vignette|Le royaume indo-grec à son apogée. thumb|Drachme d'argent de Ménandre I (155-130 av. n. è.). Avers : légende en grec ancien, ΒΑΣΙΛΕΩΣ ΣΩΤΗΡΟΣ ΜΕΝΑΝΔΡΟΥ, « Du roi Ménandre Sauveur ». Revers : légende en alphabet kharoshthi, MAHARAJA TRATASA MENADRASA, « Sauveur roi Ménandre ». Athéna tournée vers la droite, avec foudre et bouclier. Marque de frappe : Taxila.
L'expression royaumes indo-grecs correspond à une situation politique complexe sur un ensemble de territoires hellénistiques aux frontières imprécises et mobiles, qui correspondent actuellement en partie à l'Afghanistan, au nord du Pakistan et au nord-ouest de l'Inde. Ces royaumes dépendaient du royaume gréco-bactrien qui s'étend au nord de l'Afghanistan et dans le sud de l'Ouzbékistan et du Tadjikistan actuels. Il s'agit des territoires indiens conquis par Alexandre le Grand, perdus presque totalement par Séleucos au profit du nouvel empire maurya de Chandragupta Maurya en 303 av. J.-C. et reconquis par les Gréco-Bactriens entre la fin du siège de Bactres par en 206 et la mort d'Euthydème vers 190, à la faveur de la dislocation de l'Empire Maurya et du retour du roi séleucide vers l'ouest.
Pendant environ deux siècles, on connaît une trentaine de souverains indo-grecs, la plupart d'entre eux seulement par leurs monnaies. Après la perte de la Bactriane devant l'invasion des nomades Yuezhi, facilitée par les guerres civiles entre Grecs, le territoire indo-grec est divisé en royaumes rivaux, dont les limites et la chronologie sont souvent mal connues. Le territoire contrôlé par les Grecs a été de plus en plus réduit et morcelé par les envahisseurs sakas avant de disparaître au début de notre ère, absorbé par le royaume indo-parthe puis par l'empire kouchan.
Formation et histoire des royaumes
vignette|Statue de la déesse grecque Athéna dans le style Gandhara ()
Le territoire indo-grec a été conquis pour l'essentiel par Démétrios, fils du roi gréco-bactrien Euthydème . Démétrios a envahi les marges nord-occidentales de l’Inde entre 206 et vers 200, profitant d'abord de retraite vers l'ouest de l'armée séleucide après l'. Il fait la conquête des Paropamisades, de l'Arachosie, de la Drangiane. Démétrios a ensuite conquis la Patalène jusqu'aux bouches de l'Indus et les royaumes côtiers de Saraostos et SigerdisStrabon, , 11, 1..
roi de Bactriane (vers 186-v. 175), met un terme aux tendances de son prédécesseur Agathocle à faire de la religion indienne une religion officielle de l'empire grec bactrio-indien. Il établit un gouvernement décentralisé en nommant comme roi adjoint pour gouverner ses possessions indiennes. Cette solide reprise en main politique et religieuse par les Grecs s'accompagne de l'arrêt des conquêtes, et grâce aux tributs prélevés sur les villes indiennes favorables à Agathocle, de la création d'une monnaie stable, dans un standard imité par plusieurs Etats voisins, et vraisemblablement d'une période de prospérité économique. Cette période de paix ne dure qu'une vingtaine d'années. Après le renversement du roi euthydémide de Bactriane par le roi adjoint pour la Sogdiane vers 165, le territoire indo-grec est disputé entre Eucratide et au cours d'une guerre civile terriblement destructrice. Après la perte de la Bactriane par les Grecs vers 130, des royaumes indo-grecs rivaux se partagèrent le territoire, et des envahisseurs sakas, parfois appelés du nom moins précis d'Indo-Scythes, en profitèrent pour s'y installer plus tard.
Civilisation
Durant leurs quelque deux siècles d’existence, les rois indo-grecs règnent sur des territoires où se développe une civilisation originale et composite qui a parfois su faire la synthèse des différentes cultures présentes dans leur royaume. Ils ont néanmoins conservé la culture grecque comme culture unificatrice, suivant l'enseignement d'Aristote, tant qu'ils en eurent la force. Longtemps après la disparition de tout pouvoir politique grec, la culture grecque avait conservé un grand prestige.
L'arrivée dans les territoires gréco-indiens de nombreux réfugiés grecs avec leur roi et leur armée, à la suite de l'invasion de la Bactriane, créa de fortes tensions politiques, montrant que les divisions et l'affaiblissement des Grecs laissaient ressurgir des revendications politiques et religieuses des Indiens. La dernière grande ville grecque de la région, Alexandrie du Caucase-Kapisi, prise par les Indo-Parthes dans les années 19/20 de notre ère, est libérée par les Kouchans quelques années plus tard. Jusqu'au début du règne de , vers 127 de notre ère, le grec fut la langue officielle de l'empire Kouchan. Ensuite confia ce rôle à la langue bactrienne, mais écrite en caractères grecs.
Le système des castes, rendant difficiles les mariages mixtes, évita une rapide assimilation, bien que l'on connaisse quelques cas de conversion de Grecs à l'hindouisme ou au bouddhisme.
Monnaie vignette|Tétradrachme indo-grec. Sur le face, le roi indo-grec, (v. 205-185 ), dans un image qui évoque Alexandre le Grand. Le revers écrit en grec BASILEOS DEMETRIOU (« du roi Démétrios »), avec un image de Héraklès qui se couronne. L'émission de monnaies bilingues est un fait unique dans les royaumes hellénistiques, qui montre que l'autorité des dirigeants grecs se doublait de réalisme dans ce pays où la population grecque restait numériquement faible par rapport à la population indienne. Les grottes-sanctuaires bouddhiques de l'Inde occidentale dans la région du royaume Andhra (Satavahana) ont fourni des inscriptions de donations de personnages portant un nom indien et prétendant être yavana, c'est-à-dire grecs.
Religion et croyances Le Milindapañha, dialogue socratique entre et le sage indien Nagasena montre un cas intéressant de rapprochement culturel, sans que l'on puisse parler de syncrétisme. Cet ouvrage traduit et enrichi jusqu'en Chine est devenu un des textes sacrés du bouddhisme, bien que Ménandre, protecteur du bouddhisme, ait conservé Athéna comme déesse tutélaire sur ses monnaies : il n'est pas évident qu'il se soit personnellement converti au bouddhisme.
Art indo-grec L'art hellénistique, en particulier la sculpture, est absorbé par le monde indien du nord, où le bouddhisme se répand sans éliminer les religions en place. Sous l'empire Kouchan, on observe un véritable syncrétisme entre les divinités grecques et celles des Yuezhi. L’art dit gréco-bouddhique est en fait l'art de l'empire Kouchan fondé par les Yuezhi.
Satrapies vignette|395x395px|L'Empire achéménide à son apogée. Après la conquête de l'Inde, Alexandre le Grand conserve les satrapies achéménides : satrapie de l'Indus supérieur (Gandhara) gouvernée par Nicanor, l'Indus Moyen comprenant le royaume de Taxila et l'ouest du Pendjab, dirigée par Philippe, et l'Indus inférieur couvrant le Sind et la côte dont le pouvoir est partagé entre son beau-père Oxyartès et Peithon. Des royaumes et principautés sous protectorat s'intercalent, dont le royaume de Poros. Tous ces territoires sont évacués par les Gréco-Macédoniens au cours des guerres des Diadoques. Quelques cités fondées par Alexandre conservent leur caractère de polis grecque : Alexandrie d'Arachosie (moderne Kandahar), Alexandrie du Caucase (moderne Begrâm) et peut-être d'autres.
Au milieu du les satrapies orientales se trouvent progressivement coupées de l'empire séleucide par la révolte du satrape de Parthyène, Andragoras, renversé en 239/238 par le premier roi parthe, Arsace. Entre 250 et 246 , satrape de Bactriane, usurpe le titre royal. Vers 225, s'empare du trône. Il doit en 209 faire face au roi séleucide Antiochos III qui, après avoir soumis les Parthes, attaque la Bactriane. Il assiège Euthydème pendant plus de deux ans dans Bactres, sans succès. Antiochos reconnait à Euthydème le titre de roi vassal puis s'allie avec lui en accordant une de ses filles en mariage à son fils Démétrios. Euthydème envoie alors son fils à la suite de l'armée d'Antiochos en retraite par le nord de l'Inde vers la Carmanie, et profitant de l'effondrement de l'empire maurya, Démétrios occupe le sud des Paropamisades, l'Arachosie et la Drangiane. Il fonde au passage la cité de Démétrias d'ArachosieIsidore de Charax, 19. dont la localisation exacte n'est pas connue mais devait se trouver entre les villes modernes de Ghazni et Kandahar. Démétrios, quittant la route d'Antiochos, conquiert alors la Patalène, basse vallée de l'Indus et les royaumes de Saraostos et Sigerdis, allant ainsi beaucoup plus loin qu'Alexandre qui n'avait pas dépassé le bas-Indus avant de se retirer vers l'ouest.
Principaux rois indo-grecs, chronologie et territoires vignette|450px|Les royaumes indo-grecs en 100 Il a existé plus de trente rois indo-grecs, souvent en concurrence sur différents territoires. Beaucoup d’entre eux ne sont connus que par leurs monnaies.
(305-294, Saubhuti), qui n’était pas au sens strict un roi indo-grec, fut un prince grec indépendant de la région du Pendjab, à la suite des conquêtes d’Alexandre le Grand.
Beaucoup de dates, territoires et relations entre rois indo-grecs sont approximatives et essentiellement fondées sur l’analyse numismatique (lieux de découverte, surfrappes, monogrammes, métallurgie, styles), quelques inscriptions classiques et des inscriptions et preuves épigraphiques indiennes. La liste de rois, après le règne de Démétrios, résultant des travaux de différents auteurs, a été rassemblée dans le catalogue d'Osmund Bopearachchi (Monnaies gréco-bactriennes et indo-grecques, catalogue raisonné, 1991). Cependant cet auteur, devant les difficultés rencontrées à reconstruire l'histoire au avant notre ère, a inventé une invasion Yuezhi dans la première moitié de ce siècle, qui lui permettait de considérer toutes les monnaies indo-grecques émises par la suite pendant un siècle comme venant d'ateliers non officiels, le dispensant d'en faire l'étude. Cette théorie ne résiste pas à une étude numismatique sérieuse et aux données des sources chinoises la contredisant et omises par Bopearachchi bien qu'elles soient connues depuis le début du . La synthèse la plus récente, incluant non seulement les monnaies indo-grecques mais celles des royaumes sakas, indo-parthes et kouchans en interaction étroite avec les royaumes indo-grecs, est celle de François Widemann, Les successeurs d'Alexandre en Asie centrale et leur héritage culturel publiée en 2009..
Territoires orientaux Les descendants du roi gréco-bactrien envahirent le nord de l’Inde vers 180 av. J.-C. jusqu’à Pataliputra (actuelle Patna), avant de se retirer vers la région située entre l’Hindou Kouch et Mathura, où ils régnèrent sur la plus grande partie du nord-ouest du sous-continent indien. Ainsi , fils d’Euthydème , régna de vers 205 à 195.
Le territoire gouverné par Démétrios, de la Bactriane à Pataliputra, fut séparé à sa mort en parties occidentale et orientale, et gouverné par plusieurs rois associés ou secondaires et rois successeurs. La partie occidentale, constituée de la Bactriane, fut gouvernée par une succession de rois gréco-bactriens jusqu’à la fin du règne d’ vers 130/129. La partie orientale, composée des Paropamisades, de l’Arachosie, du Gandhara et du Pendjab, qui s’étendit parfois jusqu’à Mathura, fut gouvernée par une succession de rois appelés « indo-grecs ».
Territoires des Paropamisades à Mathura (maison d’Euthydème) thumb|400px|Ensemble des divinités, grecques et indiennes, apparaissant sur le monnayage d'Agathocle (v.192-v.186 av. J.C.) Osmund Bopearachchi, Monnaies Gréco-Bactriennes et Indo-Grecques, Bibliothèque Nationale 1991, .: 1. Zeus debout tenant la déesse Hécate et s'appuyant sur une lanceOsmund Bopearachchi, Catalogue raisonné, . 2. Divinité portant un long manteau (himation) et coiffée d'un volume sur la tête, bras en partie repliés, et contrapposto. 3. Le dieu hindou Balarâma-Samkarshana avec ses attributsP. Bernard, Revue Numismatique, 1974 . 4. Le dieu hindou Vasudeva-Krishna avec ses attributs.