Rui Facó (Beberibe, État du Ceará, Brésil, le — Cordillère des Andes, Pérou, le ) était un journaliste, avocat, écrivain et militant communiste brésilien.

Après une jeunesse passée dans une petite ville nordestine et à Fortaleza, Rui Facó s’engagea dans le militantisme et le journalisme politique aux côtés du Parti communiste brésilien. Après un séjour à Salvador, où il acheva ses études de droit et eut à subir la répression de l’Estado Novo, il s’installa, la guerre terminée, dans la capitale Rio de Janeiro, où (après un intermède en URSS, pour y travailler à Radio Moscou) il devint l’un des grands reporters de Novos Rumos, nouvel hebdomadaire destiné à incarner la nouvelle orientation politique du PCB après les révélations de Khrouchtchev sur la période stalinienne. Rui Facó périt dans un accident d’avion, dans la cordillère des Andes, lors d’un périple qu’il avait entrepris à travers l’Amérique du Sud en vue d’une série de reportages. Son principal ouvrage, Cangaceiros e Fanáticos, qui parut après sa mort mais auquel il avait eu le temps de mettre la dernière main, tente d’appliquer une grille d’interprétation marxiste-léniniste à divers phénomènes nordestins de l’ère moderne, tels que les mouvements millénaristes et certaines formes particulières de banditisme rural.

Biographie

Beberibe

Né le , Rui Facó avait pour parents Gustavo Facó et Antonieta Facó, qui étaient cousin et cousine, comme cela était courant dans les campagnes du Nordeste, où les familles les plus traditionnelles répugnaient aux mélanges. Il était l’aîné d’une vaste fratrie : Plínio et Pedro, les frères suivants, s’en furent plus tard s’établir en Amazonie, à la recherche de jours meilleurs, d’où ils ne devaient plus jamais revenir, victimes, suppose-t-on, de maladies tropicales ; Gustavo, le quatrième enfant, appelé Itá, émigra vers Rio de Janeiro, où il sera des années après et pendant longtemps l’interlocuteur et l’admirateur de Rui ; ensuite vinrent au monde Heitor, Eurípedes, Paulo, puis un autre Paulo qui mourut encore bébé ; Maria do Carmo, également morte enfant, Maria Antonieta, Ana (en 1926), qui fera figure de mémorialiste de la famille et de son frère Rui ; et enfin le dernier-né, Hélio, qui, jeune encore, succomba à un cancer.

Antonieta, la mère, était austère, très énergique, mais maternante. Gustavo, le père, exploitait essentiellement une plantation de canne à sucre, accessoirement cultivait du manioc et du millet. Quoique la canne fût la principale source de revenus pour la famille, le père n’avait pas, au contraire de la plupart de ses collègues, de moulin à sucre (engenho), et avait recours principalement au moulin situé dans un domaine détenu par un membre de la famille de Rachel de Queiroz. De la canne l’on tirait surtout la (ou ) et une eau-de-vie de canne appelée cachaça. L’exploitation du père comprenait en outre un petit troupeau. Toutes les activités se concentraient sur le domaine même. Le père construisit dans le jardin une cabane à farine, où l’on laissait mûrir le manioc et se transformer en ses différents dérivés ; la récolte de ceux-ci donnaient lieu à festivités, les farinades.

Rui Facó passa toute son enfance et son adolescence à Beberibe, petite ville côtière du Ceará, dans le nord-est du Brésil, à 73 km de la capitale d’État Fortaleza. Beberibe resta relativement isolé jusque dans les années 1960, quand fut enfin aménagée la grande route de Fortaleza. Dans les années 1930 à 1950, en particulier en hiver, le voyage pour Fortaleza relevait de l’aventure : il fallait d’abord traverser à cheval la zone marécageuse le long du fleuve jusqu’à la ville de Cascavel proche, et là, prendre le car pour Fortaleza. En périodes de crues, il fallait faire usage d’un canot pour parvenir à Cascavel, municipalité dont Beberibe faisait autrefois partie. Le déplacement de Cascavel à Fortaleza durait quasiment une journée entière. L’électricité ne fut installée à Beberibe que dans la seconde moitié des années 1960Luís-Sérgio Santos, Rui Facó, ..

Fortaleza

vignette|250px|Le lycée de Fortaleza, où Rui Facó fit ses études secondaires. En 1927, Rui Facó, âgé alors de 14 ans, s’en alla à la capitale céarienne Fortaleza pour y faire ses études secondaires au Lycée du Ceará (actuel Colégio Estadual Liceu do Ceará). Issu d’une famille peu fortunée de la classe moyenne, il dut, aussitôt après avoir quitté le collège, commencer à travailler pour payer la poursuite de ses études. C’est ainsi que, fort jeune encore, il entra dans la rédaction du quotidien O Unitário de Fortaleza. Mais dès 1929 déjà, à l’âge de seulement 16 ans, il s’était essayé au journalisme en travaillant pour A Folha do Povo do Ceará (la Feuille du peuple du Ceará).

En 1935, il s’inscrivit à la faculté de droit de Fortaleza, mais davantage pour satisfaire sa famille, désireuse de le voir se diplômer, que par inclination. Comme étudiant et journaliste, il établit des contacts avec le milieu intellectuel de sa région natale, où se faisait jour déjà un certain bouillonnement, avec quelques personnalités de valeur, tels que Rachel de Queiroz (de trois ans son aînée) et . Il s’adonna bientôt à l’activité politique et se détermina clairement dès cette époque sur l’échiquier politique en devenant membre du Parti communiste brésilien.

Le début de son engagement politique et de son activité intellectuelle coïncida avec les événements qui secouèrent le Brésil en 1935. La menace de la vague fasciste qui déferlait à travers le monde et atteignit aussi le Brésil sous les espèces du Mouvement intégraliste, était nettement perçue par la jeunesse universitaire en général et par Rui Facó en particulier, qui vécut intensément l’agitation de ces années-là et travailla, au milieu de l’âpre lutte anti-impérialiste et démocratique de cette époque, à construire sa propre conscience politique et idéologique. C’était l’époque également où les intellectuels rejoignaient en masse les rangs du mouvement révolutionnaire, même s’ils seront peu à demeurer fidèles et cohérents dans les années suivantes, quand la terreur estado-noviste viendra s’abattre sur le Brésil ; Rui Facó fut de ceux-là, ce qui lui coûta le sacrifice de devoir s’éloigner de ses amis et de sa famille, la défaite du mouvement anti-impérialiste de 1935 et les persécutions subséquentes le contraignant en effet à quitter son Ceará natal pour l’État de la Bahia, sans que pour autant il reniât rien de sa vie antérieure. Ce qui détermina son choix de Bahia est le fait que son oncle, le capitaine João Facó, frère de sa mère Antonieta et aussi frère du général Edgard Facó, était à Salvador secrétaire à la sécurité (en port. Secretário de Segurança) et ami du puissant politicien , alors gouverneur de la Bahia.

Salvador

200px|vignette|Manifestation intégraliste, dont les participants font le typique salut intégraliste, appelé « Anauê ». Rui Facó n’avait accompli que sa première année de droit à Fortaleza au moment où il déménagea en 1936 pour Salvador. Il poursuivit son cursus à la faculté de droit libre de Bahia (Faculdade de Livre Direito da Bahia), tout en complétant sa formation de journaliste. Ladite école de droit hébergeait le plus important noyau de militants communistes de l’État bahianais, à côté d’une autre grande cellule à la faculté de médecine et un autre petit groupe à l’école polytechnique (il s’agissait d’autant d’établissements autonomes, non encore regroupés au sein d’une même université). Il s’y lia d’amitié avec Armênio Guedes, membre du parti communiste brésilien et frère de sa future épouse Júlia Guedes. Rui Facó et Armênio Guedes faisaient partie du même groupe d’intellectuels et se voyaient quotidiennement, cependant que le parti s’organisait. Le fait que le gouverneur Juracy Magalhães était plutôt favorable à la lutte contre l’intégralisme facilitait quelque peu l’activité de Rui Facó et de ses compagnons, qui eût été plus difficile dans d’autres États brésiliens tels que le Pernambouc, Rio de Janeiro, ou São Paulo, qui étaient en proie à une forte violence.

Rui Facó, dès son arrivée à Bahia, poursuivit donc son action militante, chez lui fortement liée à l’activité journalistique, à titre professionnel ou non. Il travailla pour le groupe de presse Diários Associados, d’abord au journal Estado da Bahia, auquel collaboraient un grand nombre de communistes. C’est à cette époque qu’il acquit une notoriété comme journaliste et écrivain et que se manifestera sa grande vocation de reporter.

En eut lieu le coup d’État qui instaura le régime de l’Estado Novo et à la suite duquel Getúlio Vargas imposa son pouvoir dictatorial sur le Brésil. Rui Facó, que ce coup d’État fasciste surprit en plein militantisme politique, sera pendant un temps incarcéré à Salvador. Les persécutions de l’Estado Novo certes freineront, mais n’interromperont pas l’action militante de Rui Facó ; il y avait toujours en effet quelque publication dûment enregistrée au DIP (Departamento de Imprensa e Propaganda, officine de propagande de Getúlio Vargas) mais se trouvant aux mains de la gauche et à laquelle Rui Facó apportait sa collaboration, p.ex. les revues Seiva et Flama à Bahia. C’est dans ces années également qu’il épousa Júlia Guedes, ancienne condisciple et camarade de lutte à la faculté de droit.

Entre-temps, en 1944, le père Gustavo Facó avait quitté Beberibe avec sa famille pour s’installer à Pacajus.

Les années de la Deuxième Guerre mondiale furent une période de forte turbulence dans l’État de la Bahia, qui voyait les navires brésiliens se faire envoyer par le fond au large de ses côtes et en subissait les contrecoups. À Salvador, comme dans d’autres villes du Brésil, des failles commençaient à apparaître dans la répression policière et dans l’emprise exercée par le régime fasciste, créant de meilleures possibilités d’action pour le mouvement démocratique. Rui Facó, tantôt comme secrétaire d’un journal réactionnaire, tantôt comme rédacteur à la revue communiste Seiva, accomplit alors un intense travail de propagande.

Rio de Janeiro et Moscou

La guerre terminée, Rui Facó alla s’installer à Rio de Janeiro avec sa femme et son fils Paulo. La démocratisation du pays et la légalisation du parti communiste lui permirent de se vouer pleinement au travail culturel révolutionnaire. Il devint bientôt membre de la rédaction de A Classe Operária, en plus de collaborer à d’autres journaux et revues populaires.

Le parti communiste cependant fut bientôt mis hors la loi par le général Eurico Gaspar Dutra : les députés communistes furent renvoyés du parlement, et une persécution fut à nouveau lancée contre les communistes, avec son lot d’emprisonnements, de tortures et d’assassinats. Ce contexte de répression porta Rui Facó à préférer l’exil et de partir en 1952, en compagnie de sa femme Júlia, pour un séjour en Union soviétique, où il travailla, ainsi que sa femme, à Radio Moscou. Ce fut une période d’intense apprentissage ; il s’avisa de certaines erreurs commises en Union soviétique dans l’édification du socialisme, en particulier les préjudices occasionnés, dans le champ de la création artistique et littéraire et dans la recherche en sciences sociales, par le culte de la personnalité. Il vécut en URSS jusqu’à la mort de sa compagne en 1958, puis s’en retourna au Brésil.

Retour à Rio de Janeiro 200px|vignette|L'hebdomadaire Novos Rumos, auquel collaborait Rui Faco, était l'un des principaux organes de communication du PC brésilien.