Le coup d'État de 1964 au Gabon se déroule entre le 17 et le à l'initiative de militaires gabonais qui se dressent contre le président Léon Mba. Avant ce coup d'État, le Gabon était considéré comme l'un des pays africains les plus stables du point de vue politique. Le coup d'État est consécutif à la dissolution de l'Assemblée nationale par Léon Mba, le .

Dans la nuit du 17 au , aux environs de cinq heures du matin, cent cinquante militaires gabonais, dirigés par les lieutenants Jacques Mombo et Valère Essone, arrêtent, sans tirer un coup de feu, le président de la République, le président de l’Assemblée nationale, Louis Bigmann, et plusieurs ministres. Sur les ondes de Radio Libreville, les militaires demandent à la population de rester calme et assurent que la politique étrangère pro-française sera poursuivie. Un gouvernement provisoire est constitué et le député Jean-Hilaire Aubame, principal opposant à Léon Mba, est déclaré président. Dans le même temps, le président destitué est envoyé à Lambaréné, à de la capitale, Libreville. Il n'y a pas de soulèvement ni de réaction particulière de la population à l'annonce des événements, ce que les militaires interprètent comme une approbation.

Après avoir été informé par le chef de cabinet du président, Albert-Bernard Bongo, le président français, Charles de Gaulle, décide de restaurer le gouvernement Mba, en application d'un traité de 1960 signé entre les deux pays au moment de l'indépendance du Gabon.

Deux compagnies de parachutistes français dont la Compagnie autonome de parachutistes d'infanterie de Marine (CAPIMa), aérotransportée sur Libreville, prend d'assaut, le , le camp de la Baraka, où s'étaient retranchés les rebelles, au prix d'un tué et trois blessés dans ses rangs. Cette action a été décisive pour la libération du président Mba deux jours plus tard.

Le gouvernement provisoire est renversé et Mba redevient président. Après cela, Mba emprisonne plus de cent cinquante de ses opposants, n'appliquant pas le « pardon et la pitié » mais plutôt la « punition sans merci ». Jean-Hilaire Aubame écope d'une peine de dix ans de travaux forcés et d'un exil de même durée ; il sera libéré en 1972. Après ces événements, le président Mba, vieillissant, vit en reclus dans son palais présidentiel protégé par les militaires français. Il meurt d'un cancer trois ans plus tard, le .

Contexte vignette|gauche|Officiers français et gabonais en 1959. Le Gabon avait obtenu son indépendance de la France le . Dès cette époque, le pays avait un niveau de vie relativement élevé et était considéré comme un des pays les plus stables d'Afrique, tant politiquement qu'économiquement . Au moment du coup d'État, le revenu annuel par habitant était estimé à et il faisait partie des quelques pays d'Afrique ayant une balance commerciale excédentaire, avec des exportations dépassant de 30 % ses importations. En 1964, le pays faisait partie des plus gros producteurs d'uranium et de manganèse d'Afrique francophone , ce qui autorisa le journal américain Time à suggérer que ce fut une des raisons pour laquelle la France intervint.

Léon Mba était l'un des plus loyaux alliés de la France en Afrique, même après l'indépendance . La France maintint au Gabon, jusqu'en 1987, six cents parachutistes et une unité aérienne dotée de Mirages V et de Jaguars au camp de Gaulle, près de Libreville, en guise d'avertissement en direction d'éventuels putschistes. À l'occasion d'une visite en France en 1961, Léon Mba avait prononcé la fameuse phrase : . Les Européens le traitaient d'une manière particulièrement amicale. Le journaliste français Pierre Péan prétend que Léon Mba avait secrètement œuvré pour empêcher l'indépendance du Gabon ; il aurait préféré que le pays devienne un territoire français d'outre-mer. Péan écrivit :

Léon Mba aspirait à établir une démocratie au Gabon, ce qui, croyait-il, était nécessaire pour attirer les investisseurs étrangers. Dans le même temps, il essayait de concilier les impératifs de la démocratie avec ceux d'un gouvernement fort et cohérent. En pratique, cependant, il montrait trop de faiblesse dans la réalisation de son projet pour avoir un haut degré d'autorité. Le , une nouvelle constitution fut unanimement adoptée, instaurant un régime « hyper-présidentiel ». À ce moment, Léon Mba eut les pleins pouvoirs exécutifs ; il pouvait nommer les ministres aux fonctions et responsabilités qu'il avait décidées ; il pouvait dissoudre l'Assemblée nationale ou choisir de prolonger son mandat de cinq ans ; il pouvait déclarer l'état d'urgence en cas de besoin (pour ce dernier point, néanmoins, il était censé consulter la population par référendum). Cela était similaire à la constitution adoptée pour Fulbert Youlou, premier président de la République du Congo, à peu près à la même époque. Un rapport des services secrets français résumait ainsi la situation :

Le principal opposant politique à Léon Mba était Jean-Hilaire Aubame, son demi-frère et ancien protégé. Léon Mba était soutenu par les forestiers français tandis que Jean-Hilaire Aubame l'était par l'Église catholique et l'administration française. Aubame, député d'opposition UDSG (Union démocratique et sociale gabonaise) à l'Assemblée nationale, avait quelques divergences idéologiques de fond avec le mouvement dirigé par Léon Mba, le BDG (Bloc démocratique gabonais). Cela concernait le fait de diminuer la dépendance économique à l'égard de la France et une volonté d'« africanisation » rapide des postes politiques occupés par des Français. Cependant, la nouvelle constitution et l'Union nationale (une union politique fondée en commun) suspendit la querelle entre Léon Mba et Jean-Hilaire Aubame de 1961 à 1963. Malgré cela, les troubles politiques gagnèrent la population et beaucoup d'étudiants manifestèrent contre les fréquentes dissolutions de l'Assemblée nationale et le climat politique du pays. Le président n'hésitait pas à appliquer lui-même la loi ; il frappait, avec une chicotte, les citoyens qui ne lui montraient pas suffisamment de respect, y compris les passants qui omettaient de le saluer..

Jean-Hilaire Aubame fut ministre des Affaires étrangères dans la coalition gouvernementale mais, au début de 1963, il fut exclu du cabinet pour avoir refusé de créer un parti unique. Pour évincer Jean-Hilaire Aubame de son siège de député, Léon Mba le nomma, le , Président de la cour suprême, un poste pratiquement sans pouvoir. Les partisans de Mba tentèrent de faire promulguer une loi stipulant qu'un membre du parlement ne pouvait tenir un poste gouvernemental. Le président déclara qu'Aubame avait démissionné de l'Assemblée nationale, arguant de l'incompatibilité des fonctions. Ce dernier, cependant, démissionna, de façon inattendue, de la cour suprême, le , compliquant ainsi les choses pour Léon Mba. Dans un accès de colère, ce dernier décréta la dissolution de l'Assemblée nationale le . Le New York Times spécula sur le fait que cela était dû au fait qu'elle ne l'avait pas soutenu dans sa volonté d'évincer Jean-Hilaire Aubame.

Le contexte électoral fut modifié, les 67 districts électoraux se trouvèrent réduits à 47. Léon Mba disqualifia Jean-Hilaire Aubame en annonçant que tous ceux qui avaient tenu récemment un poste étaient exclus. Tous les partis devaient obligatoirement présenter 47 candidats qui devaient payer, chacun, l'équivalent de , ou, sinon, ne pouvaient pas présenter de candidats du tout. Sans compter les dépenses de campagne, cela représentait près de . L'idée de Léon Mba était qu'il n'existait aucun parti, autre que le sien, ayant assez d'argent pour cela. En réponse, l'opposition annonça qu'elle refusait de participer à des élections qu'elle considérait comme malhonnêtes.

Planification

On sait peu de choses sur l'organisation du coup d'État. Comme il n'y eut pas de manifestations après la dissolution de l'Assemblée nationale, le putsch pourrait ainsi être considéré comme une « révolution de palais ». L'édition 1964-1965 des Adelphi Papers (publication de l'International Institute for Strategic Studies) prétend que la présence continue de jeunes officiers français au Gabon aurait pu être une source d'inspiration. Avant l'indépendance, une grande partie des hommes de l'armée gabonaise avait servi dans l'armée française, où ils étaient payés modestement. Comme nombre de leurs compatriotes, ils étaient mécontents des actions de Léon Mba à l'encontre de Jean-Hilaire Aubame, ce qui est une cause probable de leur implication.

L'ambassadeur américain au Gabon, Charles Darlington, suggère que les comploteurs avaient essayé d'imiter le colonel Christophe Soglo. Ce dernier, officier de l'armée de la République du Dahomey (aujourd'hui le Bénin), avait déposé le président Hubert Maga en , avait gouverné pendant quelques mois, puis avait démissionné en , permettant l'organisation d'élections démocratiques. Les comploteurs n’avaient apparemment pas envisagé l'intervention française et n'avaient pas fait de démarches pour prévenir la France. Ils auraient monté des manifestations leur permettant d'affirmer avoir un soutien populaire, quoique le porte-parole des putschistes, le sous-lieutenant Daniel Mbene, ait justifié le coup d'État en prétendant, dans une émission de radio, que l'armée devait agir pour éviter des « manifestations incontrôlables qui auraient été difficiles à arrêter ».

Il est improbable que Jean-Hilaire Aubame ait participé à la planification du coup d'État. Il semble qu'il ait rejoint l'opération après avoir été « recruté » par le nouveau gouvernement. Son neveu, Pierre Eyeguet, ancien ambassadeur au Royaume-Uni, a peut-être eu vent de l'intrigue avant son oncle, et aurait pu la lui signaler, même si on ne sait pas si Jean-Hilaire Aubame a eu, ou non, des contacts avec les comploteurs.

Le lieutenant Valère Essone ne se décida à participer que le . Ce fut une décision importante car il dirigeait la première compagnie de l'armée gabonaise, où servaient les autres officiers impliqués. Il semble que, à cette date, il demanda à ses troupes de pratiquer des manœuvres de nuit. Le même jour, le président Mba fut informé par son chef de cabinet, Albert-Bernard Bongo (devenu plus tard Omar Bongo), que le nombre de soldats déployés à Libreville était anormalement élevé. Le président ne tint apparemment pas compte de cette information.

Déroulement vignette|Léon Mba en 1964.

Dans la nuit du et au petit matin du , cent cinquante militaires, gendarmes et policiers gabonais, dirigés par les lieutenants Jacques Mombo et Valère Essone, investirent le palais présidentiel . Les gendarmes de service expliquèrent qu'il s'agissait d'un exercice. Cependant, durant « l'exercice », les lieutenants traînèrent le président hors de son lit à la pointe de leurs fusils. Albert-Bernard Bongo entendit le bruit et téléphona au président de l'Assemblée nationale, Louis Bigmann, pour lui demander ce qui se passait. Louis Bigmann se présenta aux portes du palais présidentiel et s'adressa aux rebelles pour leur poser la même question. Les rebelles ouvrirent les portes et s'emparèrent de lui. Les putschistes arrêtèrent ensuite tous les membres du cabinet, sauf le respecté André Gustave Anguilé. Les comploteurs le laissèrent libre, espérant qu'il se rallierait à eux, mais, avant midi, il demanda à être, lui aussi, arrêté. Joseph Ngoua, le ministre des Affaires étrangères, fut malgré tout en mesure d'informer l'ambassade française avant d'être arrêté.