L’Espagne byzantine, appelée aussi Hispania voire Spania, est une province de l'empire romain d'Orient qui a existé entre 552 et 624 au sud de la péninsule hispanique. Les spécialistes évoquent aussi la « période byzantine » de la Bétique. Issue de la reconquête de l'empereur Justinien et de son général Bélisaire, elle recouvre approximativement le quart sud-est de la péninsule Ibérique : ses limites géographiques ayant varié, il n'est pas aisé de les définir précisément. Dans un premier temps, les Romains d'Orient profitent des dissensions dans la péninsule, notamment entre l'aristocratie wisigothe qui professe l'arianisme et les populations romanes qui adhèrent au christianisme nicéenPour désigner la majeure partie de l’Église du premier millénaire basée sur le symbole de Nicée, des auteurs comme Walter Bauer dans Orthodoxy and Heresy in Earliest Christianity, éd. Sigler Press 1996 - Traduction originale en anglais (1934) en ligne ou Adolf von Harnack dans Histoire des dogmes, Cerf, coll. "Patrimoines", Paris 1993, , utilisent la dénomination « Christianisme nicéen » reprise dans cet article, mais la plus grande partie des sources secondaires utilise l'expression « Église catholique » conforme au dogme catholique moderne, suivi par des auteurs comme Michel Le Quien dans Oriens Christianus ou Charles George Herbermann dans l’Encyclopédie catholique., mais la province s'avère difficile à défendre pour les successeurs de Justinien, occupés en Orient et dans les Balkans : les Romains d'Orient se retrouvent sur la défensive. Progressivement, sous l'impulsion du roi wisigoth Léovigild, les Romains d'Hispanie perdent du terrain et le renoncement du roi Récarède à l'arianisme diminue la motivation de leur présence. Trop éloignée du cœur de l'empire, réduite à une mince bande côtière au début du , elle est totalement reconquise par les Wisigoths avant 624 ; les Byzantins, grâce à la flotte impériale, se maintiennent dans les îles Baléares jusqu'à leur conquête par les Arabes d'Espagne en 902.
La présence byzantine en Espagne reste mal connue en raison de la rareté des sources, qu'elles soient archéologiques ou textuelles. La superficie de la province, variable, inclut les deux bastions de Malaga et de Carthagène. La réalité de la domination byzantine sur l'arrière-pays et l'existence d'une frontière militaire sont toujours en débat. Selon les historiens, les Byzantins ont pu s'avancer jusqu'à Cordoue et dans l'Algarve, et il apparaît relativement acquis que la province était dirigée par un maître des milices. Enfin, les interactions entre Wisigoths et Byzantins se manifestent dans l'influence des pratiques et de la culture byzantines auprès des souverains et du clergé orthodoxe d'Hispanie, même pendant la période où les dirigeants wisigoths furent ariens.
Sources Les sources qui permettent d'appréhender l'Espagne byzantine sont rares et parcellaires. L'archéologie n'a conservé que peu de vestiges de cette époque (principalement à Carthagène) et la numismatique ainsi que la sigillographie n'apportent que des informations ponctuelles sur ce territoire. Les sources écrites sont, elles aussi, avares en renseignements. Les auteurs byzantins mentionnent peu cette région de leur lointain occident, et les chroniqueurs de Justinien comme Procope de Césarée ou Agathias ne mentionnent même pas la conquête hispanique de leur empereur : seul Jordanès s'attarde quelque peu sur le sujet. Par conséquent, il faut se tourner vers les auteurs hispaniques, qui livrent un peu plus de détails sur l'Espagne byzantine, notamment Isidore de Séville ou Jean de Biclar, même si leurs récits manquent parfois de précision. Cete pénurie de sources explique le peu de certitudes des chercheurs et fonde l'affirmation d'Edward A. Thompson selon laquelle .
Contexte historique
Depuis les « invasions barbares », l'Espagne est occupée par le royaume wisigoth établi progressivement dans le courant du et converti au christianisme arien. Dans le même temps, l'Empire romain d'Occident a définitivement laissé, en 476, place aux royaumes germaniques. Toutefois, l'Empire romain d'Orient subsiste et l'un de ses empereurs, Justinien, décide de reconquérir les anciennes terres de l'Empire romain. Dans la perspective plus ou moins affirmée de reconstituer cet empire, ses armées débarquent en Afrique du Nord puis en Italie. Déjà, dans le cadre de ces guerres, le royaume wisigoth est indirectement concerné. Si le roi Theudis reste neutre et ne répond pas aux demandes d'aide des Vandales en Afrique, il profite de l'occasion pour s'emparer de Septem, sur la côte sud du détroit de Gibraltar, avant d'en être délogé par le général romain Bélisaire.. Peu après, c'est la Guerre des Goths (535-553) en Italie qui agit comme un nouveau catalyseur. En 540, les Ostrogoths proclament comme roi Hildebad, le neveu de Theudis mais encore une fois, le souverain wisigoth reste à l'écart du conflit. Néanmoins, en 547, il profite de la mobilisation byzantine en Italie pour reprendre Septem. C'est le gouverneur d'Afrique, Jean Troglita, qui doit intervenir et envoyer trois unités de cavalerie reprendre la forteresse.. Enfin, si les Wisigoths contrôlent une part notable de la péninsule Ibérique, leur emprise reste contestée, au nord-ouest par le royaume suève, au nord par les Vascons et, au sud, par les descendants des citoyens romains, restés dans l'obédience nicéenne et opposés à l'arianisme auquel adhèrent les souverains wisigoths de Tolède.
Conquête de la Bétique left|thumb|alt=Mosaïque représentant le portrait d'un homme|Mosaïque représentant Justinien dans la basilique Saint-Vital de Ravenne. L'arrivée au pouvoir d' entraîne des troubles au sein du royaume wisigoth. Les Hispano-Romains lui sont opposés et, rapidement, une révolte éclate, conduite par au sud de la péninsule. Ce dernier affirme son attachement au christianisme nicéen, ce qui plaît à Justinien, fervent défenseur de la foi nicéenne issue des premiers conciles de l'Église et opposé à l'arianisme d'Agila. Justinien est alors encore aux prises avec les Ostrogoths en Italie mais vient de signer une trêve avec les Perses et peut donc intervenir en Hispanie.
Pour soutenir Athanagilde, il envoie en 552 une flotte expéditionnaire sous le commandement du patrice Libérius, alors âgé de plus de s. Selon Pierre Maraval, l'âge particulièrement avancé de ce général pourrait impliquer que Justinien ne souhaite pas soumettre l'ensemble de la péninsule ibérique, mais seulement profiter du contexte troublé pour y établir une sorte de tête de pont.. Georges Tate estime que ce choix s'explique par la connaissance approfondie qu'a Libérius des affaires occidentales, étant donné qu'il a servi sous Théodoric en Italie et a été préfet du prétoire des Gaules..
Dans le cadre de la guerre entre Athanagilde et Agila, les Romains d'Orient parviennent à s'emparer de la partie sud-est de la péninsule, correspondant grosso modo au sud de l'actuelle Andalousie, comprenant des cités comme Carthagène, Malaga voire Cordoue. Ces prises de possession s'établissent entre 552 et 555, avec peut-être une première expédition en 552 et une deuxième en 555. Toutefois, rapidement, les relations entre Athanagilde, qui s'est emparé du trône, et ses alliés byzantins se dégradent. Dans les années qui suivent l'établissement des Romains d'Orient dans la péninsule, ces derniers tentent de poursuivre leur progression vers le nord, dans la région de la Sierra Morena, mais Athanagilde parvient à les repousser. Néanmoins, la prise du sud de l'Espagne constitue la dernière et la plus occidentale des entreprises militaires de Justinien, d'autant plus réussie qu'elle n'a demandé qu'un investissement limité en hommes, navires et autres moyens. Si Warren Treadgold estime que l'ambition de Justinien est de reprendre l'ensemble de la péninsule, d'autres historiens comme Roger Collins en doutent, car rien n'indique que les troupes byzantines aient cherché à conquérir toute l'Espagne. Collins estime plutôt que la prise de la Bétique permet de sécuriser l'Afrique byzantine tout juste reprise et de consolider l'emprise impériale sur la mer Méditerranée.
Il semble qu'un traité a été signé entre Athanagilde et Justinien, formalisant la conquête byzantine sur une partie de la péninsule. Ce traité est mentionné par le pape Grégoire le Grand quelques décennies plus tard. Le roi Récarède cherche donc à s'en procurer une copie, alors qu'il tente de définir une stratégie dans ses relations avec l'Empire d'Orient. Apparemment, aucune copie de cet accord n'a subsisté plus de quelques années. Selon Margarita Vallejo Girves, il aurait été conclu vers 555, au moment où les relations entre Justinien et Athanagilde se dégradent. Pour Justinien, il aurait eu pour objectif de sécuriser les territoires acquis et pour Athanagilde de stopper les velléités expansionnistes des Byzantins. Sans qu'il soit possible de connaître les clauses de ce traité, il atteste de tensions entre Wisigoths et Byzantins.
Extension géographique thumb|alt=Photographie du dessus d'un objet en terre cuite, une croix est gravée dessus|Lampe à huile byzantine retrouvée à Carthagène. La province byzantine d'Hispanie est restée limitée à la côte sud et sud-est de la péninsule Ibérique, et a reçu peu d'attention de la part du gouvernement impérial de Constantinople, en raison de son éloignement. Elle couvre certains des territoires des anciennes provinces romaines de la Carthaginoise et de la Bétique. La capitale de la province a pu se situer à Malaga ou à Carthagène. Des découvertes archéologiques récentes ont mis au jour des bâtiments byzantins à Carthagène, où étaient frappées des pièces de monnaie byzantines. C'est un port important qui favorise un bon contrôle de la Méditerranée occidentale et, si l'on en croit la (document géographique peut-être élaboré à la demande des Byzantins) elle serait bien la capitale de la province.