dans des camps de concentration, le plus souvent à Ravensbrück Auf einem vergessenen Lager im Lager, Die Tageszeitung, 5 février 2007.. Les Nazis n'étaient cependant pas complètement hostiles à la prostitution, et installèrent un système centralisé de maisons closes urbaines, de bordels militaires (Wehrmachtsbordell, une centaine installés en pays occupés), de bordels pour les étrangers soumis au travail forcé, et de bordels dans les camps de concentration , Sueddeutsche Zeitung, 19 juin 2009. Entre 1942 et 1945, ces derniers furent installés dans dix camps de concentration, y compris à Auschwitz. Himmler les envisageait comme un stimulant pour les prisonniers (non-Juifs et non-Russes) qui se montreraient coopératifs et travailleurs, dans le but d'augmenter la productivité des camps New Exhibition Documents Forced Prostitution in Concentration Camps Spiegel Online, 15 janvier 2007.
Au début, les prostituées y travaillant étaient d'anciennes détenues volontaires, mais on exerça également des pressions sur d'autres femmes : dans le documentaire Memory of the Camps (Mémoire des camps), un projet exécuté durant l'été 1945 sous le contrôle du ministère de l'Information britannique et du bureau d'Information de guerre américain, des femmes affirment avoir été réduites en esclavage sexuel à l'usage des gardes et de prisonniers privilégiés. Le film explique qu'à mesure qu'elles mouraient, elles étaient remplacées par des détenues du camp de Ravensbrück Memory of the Camps, Frontline, PBS.
Aucune des femmes forcées de travailler dans ces bordels de camps ne reçut jamais de compensation, les lois allemandes à ce sujet ne couvrant pas les personnes désignées comme « asociales » par les nazisArticle de Libération sur les maisons closes des camps.
Dans une célèbre affaire d'espionnage, le Sicherheitsdienst (le service de renseignements des SS) prit possession du Salon Kitty, une maison close de luxe berlinoise, et le remplit de micros et de prostituées spécialement entrainées. Entre 1939 et 1942, le bordel fut utilisé pour espionner les visiteurs de marque Peter Norden, Salon Kitty, Südwest-Verlag München, 1970, traduit en français sous le titre Espionnage sur l'oreiller, Presses de la Cité, 1971.
République démocratique allemande (RDA, 1949–1990) Après la Seconde Guerre mondiale, le pays fut divisé en deux : l'Allemagne de l'Est et l'Allemagne de l'Ouest. En Allemagne de l'Est, comme dans tous les pays du bloc de l'Est, la prostitution était illégale, et la position officielle était qu'elle n'existait pas. Cependant, des prostituées de luxe travaillaient dans les hôtels de Berlin-Est et dans les autres grandes villes, principalement pour les visiteurs occidentaux ; la Stasi en employait certaines à des fins d'espionnage.
République fédérale d'Allemagne (RFA, 1949–1990) En Allemagne de l'Ouest, les demandes d'enregistrement et de contrôle sanitaire furent maintenues, mais traités très différemment selon les provinces. En Bavière, outre les tests de MST alors existants, des tests du sida furent exigés à partir de 1987, mais cela resta une exception, et de nombreuses prostituées échappèrent à l'enregistrement et à ces contrôles. Une étude de 1992 montra cependant que seulement 2,5 % des prostituées testées avaient une maladie vénérienne, taux bien inférieur à celui de non-prostituées en situation sociale comparable.
En 1967, un bâtiment de six étages appelé Eros Center, le plus grand lupanar d'Europe à l'époque, fut ouvert sur la Reeperbahn de Hambourg. En 1972, un bâtiment encore plus vaste, la maison close de 12 étages actuellement appelé s'ouvrait à Cologne. Cependant, la crainte du sida de la fin des années 1980 fut mauvaise pour le commerce, amenant la fermeture de l´Eros Center et de plusieurs autres maisons closes de Hambourg A Red-Light District Loses Its Allure, The New York Times, 14 mai 1988 Willi Bartels ist tot, Spiegel Online, 5 novembre 2007.. Le Pascha resta néanmoins florissant, et développa même une chaîne de maisons portant le même nom à Munich et Salzbourg.
Toute « promotion de la prostitution » (Förderung der Prostitution) resta un crime jusqu'en 2001, même après la réforme complète de la loi pénale de 1973, ce qui mettait les tenanciers de maisons closes en danger permanent. La plupart des maisons closes étaient ainsi officiellement des bars, avec un service de location de chambres légalement indépendant. Cependant, beaucoup de municipalités construisaient et supervisaient des Dirnenwohnheime (lit. : « résidences à putains »), profitant de loyers élevés et gardant la prostitution de rue et le proxénétisme sous contrôle. Dans ces bâtiments, les prostituées faisaient commerce du sexe dans une chambre qu'elles louaient à la journée. Ces établissements, que les clients traitaient simplement de Laufhäuser (bordels), sont à présent pour la plupart privatisés, et opèrent comme des Eros Centers.
Même avant la réforme de 2001, de nombreuses prostituées de luxe recevaient leurs clients dans leurs propres appartements, seules ou à plusieurs. Au sommet de l'échelle, des villas campagnardes appelées FKK-Sauna-Clubs demandent le même droit d'entrée (entre 50 et ) aux hommes et aux femmes, incluant nourriture et boissons ; les prostituées négocient ensuite leurs services individuellement avec les clients, évitant toute apparence de proxénétisme (Zuhälterei). Il existe aussi des variantes illégales de ce modèle, comme les Flaterate-Clubs et les Pauschalclubs, lesquels font ouvertement de la publicité dans les journaux et sur Internet ; ces établissements demandent de 75 à pour « tout ce que vous pouvez consommer ».
Avant la loi de 2002, les courts fédérales allemandes jugeaient régulièrement que la prostitution était une offense à l'ordre moral (verstößt gegen die guten Sitten), avec diverses conséquences légales. Un contrat jugé immoral est nul et non avenu, donc une prostituée ne pouvait attaquer un client pour non-paiement. Les prostituées travaillant dans leurs appartements pouvaient perdre leur bail. Enfin, les bars et auberges où se déroulait la prostitution pouvaient perdre leur licence.
En 1999, perdit ainsi la licence du Psst!, son café à Berlin, parce qu'il était utilisé pour permettre des rencontres entre clients et prostituées, et que Weigmann possédait un local attenant de chambres à louer. Elle fit un procès à la ville, affirmant que la position de la société avait changé et que la prostitution ne pouvait plus être considérée comme une offense à l'ordre moral. Le juge mena une enquête approfondie, sollicitant un nombre important de témoignages. En , la cour donna raison à Weigmann ; cette décision est considérée comme un important facteur parmi les causes ayant amené à la loi sur la prostitution du . Ce n'est cependant qu'après un procès en appel que Weigmann put rouvrir son café, en .
L'obligation d'enregistrement et de contrôle sanitaire fut abandonnée en 2001. Depuis cette date, des tests de santé anonymes, gratuits et volontaires sont disponibles pour tous, y compris les immigrants en situation irrégulière ; beaucoup de tenanciers de maisons closes les demandent de leurs employés.
La réforme législative de 2002 En 2002, une loi d'une page proposée par le Parti des Verts fut votée au Bundestag par la coalition, alors au pouvoir, formée des sociaux-démocrates et des Verts. Cette loi supprimait l'interdiction générale de promouvoir la prostitution, et permettait aux prostituées d'obtenir des contrats de travail en bonne et due forme. La justification donnée à cette loi était que la prostitution ne devait plus être considérée comme immorale.