La folie présente des faits saillants à travers l’histoire, concernant sa perception et son traitement.
Prémices Pour l’homme primitif, En s’y prenant comme avec les humains, par des incantations, des prières, des menaces, par la soumission et l’expiation ( le chamanisme). Pour les Hébreux, c’est un seul dieu qui régit la santé et la maladie. « C’est moi qui fais mourir et qui fais vivre, quand j’ai frappé, c’est moi qui rends la santé », dit le Deutéronome. La maladie est destinée à punir l’homme de ses péchés et la guérison est un attribut de la divinité. « Yahvé te frappera de délire, d’aveuglement et d’égarement des sens », dit encore le Deutéronome. Les démons qui provoquent la folie ne font qu’obéir aux ordres de Dieu. Parmi les croyances qui vont de l’homme primitif à l’époque moderne, est apparu, pendant la Grèce antique et la Rome antique, un courant de rationalité scientifique basée sur l’observation. Au , Pythagore a été le premier à dire que le cerveau est l’organe de l’intelligence humaine et le siège des maladies mentales. Puis Platon affirme que le principe vital du corps est l’âme. Le conflit existant entre les appétits inférieurs, désordonnés, et les fonctions organisatrices supérieures de la raison, constitue le fondement de la psychologie platonicienne. Au , Aristote décrit le contenu de la conscience. Se fondant sur l’observation introspective, il distingue ainsi entre la sensation, la conation (effort par lequel la volonté se détermine) et l’affectivité. Aristote considère que la pensée dirige la conation vers l’obtention du plaisir et l’élimination de la douleur. Pourtant, la raison, l’intelligence active ne sauraient elles-mêmes être expliquées car elles sont absolues : elles ne dépendent pas de l’expérience. Comme pour Platon, la raison est d’origine divine.
Pendant l’Antiquité grecque et romaine, les philosophes ne se contentent donc plus d’observer le monde qui les entoure, ils se mettent à s’observer eux-mêmes, à décrire leur propre fonctionnement. Mais leur observation s’arrête où commence le domaine réservé à la divinité. Cicéron, , est peut-être le seul auteur de l’Antiquité à avoir exprimé que l’homme est seul responsable de son propre comportement, normal ou morbide. Pour lui, ce n’est pas Dieu qui brouille l’intelligence et cause la maladie mais bien l’erreur de l’homme lui-même et c’est la philosophie qui peut le guérir. Un autre Romain, Soranus (93-138 ), a combattu la démonologie et fait usage de tout traitement dont l’expérience avait montré la sûreté ou l’efficacité. Selon l’Histoire de la psychiatrie, écrite en 1966 par Alexander et Selesnick, Soranus estimait pouvoir réduire l’état de malaise des malades mentaux en parlant avec eux de leurs occupations ou d’autres sujets susceptibles de les intéresser. Soranus a réduit au minimum l’usage des médicaments et des autres méthodes physiques, pour souligner l’importance de la relation existant entre le médecin et son patient. En 312, l’empereur Constantin, après sa victoire contre Maxence (« Par ce signe tu vaincras »), fait du christianisme la religion officielle de l’empire. Désormais les intérêts de l’Église se confondent avec ceux de l’État, pour le meilleur ou pour le pire. C’est en 354 que naît Saint Augustin, en Afrique romaine, d’une mère chrétienne, sainte Monique, dont l’influence sur son fils se révéla plus forte que celle de son père voluptueux. Saint Augustin a décrit, dans ses confessions, son conflit intérieur entre son amour de Dieu et son désir de donner libre cours à ses passions charnelles. Ce livre introspectif est en fait une psychanalyse réalisée sans psychanalyste et représente une étape importante du développement de la psychologie. Pour dominer ses passions, l’homme doit se livrer à un examen rigoureux de lui-même mais aussi bénéficier de l’aide surnaturelle de la grâce divine.
Croyances religieuses Puis les invasions barbares, les épidémies de peste, les famines, les tyrannies, l’insécurité généralisée, les malheurs de toutes sortes ont poussé les hommes à rechercher un réconfort dans les croyances surnaturelles. Les pratiques magiques, mystiques et démonologiques font alors un retour en force et le christianisme apporte à l’humanité souffrante le message d’espoir qu’elle attendait, celui d’une vie meilleure dans l’au-delà. Le dogme chrétien prédomine dans tous les domaines de la vie, y compris la santé. Les saints protègent contre les maladies, les prêtres chrétiens soignent les corps et les âmes, les malades se réfugient dans les églises, les monastères et les hôpitaux construits à proximité. Mais pendant le Haut Moyen Âge, l’esprit chrétien de charité a profité aux malades mentaux auxquels il apportait soutien et réconfort. Selon certains auteurs, l’assistance apportée aux malades à cette époque était supérieure à celle pratiquée aux et s. Mais, au fil des siècles, au fur et à mesure que s’impose le dogmatisme chrétien, se développent la démonologie et l’exorcisme. « Le fou est celui qui dit en son cœur que Dieu n’existe pas », dit le Psaume 53. Le fou, c’est donc l’athée. Et le chapitre 20 de l’Apocalypse précise que le diable a été enchaîné pour mille ans mais qu’il doit être ensuite relâché pour un peu de temps. C’est donc au début du deuxième millénaire que son règne peut commencer. Le diable choisit sa proie, pénètre en elle et la personne est possédée. « Le diable peut arrêter complètement l’usage de la raison en troublant l’imagination et l’appétit sensible, comme cela se voit chez les possédés », dit saint Thomas d’Aquin.
Les causes de la possession sont les péchés. Cela peut être le péché du possédé lui-même, souvent la luxure ou le blasphème, mais aussi le péché d’un membre de la famille ou d’un proche. Par exemple, un mari dit à son épouse : « Va au diable ! » et celle-ci sent instantanément le démon entrer en elle par son oreille. Souvent aussi, lorsqu’aucune faute majeure ne peut être reprochée à la personne qui perd la raison, c’est le péché de l’humanité en général que le possédé doit expier. Les hommes aussi bien que les femmes peuvent être saisis par Satan, dont le but est de nuire à toute l’espèce humaine : chevaliers, gens du peuple, moines et prêtres, vieillards, adultes ou enfants. Pour une fois, tout le monde se trouve logé à la même enseigne. On lutte contre la possession par l’exorcisme. Le Moyen Âge compte un très grand nombre de saints dont les exorcismes sont notamment décrits dans les Acta Sanctorum. Saint Antoine est l’un des plus connus, mais il en existe beaucoup d’autres, de notoriété plus ou moins locale. C’est donc le démon que l’Église et les théologiens combattent dans la personne du possédé, ce dernier étant d’abord considéré comme une victime. Le besoin de spiritualité est si grand qu’aujourd’hui encore chaque diocèse est doté d’un exorciste prêt à intervenir dans les cas avérés de possession.
Hérésie et troubles mentaux Il arrive aussi que ce soit l’homme qui recherche le commerce avec le diable. On a alors affaire à un sorcier. Dès le , des sorcières sont brûlées vives. Ce n’est pas l’Église mais l’opinion publique qui est à l’origine de la répression : face à un malheur survenu sans raison apparente, la foule en impute la responsabilité à une sorcière supposée. À partir du , l’autorité ecclésiastique prend le relais, notamment parce que les sorcières s’enquièrent de l’avenir auprès des démons alors que l’avenir est réservé à Dieu. La répression s’abat. Les sorcières et sorciers seront, dans toute l’Europe, torturés, excommuniés, mis au pilori, fouettés, emmurés, brûlés vifs.
Au aussi se produit l’amalgame entre hérétiques et malades mentaux. En 1239 et 1245, des Cathares accusés de sorcellerie sont condamnés par les tribunaux de l’Inquisition. En 1258, le pape Alexandre IV confie officiellement aux inquisiteurs italiens la répression de la sorcellerie. Or ces prétendus sorciers sont souvent des patients psychiques, ou du moins des gens au psychisme fragile. Voilà ce qu’en dit Muriel Laharie, auteur française qui a écrit un livre documenté sur la folie au Moyen Âge : « Leurs transes, leurs expériences oniriques et leurs hallucinations (favorisées parfois par la consommation de plantes ou de champignons hallucinogènes) entrent dans le cadre d’états hystériques ou dépressifs, ou bien de psychoses délirantes, aiguës ou chroniques. Mais leur mythomanie, leurs affabulations, leurs discours naïfs, confus ou incohérents sont expliqués par une pseudo-alliance avec le diable. » «... Sous les tortures, de malheureuses femmes déséquilibrées et impressionnables avouent n’importe quel crime. (…) La «chasse aux sorcières», qui battra son plein seulement à partir de la fin du , connaît ainsi ses premières manifestations à l’époque féodale. Elle doit être, à l’évidence, replacée dans le contexte de l’exclusion dont sont victimes au à la fois les hérétiques et les fous dans leur ensemble ; la folie ayant simplement, dans ce cas précis, pris le masque de la sorcellerie. »
Humanistes
Dès le , les premiers humanistes (Dante, Boccace et Pétrarque) vont s’attaquer aux doctrines rigides et autoritaires des scolastiques et substituer à l’autorité de l’Église celle des anciens. Mais la renaissance scientifique n’a vraiment commencé que lorsque les hommes se sont trouvés de nouveau capables de faire davantage confiance à leurs propres expériences qu’à celles des anciens, au temps des génies de la Renaissance tels que Copernic, Bacon, Léonard de Vinci, Machiavel, Montaigne, Érasme. Au début du , Thomas Platter, chevrier haut-valaisan illettré, quitte sa vallée natale pour mener dans toute l’Europe une vie d’adolescent gyrovague et chapardeur. Il survit aux maladies, au froid, à la faim ainsi qu’aux brutalités policières et à celles de ses camarades de rencontre. Il se fixe finalement à Bâle, où il monte une imprimerie, se convertit au protestantisme puis étudie la médecine. Il devient l’un des grands intellectuels humanistes de son temps. Son fils, Félix Platter (1536-1614), suit la voie paternelle et accomplit ses études de médecine à Montpellier. De retour à Bâle, il s’efforce de classer les maladies mentales et applique des méthodes précises dans l’observation des malades. Il passe beaucoup de temps dans les prisons, où sont enfermés de nombreux malades mentaux. Il considère que la plupart des maladies mentales sont dues à des lésions du cerveau mais, bon calviniste, estime que les fantasmes sexuels sont le résultat de l’intervention du diable ou d’un châtiment de Dieu.
Jean Wier (1515-1588), un Hollandais, a lutté pour démontrer que les sorcières étaient des malades mentales et devaient être soignées par des médecins au lieu d’être interrogées et brûlées par des ecclésiastiques. Il publia en 1563 son De praestigiis daemonorum (De l’imposture des démons) qui réfute point par point le Malleus Maleficarum (Le marteau des sorcières), qui est un code de la chasse aux sorcières, ouvrage pornographique élaboré en 1487 par deux Allemands. Certains des contemporains de Wier le surnommèrent «Weirus hereticus» et son livre fut mis à l’index par l’Église. Paracelse, né à Einsiedeln en 1493, a aussi pris clairement position contre les principes des brûleurs de sorcières.
Approches psychiatriques