vignette|Groupe de travailleurs indiens à la Martinique, seconde moitié du . L’engagisme est un système de recrutement, en principe sur la base du volontariat, de travailleurs agricoles pour les plantations coloniales. Cette forme atténuée de servage commence dans l'Ancien Régime et concerne d'abord des travailleurs européens. Puis, en raison de la dureté des conditions de travail et du besoin croissant de main-d’œuvre, ceux-ci sont progressivement remplacés par des esclaves africains, importés massivement par la traite négrière.

Après avoir quasiment disparu, l'engagisme est à nouveau utilisé après l'abolition de l'esclavage, afin de pallier le manque de travailleurs agricoles. Les nouveaux engagés viennent alors majoritairement des comptoirs coloniaux d'Asie (Inde, Chine), et de certaines régions d'Afrique.

Si au départ l'engagisme se fait sur la base du volontariat, la pratique finit par se rapprocher de la traite et de l'esclavage.

Empire colonial français À l'origine, l’engagisme est un régime juridique de l'Ancien Régime français. et un fait social des colonies françaises, notamment en Amérique du Nord, dans les Antilles et à La Réunion. Dans l'empire colonial français, il fut pratiqué dans le peuplement européen de la Nouvelle-France et des Antilles. À la suite de son abolition pendant la Révolution française, l’engagisme est resté une forme de salariat réservé aux travailleurs natifs des colonies (anciens esclaves) ou immigrés provenant principalement d'Afrique, d'Inde ou du bassin asiatique, pour les grands propriétaires terriens des Antilles françaises et des Mascareignes.

L'engagisme sous l'Ancien Régime

vignette|Engagé blanc parmi des esclaves africains, île de la Dominique, par Agostino Brunias, 1779. Afin de peupler et fournir en main-d'œuvre qualifiée et bon marché les seigneuries de la Nouvelle-France et des Antilles, le royaume de France fait appel à des « engagés ». Ces immigrants étaient aussi appelés les , car, en échange du paiement de leur voyages en Amérique, ils devaient s'engager à servir durant dans les colonies.

Les engagés sont souvent des paysans ou des artisans et viennent majoritairement des ports français de l'Atlantique et de la Manche. Ce sont presque exclusivement des hommes en raison de la nature des travaux à effectuer (défrichement) et des risques de combats avec les Autochtones. En métropole, une intense propagande les incitent à aliéner leur liberté contre des promesses des terres et de salaires élevés à l'issue du contrat d'engagement. Sur place, leurs maîtres peuvent disposer d'eux à leur gré, les employer à ce qu'ils veulent et même les revendre (l'engagé peut changer sept à huit fois de maître). Un Blanc peut même avoir pour maître un Noir libre. Durant cet « esclavage temporaire », les engagés n'ont pas le droit de s'éloigner de l'habitation du maître sans autorisation, sinon ils sont considérés comme des « marrons », punis par le fouet et leur temps d'engagement prolongé. Ils peuvent se racheter mais uniquement si les maîtres l'acceptent. De même, le consentement de ces derniers est aussi nécessaire si les engagés souhaitent se marier.

À l'issue de la durée d'engagement, les engagés reçoivent le paiement du voyage de retour en métropole. Ils peuvent aussi conserver ce pécule pour s'installer à leur compte ou être réemployé moyennant salaire.

Le plus ancien départ d'engagés date de 1624 du port au Havre. Cette méthode de recrutement est très populaire au , puis redevient à la mode peu après le traité d'Utrecht en 1713. Le , une ordonnance royale ordonne aux capitaines de navires marchands de transporter aux Amériques « depuis trois engagés jusqu'à six suivant le port de leurs vaisseaux »Suivant le tonnage d'après le règlement : . Voir aussi le règlement de 1728 : .. Une surveillance se fait tant au départ de la France qu'à l'arrivée à Québec. Le nombre d'engagés vers la Nouvelle-France est toutefois peu élevé, la majorité d'entre eux choisissant les Antilles comme destination.

Le témoignage d'Alexandre-Olivier Exquemelin nous renseigne sur les conditions qui prévalent dans les Antilles françaises dans la deuxième moitié du . Parti dans l'espoir de terminer sa formation de chirurgien (comme convenu avec la Compagnie française des Indes occidentales), ce jeune homme est en fait mis en « esclavage » (c'est le terme qu'il emploie) pour une période de trois ans"…on nous exposa en vente aux habitants. Nous fûmes mis chacun à trente écus, que l'on donnoit pour nous à la compagnie [des Indes] ; elle nous obligeoit à servir trois ans pour cette somme, & pendant ce temps-là nos maîtres pouvaient disposer de nous à leur gré, & nous employer à ce qu'ils vouloient. Je ne dis rien de ce qui a donné lieu à mon embarquement, suivi d'un si fâcheux esclavage" (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k15186466/f131.item.r=%22De%20Americaensche%20Zee-Roovers%22 pages 12-13). Selon lui : « Cette vie est pire que celle des nègres, car les planteurs disent qu'on doit davantage épargner un nègre qu'un Blanc, parce qu'un nègre doit servir pendant toute sa vie, tandis qu'un Blanc ne le fait que pour un certain temps ». Parmi les engagés qui survivent (un sur deux, en général), beaucoup deviennent flibustiers : Exquemelin, L'Olonnais, Raveneau de Lussan, Morgan, etc.

Après l'abolition définitive de l'esclavage

Antilles vignette|Campement d'engagés indiens avant leur départ pour les habitations en Guadeloupe, 1858. Après la seconde abolition de l'esclavage en 1848, un grand nombre d'anciens esclaves quittent les habitations agricoles (plantations).

Durant la seconde moitié du , les anciens maîtres choisissent d'importer des travailleurs engagés en provenance d'Inde ou de Chine (les « Koulis » ou « Coolies ») et d'Afrique (les ).

Ainsi, aux Antilles françaises plus de , appelés ultérieurement sur place ont été recrutés comme entre 1857 et 1862.. C'était des captifs ou des esclaves africains rachetés par des recruteurs qui leur promettaient l'émancipation en échange de leur d'une durée de dix ans minimumLa "liberté forcée" des Africains engagés aux Antilles-Guyane, après l’esclavage, franceinfo.fr, 22 décembre 2015L’engagisme africain au prisme du genre en Guyane française après l’abolition de l’esclavage de 1848, cairn.info, janvier 2024. Madame Renée Léger-Dormoy, mère du futur Prix Nobel de poésie Saint-John Perse, décrivait le sort des engagés indiens :C’était surtout le bas peuple de Calcutta et de Pondichéry qui nous était envoyé, fuyant leur misère et la famine. Ils étaient de race fine et parmi eux il y en avait beaucoup d’un joli type. À leur arrivée à Pointe-à-Pitre, ils étaient débarqués à Fouyol, à peu de distance de la ville, dans une sorte d’immense hangar où ils étaient parqués comme des animaux, se couchant pêle-mêle par terre sur des couvertures. Les propriétaires de toutes les habitations de l’île venaient choisir chacun son lot selon ses besoins et son goût. Il fallait parfois tirer au sort. Les enfants étaient donnés par-dessus le marché. Chaque Indien appartenait à l’«habitant »Le colon, propriétaire de l'habitation. comme un esclave. Assis par terre, les jambes croisées, tous mangeaient avec les mains. Où auraient-ils pris, pauvres gens, des écuelles et des fourchettes pour tant de monde ? Je crois même qu’ils n’en auraient pas souhaité, étant habitués à toujours manger avec les mains, comme les Nègres du reste.

Maurice

thumb|Reste des latrines de l'Aapravasi Ghat, lieu de débarquement des travailleurs engagés indiens à Maurice. L'île Maurice a reçu ses premiers engagés au début des années 1830. À leur arrivée sur place, ceux-ci transitaient par des bâtiments aujourd'hui connus sous le nom d'Aapravasi Ghat, un site que l’UNESCO a classé au patrimoine mondial le , en le désignant comme le lieu où s'est constituée la première diaspora de travailleurs de l'époque moderne.

Les engagés, en anglais , quoique majoritairement indiens et chinois (les coolies), étaient d'origines diverses : Éthiopiens, Congolais, Mozambicains, Malais, Japonais, Malgaches, Bretons…

Le premier texte chantant la traversée océanique des engagés est Cale d'étoiles-Coolitude, du poète Khal Torabully (1992). Ce texte explore le thème des migrations, leurs enjeux mémoriels, culturels, sociaux et linguistiques dans des sociétés issues de la mise en relation entre divers espaces humains. Cela a ouvert l'engagisme à des enjeux humains actuels, sans essentialisme. L'auteur a souligné, par ailleurs, que le , faisant suite à l'abolition de l'esclavage, rappelle, en de maints aspects, « une nouvelle forme de l'esclavage », comme l'a écrit l'historien britannique Hugh Tinker.

La coolitude, qui a théorisé l'humanisme de la diversité née de l'expérience de l'engagisme, a grandement contribué, au niveau éthique, à faire adopter la Route de l'engagé par l'Unesco en . Aussi, la route de l'esclave et celle de l'engagé vont continuer à être des routes d'importance de l'humanité.

La Réunion

vignette|270x270px|Dépôt des engagés comoriens à Saint-Denis, La Réunion. À La Réunion, où l'abolition de l'esclavage a été proclamée par Sarda Garriga le , le schéma engagiste a été à l'origine du doublement de la population en moins de , les travailleurs peu payés provenant également de Madagascar. De fait, entre 1849 et 1859, le nombre d'engagés indiens passe de à , et les accords signés entre la France et le Royaume-Uni en 1860 et 1861 le font augmenterBois-Rouge, une sucrerie réunionnaise, Bernard Leveneur..

Deux réservoirs principaux de main-d’œuvre intéressèrent alors particulièrement la Réunion. D'une part, l'Afrique et ses satellites (Madagascar et les Comores) constituèrent la ressource la plus anciennement exploitée.. D'autre part l'Inde, en raison de son formidable potentiel démographique, retint l'attention des planteurs-sucriers. En puisant tour à tour dans l'un et dans l'autre selon les difficultés suscitées par l'Angleterre, l'Île parvint à établir un courant migratoire encadré, à la réglementation pas toujours respectée. Ainsi que le souligne l'historien Xavier Le Terrier, le recours à ces travailleurs permit à l'activité sucrière de faire et de passer sans encombre le cap de l'abolition de l'esclavage. Toutefois, à partir de la fin des années 1850, la multiplication des méthodes douteuses dans le recrutement de travailleurs de la côte d'Afrique contribua à compromettre l'importation de main d’œuvre étrangère : en 1859, sous la pression anglaise, le gouvernement français décida de mettre un terme au recrutement de travailleurs originaires du bassin africain oriental. En 1862, cette mesure fut étendue à la côte occidentale de l'Afrique. Si l'autorisation de recruter en Inde, octroyée par l'Angleterre à la Colonie en 1860, compensa avantageusement la perte du foyer de recrutement de travailleurs originaires d'Afrique, les abus perpétrés dans ce cadre par les agents recruteurs et ceux fréquemment constatés dans les exploitations sucrières réunionnaises dénoncés par les travailleurs engagés poussèrent l'Angleterre à fermer les vannes de l'immigration indienne à destination de La Réunion. vignette|Portrait d'un immigrant chinois, vers 1860, par Antoine Louis Roussin (Musée Léon-Dierx, La Réunion).