vignette|Symcha Rotem dit « Kazik », lors d'une interview pour le Musée POLIN de l'histoire des Juifs polonais. (L'interview est disponible dans la collection du musée POLIN). Lhistoire orale est un concept qui désigne un ensemble de pratiques basées sur l'entrevue, souvent enregistrée, pour transmettre des témoignages au sujet de l'expérience vécue et du passé en général. Autrefois cantonnée à la cueillette de données scientifiques pour les historiens, elle s'est libéralisée au cours des dernières décennies, notamment à l'aide des nouvelles technologies audiovisuelles, et a pris une portée interdisciplinaire et parfois créative.. Considérée aujourd'hui, notamment par la recherche qualitative, comme un moyen privilégié d'expression de la subjectivité.., elle véhicule la mémoire des personnes interviewées en ce qui a trait entre autres à leur expérience personnelle. Elle concerne aussi le recueil de récits portés par des personnes qui ne sont pas nécessairement les témoins oculaires des faits rapportés. L'histoire orale se réfère également aux informations recueillies par cette méthode et aux travaux écrits (publiés ou non) basés sur ces données. Quoique ses traces soient traditionnellement conservées dans les dépôts d'archives et les grandes bibliothèques, l'apparition d'Internet ouvre de nouvelles avenues de diffusion...
Histoire Origines Utiliser des témoignages oraux en histoire est une pratique ancienne, le premier historien reconnu pour avoir travaillé avec des récits oraux est Hérodote d'Halicarnasse, qui écrit dans son deuxième livre : « À partir de maintenant, j'exposerai les récits [logoi] des Égyptiens comme je les ai entendus [akouô] ».
Pour Hérodote, les principaux instruments de la connaissance sont la vue, qui sert à voir les événements, les objets ou les monuments, et l'ouïe, qui permet de rassembler des témoignages oraux (akoé). Il privilégie la première à la seconde car il ne croit un témoignage que s'il a pu le vérifier visuellement, mais il utilise des sources orales surtout en ce qui concerne le passé ou les coutumes des peuples lointains, par exemple l'Inde, l'Éthiopie ou la Scythie. Hérodote pense que l'enquête orale est moins fiable et plus compliquée que l'enquête visuelle. De plus, il distingue divers degrés d'informations venant d'une enquête orale. La source orale la plus sûre consiste à interroger personnellement quelqu'un qui a vu l'événement ou à interroger des personnes détenant un savoir officiel tel que les prêtres des Égyptiens ou les prêtresses de Dodone. Dans la mesure du possible, les paroles doivent être vérifiées par la vue. Cependant, beaucoup d'autres d'informations sont de deuxième voire de troisième main. Thucydide reprend sa méthode pour étudier la guerre du Péloponnèse.
Hérodote et Thucydide créent la notion de témoins oculaires et auriculaires et conçoivent les premières enquêtes orales croisant les témoignages qu'ils recueillent. Cette importance du témoin est conservée dans l'histoire depuis l'antiquité juive et chrétienne, en passant par les chroniques médiévales jusqu'à Voltaire ou même Michelet, historien du . En Chine, lors de la période de la dynastie Zhou (1122-256 ), l'empereur mande des scribes pour recueillir les paroles du peuple dans l'intérêt des historiens de la cour. Le missionnaire franciscain espagnol du , Bernardino de Sahagùn et ses assistants interrogent une douzaine d'Indiens qui connaissent bien l'histoire aztèque et écrivent sur cette base un livre comprenant . Les africanistes, quant à eux, se tournent depuis le (voire avant) vers la tradition orale, dont celle des griots, car il s'y trouve des informations transmises de génération en génération.
Rejet En dépit de la tradition de transmission orale de l'histoire, le mouvement scientifique critique cette pratique à la fin du . Celle-ci reste néanmoins forte pendant plus de cinquante ans, en particulier dans le recueil de contes. Certains historiens allemands du , dont Leopold von Ranke, veulent que les historiens relatent le passé objectivement en se basant sur des documents écrits et non à partir de leur imagination. Le même Ranke considère cependant les témoins oculaires comme les sources les plus authentiques et directes en histoire et s’appuie sur les documents écrits produits, correspondances, mémoires, rapports d'ambassade…
Ce discrédit est aussi porté par des chercheurs français.. Ils rejettent les témoignages oraux appelés à l'époque « tradition orale ». Ils ne conservent que les documents écrits pour écrire l'Histoire..
Cependant, aux États-Unis, Hubert Howe Bancroft reconnait qu'il n'y a pas de grandes collections de livres, de journaux, de cartes et de manuscrits dans l'ouest Nord-américain mais que les sources sont les mémoires des personnes. Il engage des gens pour l'aider dans ses interviews et publie cinq volumes de témoignages..
Essor Durant le premier tiers du , d'autres historiens commencent à voir les bénéfices de l'histoire orale. Le Federal Writers Project (projet d'écrivains fédéraux), créé durant le New Deal, a pour but de montrer la diversité culturelle en Amérique. W. T. Couch décide d'étendre cette étude et rassemble plus de d'Américains. En France, ce sont les linguistes et les philologues qui entreprennent d'enregistrer des témoignages. Ils créent les « archives de la parole » en 1911.
Les historiens américains spécialistes de l'armée utilisent beaucoup les méthodes de l'histoire orale durant la Seconde Guerre mondiale, pour collecter des comptes rendus de la vie des militaires et des opérations militaires. Ils se servent aussi de documents écrits. Le lieutenant-colonel A. Marshall est un pionnier dans l'histoire orale de l'armée. Il interroge de nombreuses personnes à travers l'Europe à propos des opérations militaires. En 1948, Allan Nevins, professeur d'histoire à l'université Columbia, établit les premières archives afin de préserver les interviews. Il s'agit de lOral History Research Office (service de recherche d'histoire orale). Avant d'être historien, il est journaliste et interroge directement des personnes, élément essentiel du métier de reporter. Jacques Barzun et Henry F. Graff, deux collègues de Nevins, appellent au scepticisme savant et à la vérification des témoignages. Ils considèrent les propos des témoins oculaires comme partiaux et peu fiables. Dans les années 1950, les universités de Californie à Los Angeles et Berkeley développent des archives d'histoire orale. Par la suite, plusieurs universités suivent leur exemple tout comme les bibliothèques présidentielles, les agences du gouvernement, les corporations, les syndicats de travailleurs et les ordres religieux. Tous créent leurs propres archives orales.
Les premiers projets d'histoire orale aux États-Unis sont des récits portant sur les élites politiques, économiques et culturelles et adoptent une perspective d'histoire orale « du haut vers le bas ». À l'inverse, les projets des Européens s'enracinent plutôt dans l'histoire sociale et culturelle associée aux mouvements politiques de gauche. Ils réexaminent l'histoire « de bas en haut », en incluant les voix des personnes auparavant exclues de l'histoire. En 1954, l'Université de Californie à Berkeley crée un département régional d'histoire orale. George Stawart décide de continuer les interviews de Hubert Howe Bancroft. Cinq ans plus tard, en 1959, l'Université de Californie à Los Angeles met en place un programme d'histoire orale, sur la demande d'historiens, de libraires et d'autres universitaires.
Les premiers programmes universitaires basés sur l'histoire orale en Amérique voient le jour en 1960. Les archives nationales américaines commencent leurs programmes d'histoire orale dans les bibliothèques présidentielles entre 1961 et 1969. Les projets présidentiels jouent un rôle crucial en plaçant le gouvernement fédéral dans le courant de l'histoire orale. De plus, ils élargissent la définition de l'histoire politique, avec des interviews de personnes influentes, ou non, de l'administration de la Maison Blanche.
Nouveaux outils L'histoire orale s'étend considérablement au cours des années 1960. Une partie de cette expansion est due à l'accès au magnétophone à cassette, inventé en 1963.
En 1966, les historiens britanniques fondent The History Workshop (l'Atelier d'Histoire) reposant sur la collaboration entre chercheurs, archivistes, conservateurs, historiens locaux et utilisant des travaux amateurs réalisés par des passionnés. L'histoire orale est l'un des outils qui convient à tous. En 1978, le travail de Paul Thompson donne de la crédibilité scientifique aux « histoires cachées » révélées par les interviews. Aux États-Unis, l'approche par le bas s'implante dans les années 1970, lorsque les historiens oraux s'intéressent grandement aux races, aux genres, aux classes et aux communautés locales. Énormément d'ouvrages d'histoire orale sont vendus grâce à la promotion de cette tendance, ce qui permet au mouvement d'être largement reconnu. Les historiens oraux débattent du mérite des interviews des élites ou des personnes plus modestes. Cependant, beaucoup apprécient que les deux approches utilisent la même méthode. Pour avoir une compréhension plus vaste des actions et des contre-actions, des motivations et des résultats de l'histoire humaine, les enquêteurs interrogent tout type de personnes et élaborent des projets qui enregistrent de nombreuses perspectives de différents niveaux. Les projets d'histoire orale deviennent un élément essentiel du programme des universités et des organisations communautaires. Les gouvernements perçoivent aussi la valeur de la collecte d'interviews. Durant la Seconde Guerre mondiale, l'armée américaine envoient des reporters enquêter immédiatement après les batailles sur les expériences de combats vécues par les soldats. Après la Seconde Guerre mondiale, des projets d'interviews des combattants se développent dans chaque camp ; il s'agit d'interroger les stratèges militaires, les prisonniers de guerre, les objecteurs de conscience et ceux qui travaillent à la défense. Parfois, les enquêtes sont internes afin de créer leurs propres archives. D'autres entités collectent aussi des témoignages, tels les parcs nationaux, qui les utilisent pour informer leurs visiteurs ou comme source pour reconstruire des bâtiments.
Expansion Le mouvement de l'histoire orale se répand à travers le monde. En Asie, Afrique ou en Amérique Latine, il sert à enregistrer les témoignages de ceux qui ont renversé les anciens ordres et de ceux qui ont souffert sous ces régimes. En Europe de l'Est, les historiens enregistrent les dires de personnes ayant vécu sous le régime communiste , et interrogent les protagonistes des deux camps. Certaines sociétés utilisent l'histoire orale pour comprendre et lutter contre d'anciennes injustices. Les Australiens revoient leurs relations avec les Aborigènes, les Américains et les Canadiens font de même avec les autochtones. En France, le mouvement de l'histoire orale apparaît grâce à la convergence de plusieurs éléments : l'invention du magnétophone, en 1948, et sa diffusion à partir des années 1960. Les sciences sociales adoptent une nouvelle méthode, celle de l'entretien qualificatif. L'histoire orale continue de s'implanter dans le monde scientifique dans la deuxième moitié du siècle grâce à des successions de numéros spéciaux de revues, de colloques internationaux et de tables rondes interdisciplinaires.