La Prise de Constantinople est un roman de Jean Ricardou paru en 1965 aux Éditions de MinuitÉpuisé depuis longtemps, ce roman a été réédité en 2018 aux éditions Les impressions nouvelles, voir: https://jeanricardou.org/collection-lintegrale/tome-2/.. L'ouvrage a reçu le prix Fénéon en 1966. Considéré comme une œuvre emblématique du Nouveau Roman, il amorce un virage au sein de ce mouvement. Il correspond en effet à un tournant majeur qui s'inscrit dans cette nouvelle phase dite du Nouveau Nouveau RomanAinsi qualifiée dès le colloque du Nouveau Roman de 1971; voir la section "Le nouveau nouveau roman", Le Nouveau Roman, Seuil, coll. “Écrivains de toujours” (1973), repris en 1990 dans la collection “Points”, p. 151-152..

Dans son livre Parables of Theory (1984)Parables of Theory. Jean Ricardou's Metafiction, Birmingham, Alabama, Summa Publications, Inc., 1984., Lynn Higgins oppose le "classicisme" des Lieux-dits (1969), le troisième roman de Ricardou, au baroquisme de La Prise de Constantinople. Parmi les divers traits formels qui définissent l'art baroque, Higgins relève notamment certaines figures comme celles du "contraste et de la surprise", de "la théâtralité et de l'illusion" et les "principes du mouvement et de la métamorphose": "la stabilité est elle-même une illusion; en réalité elle est une forme extrêmement lente du changement"Ibid., p. 94, citation de Imbrie Buffum, Studies in the Baroque from Montaigne to Rotrou, New Haven, Yale University Press, 1957, p. 27-45., citation qui s'applique parfaitement à l'écriture minutieusement descriptive de Ricardou et aux révolutions minuscules qu'elle génère. Aussi, à partir d'un texte de Paul Valéry ("L'homme et la coquille"), Higgins rapproche la structure mobile du roman à la forme géométrique d'"une spirale, emblème du labyrinthe, sentier de quête pour un voyageur errant, et figure baroque par excellence"Ibid., p. 126-7. "Shell motifs in La Prise/Prose lend support to a hypothesis that the novel has the structure of a spiral", p. 128.. Higgins voit dans La Prise "l'œuvre de fiction la plus dynamique de Ricardou: "The novel's ludic dimension, more than a mise en scène of theory, remains open to the risks of its own desire and the unpredictability of its generative word-play"Ibid., p. 95..

Un "Livre Singulier" Si le deuxième roman de J. Ricardou apparaît aujourd'hui d'une importance cruciale, c'est que, à bien des égards, il présente plusieurs caractères remarquables. On peut retenir quatre aspects inédits : un mode de composition fondé sur l'entrelacs de récits temporellement et spatialement distincts; un entrecroisement d'histoires relevant de genres divers (récit historique, "conte de fée ou jeu d'enfant"Dictionnaire des œuvres du XXe siècle, coll. "Les Usuels du Robert", 1995), p. 397., récit de science-fiction); une façon de générer la fiction sur la base de déterminants langagiers; et l'intégration textuelle d'éléments éditoriaux (emblèmes, noms figurant sur la couverture) conditionnés par la culture du livre.

La Prise de Constantinople se caractérise par une série de jeux sur la forme même du livre, affichant d'entrée la "révolution textuelle"Voir l'article de Ricardou, “La révolution textuelle”, Esprit, n°12, Paris 1974, p. 927-945. qui va ordonner la fiction: "D’emblée, ce qui frappe, ce sont divers caractères : la double entrée du livre (avec un double titre, La Prose de Constantinople, paronymique et symétrique sur la “quatrième” ou, dirons-nous, son double de couverture); l’absence de pagination et de numérotation de parties ou chapitres que distinguent diverses figures triangulaires, renversées, entrecroisées; la mise en page notamment de l’incipit, aérée, ménageant de larges zones blanches qui isolent certains fragments textuels, réminiscente du Coup de dés"Michel Sirvent, voir le chapitre "Un roman polydiégétique, La Prise de Constantinople", in "Jean Ricardou, de Tel quel au Nouveau Roman textuel", Rodopi, 2001, p. 104..

Parmi les éléments les plus repérables, il y a ainsi l'abandon de toute pagination et l'utilisation, en quatrième de couverture, d'un titre alternatif (La Prose de Constantinople) qui s'oppose à celui de la première de couverture (La Prise de Constantinople)"Two conflicting titles resembling Roussel's metagrams bring into question the traditional format of the book as object [...] Absence of pagination and complex networks of repetition further defy traditional prose linearity", L. Higgins, op. cit., p. 94.. En disposant, à ces antipodes, un couple de paronymes, ce double titre rappelle un des procédés de Raymond Roussel dans ses Textes de grande jeunesse ou textes-genèseL'œuvre de Roussel est une des références majeures pour Ricardou. L'étude "L'activité roussellienne", Tel Quel, 1969, repr. dans Pour une théorie du Nouveau Roman, Seuil, coll. Tel quel, 1971, p. 91-117, et dans L'Intégrale Jean Ricardou, tome 5, p. 184-206, inaugure une série d'articles qui témoignent d'un intérêt persistant pour l'auteur dImpressions d'Afrique et de La vue.. Toutefois, en occupant ici la première et la quatrième de couverture, L'Écho en symétrie se déplace de l'espace du texte (première et dernière phrase) à celui du péritexte. Ce déplacement est significatif. Car il se double ainsi d'une seconde opposition: celle qui distingue entre, d'une part, un titre thématique (la « prise » suscitant, à la manière d'un récit historique, une idée de conquête) et, d'autre part, un titre rhématiqueSur cette distinction, voir Gérard Genette, Seuils, Seuil, coll. « Poétique », 1987, p. 78-84 et sur La Prise, en particulier, p. 31-2 et p. 63. (la « prose » évoquant, avec son complément, un style d'écrit qui pourrait ne point être dénué d'un certain byzantinisme). Aussi, on ne peut guère dissocier la conception et les principes gouvernant l'écriture de La Prise des essais théoriques parus entre 1960-67 et rassemblés dans Problèmes du Nouveau Roman (1967)Par exemple, dans "L'histoire dans l'histoire", Ricardou conçoit une nouvelle forme de mise en abyme, dite textuelle, et non plus seulement fictionnelle qui, dans un "livre singulier", contesterait, outre le "temps de la fiction", la "chronologie du livre, l'ordre successif des feuillets", Problèmes du nouveau roman, Seuil, coll. Tel Quel, 1967, repr. dans Problèmes du Nouveau Roman et autres écrits (1967-1968), L'Intégrale Ricardou, tome 3, Les Impressions Nouvelles, 2018, p. 185-6.. L'allusion éclaire une des raisons qui a pu motiver l'absence de pagination qui caractérise le livreVoir de Michel Sirvent, "Jean Ricardou: Sous les pavés la page", Acta Fabula, vol. 20, n° 10, Essais critiques, décembre 2019..

vignette|400px|La Prise de Constantinople par les Croisés (Eugène Delacroix)

La Prise et ses générateurs de prose À l'image encore de Roussel, cette fois celui de Comment j'ai écrit certains de mes livres, Ricardou fournit, mi-analyse mi-récit auto-génétique, une longue étude "La fiction à mesure: problèmes de l'élaboration textuelle sur l'exemple de La Prise de Constantinople"Nouveaux problèmes du roman, essais, Seuil, coll. Poétique, Paris, 1978, p. 244-351, à paraître dans L'Intégrale Jean Ricardou tome 8 (1978-1980). qui explique les "principes de [l]a fabrique". Cette étude développe l'initial auto-commentaire "Naissance d'une fiction" (1971) présenté au premier grand colloque sur le Nouveau RomanNouveau Roman : hier, aujourd'hui, 2. Pratiques, UGE, coll. "10/18", 1972, p. 379-392.. Cet article propose une réflexion théorique sur les éléments fondateurs régissant l'écriture de son deuxième roman et révèle les différents éléments de base responsables de l'engendrement du texte. Dans la mesure où celui-ci "ne saurait guère obtenir sa fiction qu'en évitant toute entité antécédente à reproduire, il ne peut au départ se bâtir que sur un rien"Nouveaux problèmes du roman, op. cit., p. 262-63.: "Rien, un jour, ne m'a paru plus impératif que le projet de composer un livre qui édifiât sa fiction, non comme la représentation d'une entité antécédente, réelle ou imaginaire, mais à partir de précis mécanismes de génération et de sélection"Nouveau Roman : hier, aujourd'hui, 2. Pratiques, op. cit., p. 379.. Le romancier souligne notamment la manière dont il reprend ironiquement le projet de Flaubert d'écrire "un livre sur Rien". Cependant, il s'agit moins de renouer avec une représentation du Néant (vide existentiel ou notion métaphysique) que d'exercer des "permutations" sur "tout ou partie du signifiant": Par une obéissance ironique au flaubertien désir du livre sur rien, La Prise de Constantinople tire maints composants de ces opérations sur le vocable initial. Rien : nier, rein, ire, renie (reni), nerf (ner), rang (ren), dans (en), rire (ri), erre (r), haine (n), etc."La Bataille de la phrase", Pour une théorie du Nouveau Roman, op. cit., p. 123, repr. dans Les Lieux-dits et autres écrits, L'Intégrale Ricardou (1969-70), tome 4, Les Impressions Nouvelles, 2018, p. 181.. Ainsi, en détournant le fameux projet flaubertien, et à l'instar du poème "Salut" de Mallarmé, qui ouvre le recueil des Poésies, c'est littéralement à partir du vocable "rien" que naît, dès l'incipit, la prose.

De "Naissance d'une fiction" (1971) à "La fiction à mesure" (1978), l'auto-commentaire détaille les divers éléments générateurs qui déterminent textuellement l'élaboration fictionnelle. Ainsi, une part du récit est aussi déduite du patronyme de l'auteur ("Jean Ricardou") et du nom de l'éditeur (les "Editions de Minuit"). Ces vocables fournissent en quelque sorte, par « voie de décomposition », le nom de certains personnages (Ed et Edith), tel site de l'action (qui se déroule sur la colline de Sion) et ses circonstances (le premier épisode prend place la nuit). Le choix de matériau de base obéit à un second principe: celui de surdétermination, concept qui sera introduit dans "Naissance d'une fiction": "Le principe de choix peut se nommer surdétermination. Il exige que tout élément du texte y figure au moins pour deux raisons" Ce principe, fondamental dans la théorie ricardolienne à l'époque, sera amplement développé dans "La Fiction à mesure": Nommons textualité d'un élément son aptitude à figurer dans tel état d'un texte. [...] [L]e degré de textualité d'un élément se mesure au nombre des liaisons à partir desquelles peut s'accomplir son insert dans tel état du texte. [...] Ce choix des éléments, en ce qu'il s'accomplit à partir des multiples liaisons permises par le texte, nous proposons de l'appeler surdétermination textuelleNouveaux problèmes du roman, op. cit., p. 245-6.. C'est grâce à ces règles d'écriture auto-imposées que s'invente la fiction. Elles en sont le déclencheur. Si elles ne procèdent nullement d'une forme canonique, elles ne sont non plus issues du hasard ou d'une sélection arbitraire. Ainsi, certains des composants, tirés d'éléments figurant sur la couverture, s'établissent à partir des aspects graphiques et phoniques du nom du signataire. Or, si cette base entraîne de précises astreintes numériques ou anagrammatiques [le nombre 8 notamment], ce matériau générateur de fiction s'impose en quelque sorte de lui-même. En effet, loin de tout « narcissisme », le choix de ce ressort patronymique dérive d'une stricte raison matérielle. Dans la mesure où un texte se trouve "impérieusement conditionné" par un protocole de diffusion l'inféodant, notamment, aux « diverses inscriptions » (emblèmes éditoriaux, nom du signataire) trônant sur une couverture, une façon de le subvertir, c'est de retourner la situation en "textualisant" ce "hors-texte"Voir la section "Un hors-texte textualisé" dans "La Fiction à mesure", op. cit., p. 265-270..