Otto Maria Carpeaux (Vienne, 1900 – Rio de Janeiro, 1978), né Otto Karpfen, était un essayiste, critique littéraire et journaliste autrichien naturalisé brésilien.

Né et formé en Autriche, Otto Karpfen acquit dans l’entre-deux-guerres un renom comme critique littéraire, et fut en même temps un idéologue du parti catholique conservateur. Cependant, de père juif, il préféra s’exiler à la suite de l’Anschluss de son pays natal au Reich allemand. Installé au Brésil, il devint, après avoir changé de nom et utilisant désormais la langue de son pays d’adoption, chroniqueur littéraire dans divers journaux et revues, et se mit à publier parallèlement une série d’ouvrages de critique littéraire, de musique et d’histoire culturelle, dont, en 1947, la monumentale História da Literatura Ocidental, vaste fresque raisonnée de la production littéraire d’Occident où auteurs et œuvres sont non seulement situés dans leur époque et leur mouvement littéraire, mais aussi, suivant une méthodologie ample, appréhendés au regard de leur contexte psychologique, économique, sociologique etc. Proche du PC brésilien, il s’en éloigna peu à peu à partir de la fin des années 1940, mais s’engagea, après le coup d’État de 1964, explicitement contre les régimes militaires qui se succédèrent ensuite.

Biographie En Europe Otto Maria Carpeaux naquit à Vienne, alors capitale de l’Empire austro-hongrois, le , comme fils unique de Max Karpfen, juif autrichien exerçant une profession libérale, et de Gisela Schmelz Karpfen, de confession catholique et issue d’une famille catholique traditionnelle. Le ménage au sein duquel il grandit ne disposait pas de grandes richesses matérielles, mais était pleinement intégrée à la société assez conservatrice (mais se libéralisant) de son temps. À l’issue de ses études secondaires dans sa ville natale, Otto Maria Carpeaux (qui se nommait encore Otto Karpfen) s’inscrivit, sur les instances de sa famille, à la faculté de droit, mais abandonna un an plus tard. Entre 1920 et 1930, il étudia à l’institut de chimie de l’université de Vienne, mais n’exerça jamais d’activité professionnelle en rapport avec cette formation scientifique Mauro Souza Ventura, 29 novembre 2011). Juventude comum, trajetórias opostas, consulté le décembre 2011.. À la même époque, il fréquentait en revanche les cercles littéraires de Vienne, assistait aux conférences publiques de Karl Kraus, et étudia parallèlement la philosophie (obtenant un doctorat en 1925), puis les mathématiques (à Leipzig, en Allemagne), la sociologie (à Paris), la littérature comparée (à Naples) et les sciences politiques (à Berlin), tout en se consacrant dans le même temps à la musique.

En , il épousa Hélène Silberherz, qui devait rester sa compagne toute sa vie. Ainsi qu’il appert de certains de ses ouvrages politiques, tels que , il abjura le judaïsme en 1933 pour se convertir à la religion catholique, et ajouta à son nom Maria et Fidelis, ne gardant toutefois ce dernier ajout que quelque temps seulement. Carpeaux, qui était rédacteur de la revue hebdomadaire et publiait déjà, à l’âge de 31 ans, des articles de critique littéraire dans l’importante revue , toutes deux établies à Vienne, sera cependant contraint de quitter son pays peu avant la Deuxième Guerre mondiale et de renoncer à la prometteuse carrière d’essayiste et de journaliste qui s’était ouverte à lui en Autriche dans les années 1930.

Karpfen/Carpeaux appartenait à une génération dont les valeurs morales et esthétiques étaient en porte-à-faux avec la culture et la société traditionnelles autrichiennes et qui s’était incarnée dans le mouvement Jeune Vienne (), lequel réunissait quelques noms retentissants dans le domaine de la poésie et du théâtre européens, tels que Hugo von Hofmannsthal, Hermann Bahr, Arthur Schnitzler et Stefan Zweig. Le principal point de désaccord de Karpfen vis-à-vis de ce mouvement portait sur la valorisation extrême de l’esthétique et sur l’idéalisme de ses représentants, ce qui les éloignait de l’engagement politique, que Karpfen justement considérait comme impératif dans l’Europe de l’entre-deux-guerres. Aussi Otto Karpfen fut-il actif comme journaliste politique et, une fois sa conversion au catholicisme accomplie, comme intellectuel organiqueOrganique au sens gramscien du terme. au service du programme politique clérical et conservateur défendu par le Parti social-chrétien autrichien, au point que certains auteurs en sont venus à le qualifier d’idéologue attitré de cette mouvance politique.

vignette|Otto Maria Carpeaux, photo prise à Anvers en 1939. Il devint l’homme de confiance de deux premiers ministres à Vienne, Engelbert Dollfuss et Kurt von Schuschnigg, les deux derniers chefs de gouvernement de l’Autriche avant que ce pays ne fût incorporé au Reich allemand. Cette annexion l’obligea à prendre le chemin de l’exil. Début 1938, il s’enfuit avec sa femme à Anvers, en Belgique, où il travailla pendant un an environ comme journaliste au quotidien belge de langue néerlandaise , et de solides indices portent à croire qu’il apporta aussi sa collaboration à la revue belge catholique la Cité chrétienne, sous le pseudonyme d’Otto Maria Fidelis et de Leopold WiesingerMurray G. Hall, Gerhard Renner, Handbuch der Nachlässe und Sammlungen österreichischer Autoren, éd. Böhlau Verlag, Wien, Köln, Weimar, 1995..

Il est à noter du reste que la partie européenne de la trajectoire de Karpfen/Carpeaux, quand il signait encore ses écrits par Otto Karpfen ou, après sa conversion au catholicisme, par Otto Maria Karpfen, n’a été que peu évoquée par Carpeaux tout au long de sa vie au Brésil, ou souvent simplement effleurée, sinon tout à fait occultée.

Les circonstances qui lui firent apparaître le Brésil comme une possibilité d’exil ne sont pas à ce jour totalement élucidées, mais il est certain cependant que sa condition de juif apostat eut pour conséquence de l’écarter des listes de réfugiés dressées par la communauté juive internationale. Toujours dans la sphère des conjectures, il est possible que les Karpfen aient pu bénéficier des activités du Raphaelsverein, organisation de bienfaisance allemande fondée par le Vatican dont le but était de trouver des lieux de refuge pour les catholiques non-aryens allemands. Son entrée au Brésil eut lieu par le biais d’une structure dans laquelle était impliqué, outre le Vatican, le Centro Dom Vital, institution qui, si elle était à ce moment-là (c’est-à-dire en 1939) déjà dirigée par Alceu Amoroso Lima, gardait encore une bonne part des tendances et attitudes ultramontaines héritées de son précédent directeur, Jackson de Figueiredo. Ce parcours ne sera pas sans incidence sur l’accueil qui sera ensuite réservé à Carpeaux au Brésil dans certains milieux intellectuelsEduardo Gomes Silva, communication au symposium de l’ANPUH, ..

Au Brésil Ainsi, Carpeaux, se sentant en insécurité devant la montée en puissance du fascisme en Europe, décida-t-il fin 1939 de fuir avec sa femme pour le Brésil. Durant le voyage en bateau éclata la guerre en Europe. En signe de répudiation de tout lien avec le Troisième Reich, il troqua son patronyme germanique Karpfen pour le nom français Carpeaux.

Au moment où il débarqua au Brésil, il ignorait tout de la littérature brésilienne, ne savait pas un mot de portugais, et ne connaissait personne sur place. Il fut, à titre d’immigrant, envoyé vers une fazenda (exploitation agricole) dans le Paraná, pour y travailler dans les champs.

Le cosmopolite et érudit Carpeaux gagna bientôt São Paulo, où, sans travail, il parvint à survivre en se résignant à vendre ses propres possessions, y compris livres et œuvres d’art. Déjà polyglotte à son arrivée, sachant en effet, outre l’allemand, sa langue maternelle, l’anglais, le français, l’italien, l’espagnol, le néerlandais, le catalan, le galicien, l’occitan, le latin et le serbo-croate, il n’eut aucune peine, vu ses connaissances des autres langues néo-latines, à s’approprier en l’espace d’un an la langue portugaise.

En 1940, il tenta de prendre pied dans le journalisme de son pays d’adoption, mais sans y parvenir. C’est alors qu’il écrivit une lettre à au sujet d’un article sur Eça de Queiroz. La réponse vint sous la forme d’une invitation à rédiger un article littéraire pour le journal O Correio da Manhã, de Rio de Janeiro, article qui sera publié et lui vaudra un emploi de chroniqueur littéraire. Il se mit à présent à publier des articles à intervalles réguliers. Jusqu’à 1942, Carpeaux écrivit en français ses articles, que l’on publiait ensuite en traduction portugaise. Sa grande érudition lui permit de faire connaître au Brésil des auteurs étrangers peu ou mal connus du public local et devint bientôt un critique littéraire renommé. Cette même année 1942, Otto Maria Carpeaux se naturalisa brésilien et fit paraître le recueil d’essais Cinzas do Purgatório (litt. Cendres du purgatoire).

Le bégaiement dont souffrait Carpeaux lui interdisant d’occuper une chaire d’enseignant universitaire, il occupa plusieurs postes de bibliothécaire : entre 1942 et 1944, il fut directeur de la bibliothèque de la Faculté nationale de philosophie, et de 1944 à 1949 directeur de la bibliothèque de la Fondation Getúlio Vargas. En 1943 parut de sa main Origens e Fins. En 1947, il acheva et publia sa monumentale História da Literatura Ocidental, en huit volumes, qui est considéré comme l’ouvrage le plus important en langue portugaise dans le domaine de l’histoire littéraire.. Le critique qualifia cet ouvrage d’un des plus brillants produits de la prose portugaise, nonobstant que Carpeaux ne fût pas lusophone de naissance. Cette œuvre est également unique en ceci que l’auteur s’attache à établir des relations entre les différentes périodes, à l’effet de créer une vision organique de l’histoire littéraire. Y sont évoqués brièvement et analysés plus de huit mille écrivains, depuis Homère jusqu’aux auteurs modernes, sans compter les auteurs seulement effleurés ; tous du reste sont traités dans leur langue d’origine, tant dans l’exposé les concernant que dans les passages tirés de leurs œuvres et la bibliographie présentée. Le nombre total des œuvres citées avoisine les .

En 1950, il devint rédacteur-éditeur du Correio da Manhã, et publia en 1951 Pequena Bibliografia Crítica da Literatura Brasileira, livre singulier sur la littérature nationale brésilienne, réunissant, dans l’ordre chronologique, plus de 170 auteurs classés selon les courants auxquels ils appartiennent, depuis la littérature coloniale jusqu’à nos jours. Parallèlement, il eut une abondante production de chroniqueur littéraire, écrivant toutes les semaines pour plusieurs journaux.

En 1953, il fit paraître (litt. Réponses et Questions) et Retratos e Leituras (litt. Portraits et Lectures). Vint ensuite la parution de , et, en 1960, de (litt. Des livres sur la table).

En 1961 et 1964, il obtint le prix Jabuti, dans la catégorie Critique littéraire/théorie littéraire. Après le coup d’État militaire, il devint le coéditeur, aux côtés d’Antônio Houaiss, de la Grande Enciclopédia Delta-Larousse..

Il mourut le à Rio de Janeiro d’une crise cardiaque.

Positionnement politique Sur le plan politique et idéologique, Carpeaux eut des positionnements en apparence contradictoires, propices en tout cas à alimenter une controverse autour de sa mémoire, controverse qui du reste avait cours déjà de son vivant et concerne la question de savoir s’il était un intellectuel réactionnaire ou un intellectuel « progressiste ».