La communauté de biens de l'Église de Jérusalem désigne l'apport des chrétiens de Jérusalem à vendre toutes leurs richesses et à partager leurs ressources avec les nécessiteux, rapportés dans les Actes des Apôtres (Ac.2,44-45, Ac.4,32-37). Cette pratique a été suivie principalement par des communautés religieuses de l’Église catholique.
Origines Les textes sur la communauté de biens L'expression se retrouve presque mot à mot dans les passages Ac.2,44-45 et Ac.4,32-35. Ce sont des résumés formellement, textuellement et conceptuellement étroitement apparentés. L'évangéliste Luc est censé être leur auteur commun.
En connexion directe avec le miracle de la Pentecôte et de la première prédication de Simon Pierre, les Actes des Apôtres, 2,42-47 résument les principales caractéristiques de la communauté des premiers chrétiens de Jérusalem :
Ils sont assidus aux prédications des Apôtres, aux réunions communes, à la fraction du pain et aux prières. Et la crainte est dans toutes les âmes, et beaucoup de prodiges et de miracles se font par les Apôtres. Tous ceux qui croient vivent ensemble, et ils ont tout en commun. Ils vendent leurs terres et leurs biens, et ils en partagent le prix entre tous, selon les besoins de chacun. Chaque jour, tous ensemble, ils fréquentent le temple, et, rompant leur pain dans leurs maisons, ils prennent leur nourriture avec joie et simplicité, louant Dieu et ayant la faveur de tout le peuple. Et le Seigneur ajoute chaque jour au nombre de ceux qui sont dans la voie du salut.
Le mot grec koinonia (communauté) n'est utilisé par Luc qu'ici. Comme l'affirme la tournure hapanta koina (tout en commun), cela ne signifiie pas seulement une harmonie personnelle, mais aussi une utilisation sociale de la propriété privée. La distribution des recettes des ventes aux nécessiteux est donc une partie intégrante de cette communauté et a le même rang que la prédication apostolique, la fraction du pain (où le sacrement et la nourriture ne sont pas encore séparés), la prière et la mission. Et c'est pourquoi la communauté, comme le dit le v. 47, () a la sympathie du peuple juif.
Ces traits sont l'effet du Saint-Esprit répandu à la Pentecôte, et de la première prédication de Pierre. Celle-ci annonce centralement la Résurrection de Jésus-Christ, crucifié auparavant pour la faute de tous Ac.2,36. Elle se termine avec l'appel (Ac.2,38-40) : . Là-dessus s'ensuit un baptême de masse des auditeurs. Dans leur communauté de biens, on voit qu'ils ont reçu l'Esprit promis, et qu'ils suivent l'appel à la conversion .
Après d'autres succès missionnaires, Ac.4,32-35 revient au thème de la communauté de biens et explique sa nature et son but : Ainsi, la propriété privée reste formellement acquise, mais chaque baptisé abandonne selon les besoins ses droits de propriété au profit d'autres membres de la communauté. Luc désigne l'état ainsi atteint de la propriété commune par la tournure hapanta koina (tout en commun), analogue à l'idéal d'amitié hellénistique, si bien que la communauté des premiers chrétiens est et doit être aussi un modèle pour les non-juifs.
Après ces résumés, suivent des exemples : Ac.4,36–37 : Ac.5,1–11 raconte qu'Ananie et Saphire vendent ensemble un terrain, mais ils en retiennent pour eux-mêmes une partie du prix, et Ananie en apporte le reste aux Apôtres. Pierre lui demande alors : . Avec la conclusion que dans son cœur, ce n’est pas à des hommes qu'il ment, mais à Dieu. . La même chose arrive à sa femme Saphire, que Pierre confronte avec son acte.
Ces exemples font voir le contraste entre le comportement souhaitable, de consacrer tout le prix de vente d'un bien à la communauté, et celui condamné d'en retenir une partie pour soi. Selon les paroles de Pierre, la vente du terrain et le don sont volontaires, mais la soustraction d'une partie sont pour lui un mensonge à Dieu, parce que le donateur fait faussement croire qu'il donne tout le prix. Par là, il brise la communauté faite par le Saint-Esprit et qui doit venir au secours des nécessiteux. Ainsi, le prix de vente réel ne doit pas être tenu secret lors d'un don volontaire, ou un don annoncé à l'avance doit être fait en entier. Les Actes des Apôtres n'évoquent plus la communauté de biens par la suite.
La Bible mentionne que l'Église de Jérusalem s'est retrouvée dans la pauvreté et que Paul de Tarse a organisé une collecte auprès des autres Églises en leur faveur Michael Barnett, Janice Gross Stein, Sacred Aid: Faith and Humanitarianism, Oxford University Press, UK, 2012, p. 67.
Textes sur l'égalisation des possessions entre communautés Selon Ac.6,1–7, la communauté de biens ne garantit pas toujours que tous soient servis : à la distribution quotidienne de nourriture, les veuves de judéo-chrétiens parlant grec sont omises. Une assemblée plénière de la communauté confie la distribution de la nourriture, jusqu'alors effectuée par les Apôtres, à un comité nouvellement élu de sept diacres.
Ils montrent qu'il y a là encore des besoins, si bien qu'une égalisation des possessions entre les communautés est introduite. Ac.11,27–30 évoque une telle collecte à Antioche. Selon Gal.2,10, le Concile de Jérusalem (vers 48) décide une collecte permanente pour la communauté originale, que Paul de Tarse veut récolter dans les communautés qu'il a fondées. Une raison probable est une famine qui règne dans la région vers les années 47/48 . L'exemple de la communauté de biens de Jérusalem peut stimuler la collecte externe de dons.
Paul esquisse dans Rom.15,25–29 le don de ces collectes et écrit au sujet des donateurs : Il comprend cette quête pour les pauvres non comme un service caritatif, mais comme un devoir théologique des Gentils convertis, en remerciement pour la mission de salut et pour renforcer leurs liens existants .
Dans 2 Cor. 8,1–15, Paul encourage la communauté de Corinthe à poursuivre leur collecte pour la communauté primitive : . C'est ainsi que Paul reprend l'intention de la communauté de biens — compenser les besoins des pauvres au sein de la communauté chrétienne, et qu'il étend l'image de l'égalisation des possessions entre membres riches et pauvres de la communauté au comportement de toutes les communautés entre elles.
Influences Antiquité tardive Le christianisme primitif développe une hiérarchie et un point de départ vers une éthique à deux étages, qui exonère la plupart des chrétiens des commandements de Jésus. Les évêques de l'Église sont en même temps de gros propriétaires terriens. Le partage des biens avec les pauvres est laissé aux individus sous forme d'aumônes volontaires. Vers 300 naît en réaction à cet état de choses un monachisme chrétien, qui est surtout ramené à des motifs d'ascèse. L'historie Otto Gerhard Oexle, lui, y voit l'idée de vita communis inspirée par la communauté de biens de l'Église primitive comme raison d'émergence . Les anachorètes suivent l'exemple d'Antoine le Grand, qui donne tous ses biens en 305 et se retire comme ermite dans le désert. Pacôme le Grand fonde vers 325 le premier monastère chrétien cénobitique. Pour lui, l'Église primitive forme un motif déterminant, quoiqu'il n'introduise pas de communauté de biens . Les représentants du cénobitisme se réfèrent à Ac.2,44 et 4,32, pour se distinguer du modèle ascétique et fonder la communautarisation croissante comme forme correcte de la vie commune des chrétiens allant de pair avec la christianisation. Eusèbe de Verceil (283–371) introduit en 340 pour le clergé de sa ville une communauté de vie et de biens selon Ac.2.
Pour de nombreux Pères de l'Église, la communauté de biens de l'Église primitive est l'idéal de l'époque apostolique, à partir de quoi ils critiquent le luxe, la corruptibilité, les gains injustes, les intérêts (comme usure) et la cupidité. Et ils ne développent pas de théorie économique . Le prêtre Basile de Césarée, qui vit longtemps auparavant comme anachorète sans possessions, en 368, pendant une forte famine en Cappadoce, prêchant sur la base des textes de Luc dans le Nouveau Testament, exerce une critique virulente à l'égard des riches, qui exploitent le manque de nourriture pour faire monter les prix et restreindre l'offre de biens. Il exige une utilisation immédiate et sans restriction de leurs biens pour le bien général, la baisse des prix et des bas taux d'intérêt. À partir des dons courants, il organise une alimentation des pauvres organisée, et après cette aide immédiate, aménage un habitat pour les pauvres, pourvu dans la durée de nourriture et de soins médicaux. Son idée de base est que toute propriété privée appartient à Dieu, si bien que chaque privilégié n'est que son intendant et administrateur, et qu'il doit mobiliser tous les suppléments de gains au profit des pauvres. Grégoire de Nazianze et Grégoire de Nysse suivent ce principe nommé mécénat. Jérôme de Stridon légitime en 380 le monachisme cénobitique avec l'indication que les judéo-chrétiens d'Alexandrie et ailleurs pratiquent encore pendant des siècles la communauté de biens. Jean Cassien écrit sur Ac.2,44 : Là, il idéalise l'Église primitive à l'opposé de celle de son temps .
Quand le christianisme devient religion d'État (380), la communauté de biens n'est plus en vigueur que dans des monastères isolés. La règle de saint Augustin formulée en 397 paraphrase Ac.2 : Pour saint Augustin, la communauté de biens de l'Église primitive est la norme et le point de départ historique de la coexistence des chrétiens dans leurs communautés de vie et ainsi pour le comportement de tous les chrétiens. Il souligne cette norme en 407 dans des prêches contre les donatistes, auxquels il reproche une position égoïste, seulement intéressée par une perfection éthique personnelle.
La règle de saint Benoît () demande aussi l'abandon de toutes les possessions privées de la part des moines concernés. La communauté de biens fonde ici aussi une économie communautaire et le devoir du travail commun journalier, rigoureusement réglé . L'administration de la propriété commune du monastère incombe exclusivement à l'abbé du monastère, est aussi liée à la hiérarchie de l'ordre, et ne tolère aucune critique de l'Église .
Moyen Âge Les ordres mendiants pratiquent une vive activité d'aumônes, amènent beaucoup de riches à donner de leurs biens et se félicitent en même temps de l'économie capitaliste qui se développe. Leurs conflits avec le clergé influencent les universités et conduisent à la formation d'ordres laïcs dans nombre de villes. Ils contribuent ainsi à la stabilisation du féodalisme médiéval .
Les ordres de franciscains fondés au encouragent aussi l'abandon des biens et la propriété communautaire. Surtout les frères mineurs conventuels relient cela plus fort que leurs prédécesseurs à une critique explicite des rapports de richesse et de puissance inégaux au sein de l'Église et de la société. Cependant, les attaques en vue de réaliser un mode de vie du clergé sans possession et un renoncement de l'Église à la richesse sont refusées par les papes.
La communauté de biens des ordres mendiants provoque au une querelle scolastique sur le rôle de la propriété privée : Thomas d'Aquin justifie la propriété privée et son héritage par le droit naturel, forme à droits égaux de la vie chrétienne en communauté de biens. Par contre, Jean Duns Scot considère la communauté de biens comme la forme normale, et ne convient que d'un droit d'usage sur les biens comme légitime, mais conteste le droit à la propriété privée, et l'interprète comme une composition inventée par les princes.