La révolution de Chuquisaca est le soulèvement populaire survenu le dans la ville de Chuquisaca (ancien nom de l’actuelle ville bolivienne de Sucre), sise alors dans la vice-royauté du Río de la Plata. La Real Audiencia de Charcas, avec l’appui des milieux indépendantistes et du collège des docteurs de l’université, destituèrent le gouverneur en place et formèrent leur propre comité local de gouvernement (junta de gobiernoObservons que le terme junta n’a pas en espagnol la connotation négative qu’il a dans les autres langues, notamment en français, et désigne, de façon tout à fait générale, tout groupe de personnes aptes ou habilitées à prendre des décisions au nom d’une collectivité, quelle qu’en soit la taille et quelle que soit la matière concernée. Ainsi, un comité d’entreprise est appelé junta de empresa, le conseil communal junta municipal, etc. Pour mieux coller aux dénominations historiques originales, nous avons jugé opportun de garder le mot ― sous sa forme francisée de junte ― dans Première Junte, Grande Junte, Junte protectrice, etc., plutôt que d’adopter des appellations telles que Premier Comité de gouvernement, Grand Comité etc., sans doute plus neutres, mais assez malcommodes et peu évocatrices.). Ce mouvement de rébellion se produisit dans un contexte de flottement politique consécutif à l’occupation par les troupes napoléoniennes d’une partie de la métropole espagnole ; la mise en détention de la famille royale par la France avait déterminé la création en Espagne de diverses juntes prétendant régner sur les territoires d’outre-mer au nom du souverain déchu.
Si les protagonistes de ce mouvement, resté loyal en principe au roi Ferdinand VII, justifièrent leur rébellion par le soupçon que le gouvernement vice-royal projetait de mettre le territoire sous l’autorité de l’infante Charlotte-Joachime de Bourbon, c'est-à-dire du Brésil voisin, les événements servirent aussi d’emblée de signal pour l’entrée en action des secteurs indépendantistes, qui propagèrent la rébellion à La Paz, où se constitua bientôt la dénommée Junta Tuitiva (Junte de défense), à l’issue d’un soulèvement plus radical et plus ouvertement indépendantiste. Une fois cette dernière violemment réprimée par les troupes péruviennes, la junte de Chuquisaca fut finalement dissoute et le mouvement, au terme d’une vaine résistance, durement réprimé à son tour.
Dans l’historiographie hispano-américaine indépendantiste, il est d’usage (abusivement selon certains) de désigner cet événement par Primer Grito Libertario de América (litt. Premier Cri de liberté de l’Amérique)El primer grito libertario de América . Bolivian Press, nonobstant que les mobiles des insurgés fussent variés, voire divergents. La révolution de Mai, qui eut lieu quelques mois plus tard à Buenos Aires, si elle prit prétexte à la même problématique institutionnelle que les révolutions de Chuquisaca et de La Paz ― problématique rendue plus aiguë encore, ou plus propice, par l’occupation militaire française de la péninsule Ibérique tout entière ―, fut le véritable déclencheur de la vague indépendantiste en Amérique hispanique.
Antécédents Invasion de l’Espagne par les troupes françaises
vignette|200px|Charles IV et sa famille, par Goya.
Le , les troupes françaises, sous le commandement du général Junot, envahirent l’Espagne, alliée du Premier Empire. L’objectif poursuivi par Napoléon Bonaparte était d’occuper le royaume de Portugal, qui s’opposait à la mise en œuvre du blocus continental contre la Grande-Bretagne.
Le , le ministre espagnol Manuel Godoy signa le traité de Fontainebleau, par lequel l’Espagne s’engageait à soutenir cette offensive. Ce nonobstant, les forces de Junot entreprirent de prendre le contrôle effectif d’une série de villes et de points stratégiques du pays, ce qui motiva la maison royale à se retirer sur Aranjuez, près de Madrid, pour y préparer son émigration vers l’Amérique, à l’instar de la stratégie adoptée par la cour portugaise, laquelle avait, à la suite de l’entrée des troupes françaises dans son pays, décidé de se transporter le vers le Brésil.
Après que l’on eut appris cette rumeur, se produisit, le , la mutinerie d'Aranjuez, qui contraignit Godoy à la démission et Charles IV à abdiquer en faveur de son fils Ferdinand VII. En réaction à ces événements, les Français occupèrent Madrid le et Napoléon ordonna le transfert de la famille royale espagnole vers Bayonne.
vignette|200px|Le deux mai 1808 à Madrid.
Quelques jours après le soulèvement populaire du à Madrid, réprimé de façon sanglante, Ferdinand reconnaissait, le , lors d’une série d’événements connus sous le nom d’Abdication de Bayonne, son père Charles IV comme roi légitime, en conséquence de quoi — attendu que celui-ci avait cédé ses droits à Napoléon — la couronne revenait désormais à l’Empereur, qui désigna ensuite son frère Joseph Bonaparte roi d’Espagne et des Indes.
Comités de gouvernement en Espagne Cependant, ni l’abdication, ni le servilisme dont avait fait preuve le roi Ferdinand, ne suffirent à amener la population à accepter le changement dynastique. Le fut constitué le premier comité de gouvernement (junta) à Oviedo, dans les Asturies ; puis à intervalles de quelques jours en surgirent d’autres, provinciales ou locales, à Murcie, Villena, Valence, León, Santander, la Corogne, Ségovie, Valladolid, Logroño, etc.Radaelli, Sigfrido, Las juntas españolas de 1808, .
vignette|360px|Séville, port des Indes.
Le , Séville mit sur pied son propre comité de gouvernement sous le nom de Junta Suprema de España e Indias, qui prétendait, au même titre que les autres, gouverner au nom de Ferdinand VII et préserver les droits de celui-ci au trône d’Espagne, position qui la porta à déclarer la guerre à Napoléon le Après quelques dissensions entre les juntes et devant la nécessité évidente de s’accorder sur une politique commune face à l’invasion et devant les gouvernements amis, principalement la Grande-Bretagne et le Portugal, il fut mis en place à Aranjuez, le 25 septembre de cette même année, la Junte suprême centrale, ou Junte suprême centrale gouvernementale du Royaume (Junta Suprema Central Gubernativa del Reino), comprenant des représentants de plusieurs des juntes locales. Poussée par l’avancée des troupes françaises, la Junte se retira en novembre vers l’Estrémadure, et le 17 décembre 1808 sur Séville, où furent convoquées en mai 1809 les Cortes constitutionnelles, et dut finalement se replier sur l’ île de Léon, à Cadix, le 23 janvier 1810. Peu de jours plus tard, le 29 janvier, la Junte suprême décida de se dissoudre et de céder la place au Conseil de régence d’Espagne et des Indes, composé de cinq membres, avec seulement un représentant de l’Amérique. Le 24 septembre 1810 ne restèrent finalement en place que les Cortes générales, qui allaient approuver la constitution espagnole de 1812. Cf. Sigfrido Radaelli, Las juntas españolas de 1808, ..
C’est dans ce contexte qu’éclata en 1809, d’abord à Chuquisaca, et ensuite dans nombre d’autres villes américaines de l’Empire espagnol, une crise politique, consécutive à la fois à la crise institutionnelle survenue dans la métropole, et aux tensions révolutionnaires qui arrivaient à maturation dans les sociétés coloniales.
Goyeneche dans le Haut-Pérou vignette|140px|right|José Manuel de Goyeneche.
Lorsque les troupes de la division française du nord, commandée par Joachim Murat, prirent la ville de Madrid, le , le capitaine de milices José Manuel de Goyeneche était de service dans la ville. Il était d’origine américaine, natif d’Arequipa, dans le Bas-Pérou, et descendant d’une famille aisée d’origine européenne : son père, de convictions royalistes, l’avait envoyé se former dans la péninsule, où il se signala entre autres par sa loquacité naturelle et ses dons évidents pour l’intrigue, et surtout par son entregent.
Goyeneche s’approcha de Murat, conseiller de Joseph Bonaparte, et sut gagner sa confiance. L’Empereur souhaitait étendre sa domination sur l’Amérique espagnole à l’effet de priver de marchés ses adversaires et de s’assurer le flux des redevances ; cependant, sans ressources navales susceptibles de réaliser ce dessein, il dépendait totalement de sa capacité à aiguiller vers ce but les loyautés des Américains, soit par l’expédient de maintenir leur allégeance au monarque, quel qu’il fût, soit, si nécessaire, en favorisant le parti de l’indépendance.
vignette|140px|left|Joachim Murat. Murat donna alors mission à Goyeneche d’obtenir de la part des gouvernements et peuples d’Amérique du Sud leur soumission à la nouvelle dynastie, et lui fit parvenir les lettres de créance correspondantesRamón Muñoz, La guerra de los 15 años en el Alto Perú..
Alors qu’il se trouvait déjà à Cadix et qu’était prêt le vaisseau battant pavillon français qui devait l’emmener en Amérique, se produisit dans la proche Séville le soulèvement du et la subséquente formation d’une junte de gouvernement.
Fortement compromis aux yeux de ses compatriotes, Goyeneche se rendit à Séville, où il se présenta devant les nouvelles autorités comme un fidèle vassal, victime de sa loyauté à la cause royaliste. Étant donné les circonstances difficiles, il ne lui coûta que peu de convaincre la junte, d’autant moins qu’un des membres de celle-ci, et l’un des plus intrigants, le père Gilito, était un proche ami d’un de ses oncles.
La Junte de Séville ‒ tout en l’élevant, à titre extraordinaire, au rang de brigadier (le bond de capitaine de milices à brigadier de l’armée royale était exceptionnelle, même en les circonstances données) ‒ le nomma son chargé de mission spécial en Amérique, avec l’instruction d’obtenir que Ferdinand VII fût reconnu comme roi dans les vice-royautés du Río de la Plata et du Pérou, et que fussent reconnues les revendications de la Junte de Séville de gouverner au nom du monarque, ce à quoi elle n’avait en réalité aucun titre.
L’ampleur de son mandat était telle qu’il était habilité ‒ prérogative non fondée en droit, mais seulement affirmée par ses mandants ‒ à démettre et à faire incarcérer tout fonctionnaire manifestant quelque opposition que ce fût à Ferdinand VII comme roi légitime d’Espagne, sans avoir considération de ce que l’autorité de ces mêmes fonctionnaires émanait du roi Charles IV, comme cela était le cas notamment des vice-rois. Chargé de ces deux dossiers, Goyeneche revint à Cadix et s’embarqua en compagnie de l’émissaire français de Murat.
vignette|140px|Charlotte-Joachime d'Espagne.
En faisant, sur le trajet pour Buenos Aires, escale à Rio de Janeiro, en août de cette même année, il s’entretint avec l’infante Charlotte Joachime de Bourbon, sœur de Ferdinand VII et reine régente de Portugal au Brésil, qui nourrissait l’ambition de reprendre à son compte les titres de son frère sur les terres américaines. Charlotte remit à Goyeneche des lettres contenant ses prétentions et adressées aux autorités coloniales qu’il se proposait de visiter. Il y était énoncé en particulier :
vignette|140px|Ferdinand VII d’Espagne.
Goyeneche accepta la mission, sans s’engager autrement — selon ses propres dires — qu’à faire office de messager ; il est probable cependant que son attitude en était une de pur opportunisme, autant que dans les dossiers à lui confiés par Murat et par le conseil de Séville. Une lettre confidentielle que Chalotte écrivit à son secrétaire privé José Presas porte :