La conduite des voix est « l'étude des principes qui gouvernent la progression des voix qui constituent une composition, tant séparément qu'en combinaison. Dans la tradition schenkérienne, cette étude commence par le contrepoint d'espèce rigoureux »Allen Forte & Steven E. Gilbert (1982), Introduction to Schenkerian Analysis, . .. L'expression « conduite des voix » est la traduction usuelle de , expression courante dans la théorie allemande du . En américain, le terme est traduit par Voice leading. L'expression anglaise analogue Part writing tend à s'effacer aujourd'hui au profit de Voice leadingWilliam Drabkin écrivait en 1980 dans l'article « Part-writing » de la édition du New Grove : « L'expression « voice-leading », qui est une traduction littérale de Stimmführung, en est venue à être préférée dans l'usage américain, malgré l'avis négatif de lexicographes anglais et allemands ». Cette phrase a disparu dans la du New Grove (2001) et dans le New Grove Online, et William Drabkin lui-même, aujourd'hui l'un des principaux traducteurs de Schenker, utilise le plus souvent « Voice-leading »..
L'étude de la conduite des voix a pris une importance considérable avec les théories d'Heinrich Schenker, dont « le mérite principal dans ses premiers écrits est d'avoir démêlé le concept de degré (qui appartient à la théorie de l'harmonie) de celui de conduite des voix (qui est du domaine du contrepoint). Les deux ont été confondus pendant des décennies. Le travail de Schenker a amené une modification complète même dans les aspects externes de l'enseignement de l'harmonie, en ce qu'il a banni de son traité tous les exercices de conduite des voix, qu'il renvoie à l'étude du contrepoint »Oswald Jonas, "Introduction", dans Heinrich Schenker, Harmony, trad. anglaise d'E. Mann Borgese, Chicago, The University of Chicago Press, 1954, p. IX. ..
Histoire
Après quelques siècles de tâtonnements et d'expérimentations — du au —, la musique polyphonique occidentale se dote progressivement de règles précises de la conduite mélodique de voix superposées, qui se rassembleront progressivement dans ce qu'on a appelé ultérieurement contrepointJ. Viret, article « Contrepoint » dans Marc Honegger, Connaissance de la musique, Bordas, 1976, p. 249 : « Le contrepoint part de la mélodie et définit les principes permettant de superposer correctement deux ou plusieurs lignes mélodiques simultanées, censées conserver chacune un intérêt propre. ».
Les premières polyphonies sont appelées diaphonie ou organumMusica enchiriadis, dans Gerbert, Scriptores de musica, tome 1, p. 165, cité par H. De Coussemaker, Histoire de l'harmonie au Moyen Âge, Paris, 1852, p. 13 : « On nomme diaphonie, ou ordinairement organum, un chant composé de symphonies ».. Jusqu'au , les descriptions de ces polyphonies primitives proviennent presque exclusivement de traités théoriques : elles concernent peut-être des pratiques improvisées, dont il ne reste pratiquement pas d'autres traces.
Le procédé le plus ancien est le parallélisme strict, lorsque deux voix évoluent en produisant simultanément les mêmes intervalles dans le même sens, mais pas à la même hauteur. Ce procédé est décrit dans les textes théoriques les plus anciens, notamment la Musica enchiriadis du début du . Les deux voix sont distantes entre elles d'une quarte, d'une quinte ou d'une octave. Les mêmes traités décrivent aussi le mouvement oblique — lorsqu'une voix monte ou descend pendant qu'une autre reste en placeH. De Coussemaker, Histoire de l'harmonie au Moyen Âge, Paris, 1852, p. 15 et p. 22..
Le parallélisme, en particulier entre les consonances parfaites (quarte, quinte, octave), a rapidement été abandonné parce qu'il ne permet pas une véritable individualisation des voix. Les mouvements parallèles, cette fois en tierces ou en sixtes, sont réapparus entre le et le , dans les procédés du gymel et du faux-bourdonH. De Coussemaker, Histoire de l'harmonie au Moyen Âge, Paris, 1852, p. 68 : « Il existait au Moyen Âge une sorte de contre-point, ordinairement à trois voix, auquel on donnait le nom de "faux bourdon". Ce contre-point consistait en une suite d'accords de sixtes pratiqués le plus souvent au-dessus de la mélodie du plain-chant »..
Le mouvement contraire a finalement été considéré comme le plus riche, mais il est plus difficile à pratiquer de manière improvisée. Il apparaît dès le et s'impose à partir du , notamment dans le déchantArticle « Mouvement contraire » dans Marc Honegger, Connaissance de la musique, Bordas, 1976, p. 645..
Principes Une des règles principales de la conduite des voix est que les voix ne devraient pas se mouvoir inutilement, en particulier ne devraient pas abuser des mouvements disjoints. Cette règle a été exprimée diversement comme « règle du plus court chemin », comme « règle de la mélodie fluide » (ou « fluidité mélodique ») et comme « parcimonie ».
La règle du plus court chemin, souvent attribuée à Bruckner, est en vérité plus ancienne. Elle est exprimée notamment par Charles Masson (1705) : Quand on jouë sur la Basse pour accompagner, les Parties supérieures pratiquent tous les Accords qui peuvent être faits sans quitter la corde où ils se trouvent ; ou bien elles doivent prendre ceux qu'on peut faire avec le moindre intervalle, soit en montant soit en descendantCharles Masson, Nouveau traité des règles pour la composition de la musique, Paris, Ballard, 1705, .. On la trouve aussi chez Jean-Philippe Rameau (1722) : On ne peut passer d'une Notte à une autre que par celle qui en est la plus voisineJean-Philippe Rameau, Traité de L'Harmonie Reduite à ses Principes naturels, Paris, 1722, Livre 4, .. Elle est formellement exprimée pour la première fois sous le nom de « règle du plus court chemin » par Johann August Dürrnberger(1841) : Pour une succession régulière des accords dans l'accompagnement, trois principes essentiels sont généralement considérés, à savoir : 1. Lorsqu'un accord contient une ou plusieurs notes qui seront utilisées dans l'accord qui le suit immédiatement, ces notes devraient demeurer, c'est-à-dire maintenues dans leurs voix respectives. 2. Les voix qui ne demeurent pas immobiles suivent la loi du plus court chemin (Gesetze des nächsten Weges), c'est-à-dire que chacune de ces voix prend la note qui lui est la plus proche dans l'accord qui suit, s'il n'en résulte pas de succession interdite. 3. Si aucune note n'est présente dans un accord qui puisse être utilisée dans l'accord qui le suit immédiatement, il faut appliquer le mouvement contraire conformément à la loi du plus court chemin, c'est-à-dire que si la fondamentale progresse vers le haut, les parties d'accompagnement doivent descendre et si au contraire la fondamentale progresse vers le bas, les autres parties se meuvent vers le haut, dans les deux cas vers la note la plus proche dans l'accord qui suitJohann August Dürrnberger, Elementar-Lehrbuch der Harmonie- und Generalbass-Lehre, Linz, 1841, .. Cette règle a été reprise par Bruckner Anton Bruckner, Vorlesungen über Harmonielehre und Kontrapunkt an der Universität Wien, E. Schwanzara ed., Vienne, 1950, . Voir Robert W. Wason, Viennese Harmonic Theory from Albrechtsberger to Schenker and Schoenberg, Ann Arbor, London, UMI Research Press, 1985, . , puis par Schoenberg qui, comme Schenker, avait suivi les cours de Bruckner à VienneArnold Schoenberg, Harmonielehre, ..
Schenker décrit la règle de fluidité mélodique comme ceci : Si l'on veut éviter les dangers produits par les grands intervalles [...], le meilleur remède pour interrompre simplement la série des sauts, c'est-à-dire pour éviter un deuxième saut après le premier, sera qu'une seconde ou un intervalle à peine plus large suive le premier saut ; ou bien on changera la direction du deuxième intervalle ; et on peut aussi mettre les deux moyens en application. Cette tactique produit une sorte de ligne mélodique en forme de vague, qui ne présente tout entière qu'une unité vivante et qui, par ses directions ascendantes et descendantes, donne l'image d'un équilibre dans toutes ses parties. On appelle une telle ligne « mélodie fluide » (fließender Gesang)Heinrich Schenker, Kontrapunkt, vol. I, 1910, .. thumb|600px|Détails de la conduite des voix dans le Petit Prélude en mi mineur, BWV 941. Du dernier accord de chaque mesure au premier de la mesure suivante, tous les mouvements mélodiques sont par mouvement conjoint. À l'intérieur de chaque mesure par contre, des déplacements à l'octave produisent une conduite des voix plus complexe, mais néanmoins parcimonieuse. Schenker attribue la règle à Cherubini, mais celui-ci avait seulement dit que le mouvement conjoint devait être préféréLuigi Cherubini, Cours de Contrepoint et de Fugue, édition bilingue français-allemand, Leipzig et Paris, c1835, . Franz Stoepel, le traducteur allemand, a utilisé l'expression fließender Gesang pour traduire « mouvement conjoint ». Voir Analyse schenkérienne : Conduite des voix.. Le concept de Fließender Gesang est courant dans la théorie allemande du contrepointVoir par exemple Johann Philipp Kirnberger, Die Kunst des reinen Satzes in der Musik, vol. II, Berlin, Königsberg, 1776, .. Les schenkériens modernes ont fait du concept de « fluidité mélodique » un élément important de leur enseignement de la conduite des voixAllen Cadwallader and David Gagné, Analysis of Tonal Music, 3d ed., Oxford University Press, 2011, .Pour plus de détails, voir Nicolas Meeùs, « Schenker’s Fließender Gesang and the Concept of Melodic Fluency, Orfeu 2/1 (2017), p. 160-170, en ligne : http://periodicos.udesc.br/index.php/orfeu/article/view/10538..
La fluidité mélodique joue un rôle déterminant dans la théorie néo-riemannienne, qui décompose les mouvements d'un accord à l'autre en un ou plusieurs mouvements parcimomieuxRichard Cohn, « Neo-Riemannian Operations, Parsimonious Trichords, and their Tonnetz Representations », note 4, écrit que le mot « parcimonie » est utilisé dans ce contexte par Ottokar Hostinský, Die Lehre von den musikalischen Klangen, Prag, H. Dominicus, 1879, . Cohn considère que le principe de parcimonie est analogue à la loi du plus court chemin, mais cela ne semble que partiellement exact.. Les mouvements mélodiques parcimonieux se lisent en termes de hauteurs nominales (c'est-à-dire à l'octave près) et peuvent donc rendre compte de conduites des voix complexes, comme dans l'exemple ci-contre du Petit Prélude en mi mineur de Jean-Sébastien Bach, qui illustre d'une part des mouvements d'accord à accord ne faisant réellement appel qu'aux mouvements principalement conjoints (sauf à la basse) et d'autre part des sauts d'octave modifiant la disposition de ces accords.
Conduite des voix, harmonie et contrepoint Dans l'exemple ci-dessous, la partition (en a) des quatre premières mesures du Prélude en do majeur du Clavier bien tempéré de Jean-Sébastien Bach est suivie de deux réductions illustrant, la première (en b), la conduite de l'harmonie, et la seconde (en c) la conduite des voix. thumb|center|800px|Harmonie et conduite des voix dans les mes. 1-4 du Prélude BWV 846a. En b, les quatre mesures sont présentées comme constituées de quatre accords, par simple empilement vertical des notes de chaque mesure : le premier et le quatrième sont les mêmes, une triade de do majeur (I) ; le deuxième est un accord de septième sur ré, renversé avec do à la basse (II) ; le troisième est une septième de dominante sur sol, renversée avec si à la basse (V).
En c, les quatre mesures sont présentées comme formées de cinq lignes (voix) identifiées par la direction des hampes. Chaque voix parcourt trois notes : du haut en bas, (1) mi fa — mi ; (2) do — ré do ; (3) sol la sol — ; (4) mi ré — mi ; (5) do — si do. S'il en résulte quatre accords, c'est parce que les voix ne se meuvent pas au même moment ; chacune comprend une note qui se prolonge sur deux mesures, marquée ci-dessus par le signe « — » correspondant aux liaisons dans la réduction.