Au jeu d'échecs, la surprotection consiste à défendre des pièces, des pions ou des cases de manière redondante, même si elles ne sont pas directement menacées. C'est une application concrète du principe plus général de prophylaxie de l'école hypermoderne : on prévient la création de faiblesses, et on empêche les attaques ennemies ainsi que la surcharge de ses pièces. Pour prendre un exemple, si trois pièces blanches une pièce attaquée deux fois par les Noirs, toutes les pièces blanches gagnent un degré de liberté. La surprotection a été développée par Aaron Nimzowitsch..

La théorie selon Nimzowitsch Pour Nimzowitsch, la surprotection n’est pas un simple détail technique, c’est toute une philosophie du contrôle positionnel.. Si les pièces remplissent ce rôle, elles seront ; Nimzowitsch indique en conclusion d'un exemple qu'il donne de surprotection par une pièce : .

Selon Nimzowitsch, il faut surprotéger en priorité les points forts et les bases des chaînes de pions (points faibles). Un pion faible qui serait à la base d'une importante chaîne d pions peut et doit être surprotégé avec beaucoup de soins. Cependant, les points faibles ne peuvent exiger d'être surprotégés que s'ils supportent d'autres points qui eux sont forts. .

Exemple pratique donné par Nimzowitsch (28. e5xf6 suivi de 30. g4-g5).

Nimzowitsch-Tarrasch, San Sebastián, 1912Partie commentée sous Chessgames.com.

1. e4 c5 2. c3 e6 3. d4 d5 4. e5 Cc6 5. Cf3 Db6 6. Fd3 cxd4 7. cxd4 Fd7 8. Fe2 Cge7 9. b3 Cf5 10. Fb2 Fb4+ 11. Rf1

{ Le prochain coup des Noirs maintient la pression sur le pion d, mais Nimzowitsch montre que les Noirs auraient dû jouer 11...0-0! où 12. g4 (12. Fd3 f6 13. Fxf5 exf5) rencontre 12...Ch6 13. Rg1 f6 14. exf6 Txf6 ! 15. g5 Txf3 ! 16. Fxf3 (ou 16. gxh6 Tf7) 16...Cf5 17. Tg4 Fe8 18. De2 Ccxd4 19. Txd4 ! Cxd4 20. De5 Fb5+ 21. Rg2 Cf5 22. Fxd5 (si 22. Cc3 Fxc3 23. Fxc3 d4) 22...exd5 23. Dxf5 Tf8 24. Dxd5+ Tf7 ! 25. Dd4 Fc5 et les Blancs doivent abandonner. }

11...Fe7 12. g3 a5 {?} 13. a4 Tc8 14. Fb5 Cb4 15. Cc3

{ ! Dans la partie L. Paulsen–Tarrasch, Nuremberg 1888, les Blancs avaient joué 15. Fxd7+ ? Rxd7 16. Cc3 Cc6 17. Cb5 Ca7 18. Cxa7 ? Dxa7 19. Dd3 Da6 !, et Tarrasch gagna une belle finale après l’échange des dames. }

15...Ca6

{ Dans Dreihundert Schachpartien (Three Hundred Chess Games, Hays Pub., 1999, , 366 p., partie n° 116), Tarrasch donne 15...Fxb5+ 16. Cxb5 Cc2 avec la menace ...Ce3+ ; Nimzowitsch montre que cela est inoffensif : 17. Tc1 Ce3+ 18. fxe3 Cxe3+ 19. Re2 Cxd1 20. Txc8+ Rd7 21. Txh8 Cxb2 22. Tc1 et les Blancs gagnent. }

16. Rg2 Cc7 17. Fe2 Fb4 18. Ca2 Ca6 19. Fd3 Ce7 20. Tc1 Cc6 21. Cxb4 Caxb4 22. Fb1 h6 23. g4 Ce7 24. Txc8+ Fxc8 25. Ce1 Tf8 26. Cd3 f6 27. Cxb4 Dxb4 28. exf6 Txf6 29. Fc1 Cc6 30. g5 hxg5 31. Fxg5 Tf8 32. Fe3 De7 33. Dg4 Df6 34. Tg1 Th8 35. Rh1 Th4 36. Dg3 Txd4

{ « Désespoir ! 37. Fg5 était menacé, ainsi que 37. Dxg7 » — Nimzowitsch. }

37. Fxd4 Cxd4 38. Dxg7 Df3+ 39. Dg2 Dxg2+ 40. Txg2 Cxb3 41. h4 1-0.

Postérité Parodie Il existe une parodie par Hans Kmoch des écrits de Nimzowitsch sur la surprotection. Cette parodie est une œuvre humoristique initialement publiée dans le numéro de février 1928 de la Wiener Schachzeitung, revue autrichienne dirigée par Kmoch lui-même. Elle prend la forme d'une partie fictive disputée à Copenhague en 1927 entre Aaron Nimzowitsch (avec les Blancs) et un adversaire imaginaire nommé "Systemsson" (fils du Système), soi-disant annotée par Nimzowitsch en personne.

Toute la partie est basée sur l'obsession pour un unique concept positionnel, la surprotection, même au prix de la perte de matériel pour les Blancs, et de la perte de la partie par échec et mat pour les Noirs. Les deux camps manquent de grandes possibilités tactiques, et finalement les Blancs tendent un piège grossier dans lequel les Noirs tombent. Les Noirs auraient pourtant pu mater leur adversaire ou en tout cas obtenir très facilement un énorme avantage.

Cette "Partie immortelle de surprotection" est une satire bon enfant où Kmoch, grand admirateur de Nimzowitsch, se moque gentiment du style souvent pompeux de ce dernier. Il fournit des annotations fallacieuses avec pléthore de points d'exclamation ("coup remarquable") pour les mouvements de celui-ci.

Les annotations humoristiques de Kmoch sont présentées entre guillemets ; des annotations plus objectives figurent en appels de notes, même si commenter des coups absurdes est déjà, en soi, absurde:"Chess Note" n° 4772 par Edward Winter..

11. b3 The Best of Chess Life and Review Vol. 1 indique (p. 436) 11. b4 dans le corps du texte en notation descriptive, mais fait figurer un diagramme après 11. b3. Il existe donc un doute sur le coup initialement prévu par Kmoch.

La partie qu'on peut animer sous Chessgames.com fait figurer 11. b3.

1. e4 « UN EXEMPLE INGÉNIEUX DE MON SYSTÈME, par Aaron Nimzowitsch – Anderssen inaugura le style sacrificiel, Morphy et Grünfeld le pur style d’attaque, Steinitz le style positionnel, Tarrasch le style scientifique, Lasker le style des styles, Capablanca le style mécanique, Alekhine un style brillant comme la lumière du soleil. Mais il est universellement reconnu que l’originalité et le modernisme furent introduits par moi, comme mes propres inventions personnelles, et imités avec enthousiasme (sans être pleinement compris) par l’ensemble du monde des échecs. Pour la somme dérisoire de dix marks, le lecteur peut vérifier tout cela dans mon œuvre monumentale Mon Système, publiée chez B. Kagan. Avant mon époque, les échecs étaient d’une naïveté et d’une médiocrité affligeantes ! Un ou deux coups d’ouverture brutaux, chacun comportant une menace vulgaire et évidente, un sacrifice commun et banal, un mat péniblement élémentaire, bestialement grossier : tel était, à peu près, le cours des parties avant mon âge d’or. Puis j’entrai en scène et le monde des échecs prêta l’oreille. L’hégémonie de la matière fut brisée d’un seul coup, et l’ère du spirituel commença. Sous ma direction créatrice, les pièces d’échecs, jusque-là simples bandits de grand chemin, pirates et garçons bouchers, devinrent des artistes sensibles et de subtils instruments d’une profondeur incommensurable. Mais pourquoi gaspiller des mots ? — accompagne-moi, cher lecteur, vers les hauteurs vertigineuses de la partie suivante. »

1… e6 2. h4 ! « Ma pensée la plus ancienne et la plus récente dans cette ouverture. Pour l’adepte des échecs nourri de conventions sans ossature, ce coup arrive comme une gifle en plein visage — mais calme-toi, cher lecteur ; après tout, on ne peut exiger de toi que tu comprennes de tels coups. (Pardonne-moi — ce n’est pas ta faute : jusqu’ici, personne ne t’avait ouvert les yeux et les oreilles.) Attends encore un peu, et il défilera devant toi un miracle de surprotection d’une beauté plus que terrestre. (Je suppose que tu connais parfaitement ma grande théorie de la surprotection.) »La partie débute par une Défense française (1. e4 e6) mais vire à l'absurde avec 2. h4!!, censé préparer une invasion de la dame... 18 coups plus tard ! La fin est ridicule : les Blancs gagnent par mat après avoir surprotégé e5 avec reine, tours, cavaliers et même le roi !

2… d5 « Les Noirs, bien entendu, n’ont aucun soupçon de ce qui s’annonce et poursuivent sereinement dans le style classique. »

3. e5 ! « Un coup d’une délicatesse élémentaire. (Nous détestons par principe des mots comme « puissance » et « force » ; d’abord parce que ces expressions banales nous mettent mal à l’aise, et ensuite parce que nous détestons encore plus la tendance brutalisante qu’elles impliquent.) Où réside la beauté de 3. e5 ? Pourquoi ce coup est-il si fort ? La réponse est aussi simple qu’étonnante : le coup est fort parce qu’il est faible ! Faible, c’est-à-dire seulement au sens traditionnel ! En réalité, ce n’est pas le coup mais le pion e5 qui est faible — une différence énorme ! Autrefois, il était d’usage de rejeter tout coup créant une faiblesse. Aujourd’hui, grâce à moi, ce point de vue est dépassé. Car vois, cher lecteur : le fait que le pion e5 soit faible oblige les Blancs à le protéger toujours davantage jusqu’à ce qu’apparaisse, pour ainsi dire d’elle-même, la situation de surprotection. Or, comme nous l’avons vu (cf. Mon Système), la surprotection équivaut pratiquement à la victoire. Il s’ensuit automatiquement que le « faible » coup 3. e5 est une route certaine vers le triomphe. Le reste n’est plus ou moins qu’une question de technique. »

3… c5 « Conformément à un précédent célèbre. »

4. d4 « Il est ici parfaitement clair qu’il est plus profitable pour les Blancs de provoquer d’abord …c5 puis de jouer d4, plutôt que l’inverse, qui est la procédure habituelle. Car si les Blancs jouent d4 d’abord, il suit …c5 et le pion d est attaqué. Mais ma transposition ingénieuse change complètement la situation : maintenant, c’est soudain le pion c noir qui est attaqué par le pion d blanc ! »Ainsi, les Blancs renoncent à l’occupation du centre — en particulier au pion d4 — afin de faciliter la surprotection du pion e5. Vers la fin de la partie, toutes les pièces blanches à l'exception du roi surprotègent e5..

4… cxd4 « Que peuvent faire d’autre les Noirs ? »

5. h5 ! « Tout cela est très intelligent, original et décisif ! Bien sûr, les gens ordinaires, qui envient chacune de mes étincelles de génie mais sont incapables de suivre mon raisonnement sur trois pas, se surpassent dans leurs sarcasmes et me gratifient de l’épithète venimeuse « bizarre ». Le coup du texte jette la confusion dans toute l’armée noire et prépare l’invasion annihilante de la Dame dix-huit coups plus tard »Pendant son apprentissage par auto-jeu, AlphaZero a développé ses propres stratégies, comme cloîtrer le roi adverse et des pièces environnantes en avançant le pion-tour très profondément en avant du côté du roque ennemi. Cependant, AlphaZero avait pour but de restreindre l'espace vital adverse, et non d'échanger ce pion ou de le sacrifier comme dans cette parodie..

5… Db6 « Certainement pas 5…Cc6 6.Fb5! etc. Pourquoi jouer la défense française pour permettre finalement le coup du Fou de l'espagnole ? »De fait, 5… Cc6 6. Fb5 ("!") aurait perdu ce fou "espagnol" sur 6… Da5+..

6. h6 ! « Un esprit avide et obtus ne songerait jamais à ce sacrifice de pion profondément conçu. »

6… Cxh6 « Après 6…gxh6, les Blancs auraient une position encore plus confortable. »

7. Dh5 ! « La raison en devient claire après le coup suivant. »

7… g6 « Les Noirs menacent d’entamer un siège victorieux du faible pion e5 avec Fg7. Mais les Blancs prennent les devants. »

8. Dh2 ! « Pour tout observateur équitable, ce coup doit apparaître comme une révélation ! Toutes les manœuvres précédentes s’éclairent soudain. Les Blancs ont brillamment achevé leur développement et entreprennent la surprotection de e5. Face à cela, les Noirs sont impuissants. »

8… Cf5 9. Fd3 « Notez la splendide coopération des forces blanches : tandis que le pion e5 et le Fou roi bloquent complètement la position noire, le développement des forces de surprotection s’effectue derrière le dos large de ces solides bloqueurs. »

9… Cc6 10. Cf3 « En règle générale, c’est un coup routinier. Mais ici, il est d’une originalité frappante et mérite à ce titre une place dans le trésor de ma propriété intellectuelle. »

10… h5 « Vues désuètes ! »

11. b3 « Un piège profond, comme on le verra bientôt ! »

11… Fg7 « Comme les Noirs ont dû se réjouir en croyant devancer leur redoutable adversaire dans l’occupation de la grande diagonale. Mais… »

12. Ff4 ! « … quelle amère déception lorsqu’ils comprirent que 11. b3 n’était qu’un piège et que Fb2 n’avait jamais été envisagé. La position du Fou noir en g7 est désormais totalement inutile. 11…Fe7 aurait été relativement meilleur. »

12… Fd7 13. Cbd2 Tc8 « Les Noirs n’ont plus aucun bon coup ! »

14. Re2 !