Joseph Vacher, surnommé le « tueur de bergers. » ou le « Jack l'Éventreur du Sud-Est« Arrestation du tueur de bergers », dans Le Petit Journal, 9/10/1897, . En ligne sur Gallica. – Surnommé « The French Jack the Ripper » dans la presse anglo-saxonne de l'époque. », né le à Beaufort (Isère)Actes de naissance de Joseph et Eugène Vacher (mort le 15/7/1870). A.D. Isère. Beaufort, Naissances, 1860-1894 (9NUM/AC032/4). Vue 62, et 19. et mort exécuté le à Bourg-en-Bresse (Ain), est considéré, après Martin Dumollard, comme l'un des premiers tueurs en série français.
Sergent réformé devenu vagabond, il est soupçonné d'être l'auteur d'une cinquantaine de crimes, dont l'égorgement d'au moins vingt femmes et adolescents, par la suite mutilés et violés. Il avoue en tout onze meurtres sadiques et une tentative de viol mais refuse d'assumer les meurtres crapuleux. Jugé pour un seul assassinat., il est finalement reconnu responsable de ses actes, en dépit d'un séjour en institution psychiatrique et d'un comportement excentrique, et meurt guillotiné. Joseph Vacher a laissé plusieurs lettres, adressées pour la plupart à sa famille, aux médecins chargés de l'examiner ou à ses juges. Son cas, dès son procès, fait l'objet d'un vif débat sur le thème « santé mentale et responsabilité pénale », et il est également évoqué dans bon nombre de réflexions sur les manières d'aborder le problème du vagabondage à la charnière entre les en France..
Le personnage de Joseph Bouvier, interprété par Michel Galabru dans le film Le Juge et l'Assassin (1976), de Bertrand Tavernier, est directement inspiré de Joseph Vacher (vacher et bouvier étant deux synonymes).
Contexte historique
Les faits liés à cette affaire judiciaire et le procès qui en est la conséquence se déroulent durant la présidence de Félix Faure et en grande partie durant le gouvernement Méline. Le début de l'affaire Dreyfus, conflit social et politique majeur de la Troisième République, se déroule durant la même période.
Sur le plan judiciaire, l'affaire Vacher éclate une dizaine d'années après qu'à Londres Jack l'Éventreur a défrayé la chronique avec une série de meurtres horribles commis sur des prostituées. L'affaire Pranzini, également connue sous le nom du « Triple assassinat de la rue Montaigne », s'est déroulée une dizaine d'années avant l'arrestation et le procès de Joseph Vacher. L'affaire Barthélémy-Auguste Gayte, le meurtre d'une femme de 76 ans dans un petit village du Gard, s'est déroulée quelques semaines avant le début du procès.
Biographie Jeunesse vignette|Beaufort en Isère, village natal de Joseph Vacher, au début du .
Avant-dernier né d'une famille nombreuse et respectée de cultivateurs d'un petit village de l'Isère, non loin de Beaurepaire, Joseph Vacher est élevé dans une atmosphère teintée de mysticisme et de superstitions alimentée par sa mère, Marie-Rose Ravit, dite Rosalie, de quinze ans plus jeune que son mari Pierre, femme très dévote, régulièrement en proie à des hallucinationsOlivier Chevrier, « Joseph Vacher, tueur en série », émission L'Heure du crime sur RTL, 11 avril 2012.J.-P. Deloux, 1995, .. Il a un frère jumeau, Eugène, qui meurt précocement, à l'âge de huit mois, étouffé par une grosse boule de pain chaud qu'a négligemment posée sur lui l'un de ses frèresCuisinier, 2002, ..
Enfant, le jeune Joseph se serait montré d’un caractère sournois et cruel, aimant torturer les animauxA. Lacassagne, Vacher l'éventreur et les crimes sadiques, .. Il est aussi parfois pris de crises de démence, durant lesquelles il brise tout ce qui est à sa portée. Également violent et doué d’une force surprenante, il n'hésite pas à frapper ses frères et sœurs, même les plus âgés, se montrant tout aussi brutal avec ses camarades d’école.
Il commence à travailler à quatorze ans, à la mort de sa mère, et débute vraisemblablement sa carrière criminelle peu de temps après. Le , Joseph Amieux, un enfant de dix ans, est violé et tué dans une grange d'Eclose dans l'Isère. Vacher, qui se trouve dans la région à l'époque du meurtre, sera soupçonné d'en être l'auteur (mais seulement dix années plus tard), ainsi que de trois ou quatre crimes qui suivront et qui ne seront jamais élucidés.
À seize ans, il entre comme postulant chez les Frères maristes de Saint-Genis-LavalA. Lacassagne, Vacher l'éventreur et les crimes sadiques, .. Il y reste deux ans et y parfait son instruction, allant, semble-t-il, jusqu’à faire la classe aux enfants. Il est renvoyé à dix-huit ans pour indiscipline et immoralité, se voyant notamment reprocher de se livrer à des attouchements sur ses condisciples. Il restera néanmoins profondément marqué par ce passage chez les religieux.
L'armée vignette|« Vacher sergent au de Ligne ». Gravure d'après photo, signée Lionel, parue dans Le Tueur de bergers, 1898.
Il retourne dans son village natal de Beaufort et s'adonne aux travaux des champs. C'est à ce moment qu'il aurait tenté d'abuser d'un jeune valet de ferme âgé de douze ans. Il part ensuite pour Grenoble retrouver l'une de ses sœurs, Olympe, prostituée devenue tenancière de maison close et que l'on a surnommée « Kilomètre » à cause de ses talents de « marathonienne des trottoirs »Deloux, 2000, ..
En 1888, il travaille dans une brasserie de Grenoble et fréquente les prostituées. Il contracte alors une maladie vénérienne qui l'amène à subir, le , une intervention chirurgicale à l'hôpital de l'Antiquaille de Lyon, opération durant laquelle on lui enlève une partie d'un testicule. Cette opération castratrice l'aurait traumatisé..
Lors de son service militaire, il est envoyé le au d'infanterie de Besançon. Durant sa période militaire, il subit des brimades et « bizutages » de la part de ses camarades plus anciens. Ces derniers, ainsi que ses supérieurs, le décrivent comme psychiquement troublé, atteint d'idées noires et de délire de persécution..
Bien que classé quatrième de sa promotion à l’école des élèves caporaux, il est recalé, car « inapte au commandement » selon les sergents-instructeurs, ce qui constitue pour lui une nouvelle source d’amertume et de colère. Pour protester contre cette injustice, Vacher tente de se trancher la gorge. À l’infirmerie où il est emmené, il subit son premier examen mental. Le colonel vient lui rendre visite et l’interroge. L’ayant jugé quant à lui apte au grade de caporal, il lui accorde finalement son galon. Une fois sorti de l’infirmerie, Vacher montre une aptitude certaine au commandement, même s’il est trop autoritaire. Ses qualités lui permettent même d’être rapidement promu sergent.
Le vagabond tueur de bergers vignette|gauche|Louise Barrant.
C'est durant cette période qu'il rencontre à Besançon une jeune cantinière du nom de Louise Barrant. Il la rejoint à Baume-les-Dames le pour la demander en mariage. Face au refus de cette dernière, qui s'est entre-temps éprise d’un autre soldat, il tire sur elle trois coups de revolver avant de tenter de se suicider en retournant l'arme contre lui. L'un et l'autre ne sont que blessés. En ce qui concerne Vacher, une balle a pénétré par l'oreille droite dans le rocher, provoquant la surdité totale de ce côté, et l'autre dans le cou. Elles ne peuvent être extraites, entraînant aussi une paralysie du nerf facial droit, qui laisse son œil droit injecté de sang plus grand que l'autreG. Papillault, « Observations craniologiques de la tête de Vacher », dans Laborde , « Étude psycho-physiologique, médico-légale et anatomique sur Vacher », 488-493.. À la suite de cet épisode, Joseph Vacher, dont l'oreille suppure en permanence, gardera presque toujours la tête couverte.
vignette|« Assassinat de Marie M[o]ussier (19 ans) ». Les crimes de Vacher, le tueur de bergers. Illustration pour Le Progrès illustré (Lyon).
Considéré comme irresponsable car psychiquement atteint , il passe, à partir du , plus de six mois à l'asile de Dole, dans le Jura, où les soins qu'il reçoit sont limités. Le , il est définitivement réformé de l'armée pour troubles psychiques. Le , le docteur Guillemin rend ses conclusions sur son état mental : Peu de temps après, il s'évade de l'asile, mais est arrêté à Besançon. De nouveau interné, cette fois-ci à l'hôpital psychiatrique Saint-Robert, il obtient son billet de sortie le , le directeur de l'institution, un certain M. Dufour, le considérant comme totalement guériA. Lacassagne, Vacher l'éventreur et les crimes sadiques, .. Cependant lors d'une permission autorisée en septembre 1893, il assassina dans son habitation au 25 rue Charles Jarrin Clotilde Chauveau âgée de 44 ans, fille de Jean Chauveau "coutelier". Il s'agit du 9ème crime avoué par Joseph Vacher lors de son procès.
Après sa sortie de l'asile, Vacher retourne d'abord à Saint-Genis-Laval, puis se dirige vers Grenoble, en passant par Beaurepaire. C'est là que, le , est commis le premier meurtre avoué par Vacher, celui d'Eugénie Delomme, jeune ouvrière de vingt et un ans, violée et étranglée à de son usine.. À partir de ce moment, et durant trois ans, Vacher aurait commis des crimes au hasard de sa route, laissant d'autres être suspectés à sa place, et il aurait échappé à toute enquête grâce à d'incessants déplacements. Il effectue jusqu'à à pied par jour, traversant la France de la Normandie au Tarn via la Bourgogne et la vallée du Rhône, vivant de petits travaux dans différentes fermes.
Le est découvert à Bénonces dans l'Ain le corps horriblement mutilé de Victor Portalier, un jeune berger d'une quinzaine d'années éventré, égorgé, les parties génitales mutilées, et violé analement.. Plusieurs témoins donnent alors le signalement d'un vagabond qui, comme signes particuliers, « a une cicatrice ou rougeur sur l'œil droit, porte un petit sac en toile et un bâtonArchives départementales de l'Ain, Affaire Vacher, 1 à 146 Renseignements pièces de forme, .. » Mais le personnage en question semble s'être volatilisé, l'affaire reste en suspens.
Le , Vacher est arrêté pour vagabondage et coups et blessures et est condamné par le tribunal de Baugé à une peine d'un mois d'emprisonnement. Quelques jours auparavant, un homme répondant à son signalement avait failli être interpellé alors qu'il tentait de violer une fillette de onze ans à Noyen-sur-SartheA. Lacassagne, Vacher l'éventreur et les crimes sadiques, ..
Mode opératoire vignette|Plan du lieu du crime du à Bénonces (extrait) dressé par l'instituteur Martin sur indications du garde-champêtre Joseph Morcel. Du bois, où le corps fut retrouvé, jusqu'au noyer, le terrain présente une forte pente ascendante. . L'original se trouve aux Archives départementales de l'Ain.
Selon l'« Étude psycho-physiologique, médico-légale et anatomique sur Vacher » publiée par Jean-Vincent Laborde en 1899, son mode opératoire se présente ainsiSite persee.fr, article "Étude psycho-physiologique, médico-légale et anatomique sur Vacher", consulté le 2 juillet 2020. :
Vacher [le tueur] recherche et guette des jeunes filles ou des jeunes garçons isolés ; tels les bergers et les bergères […] : l'objet de ses désirs étant trouvé dans les conditions voulues, la victime est marquée du sceau du meurtrier, il se jette à sa gorge, qu'il serre d'abord par strangulation, et qu'il sectionne ensuite rapidement avec le couteau ou plutôt le rasoir qu'il porte toujours sur lui ; une fois et instantanément abattue, il lui fait subir des mutilations diverses : éventration, section des seins (si c'est une femme), section des testicules (si c'est un homme), puis, au comble de l'excitation et du paroxysme, il frappe de nouveau et au hasard le cadavre déjà mutilé… et consomme le forfait par le viol, d'habitude inversifLaborde, Manouvrier, Papillault et Gellé, « Étude psycho-physiologique, médico-légale et anatomique sur Vacher », 465.…
On l'a suspecté, au total, d'au moins trente et un viols et meurtres, des homicides pour la plupart marqués par une extrême violence. Il semblait avoir une prédilection pour les jeunes gens de treize, quatorze ans.
Enquête et arrestation