vignette|upright=1.5|Bucarestois manifestant en faveur des Alliés pendant la Première Guerre mondiale en 1915.
Durant la Première Guerre mondiale, le royaume de Roumanie, où règne depuis le roi Ferdinand, reste neutre les deux premières années, puis rejoint l'Entente à la fin du mois d'. L'alliance avec la Russie en guerre, mal coordonnée, ne parvient pas à repousser l'offensive des puissances centrales qui, au terme d'une attaque concertée de troupes austro-allemandes d'une part, et bulgares d'autre part, prennent Bucarest et repoussent les forces roumaines vers la Moldavie. Le royaume de Roumanie doit capituler à la suite de l'effondrement de l'armée russe et de l'armistice entre la Russie bolchevique et les puissances centrales, puis accepter une paix de défaite en . La désorganisation du front roumain permet cependant à la Roumanie d'obtenir le rattachent de la Bessarabie au royaume en . Jamais ratifiée, la Paix de Bucarest constitue une indéniable victoire des Puissances centrales mais n'empêche pas le retour de la Roumanie dans le conflit durant la phase ultime de la guerre, en , après la défaite bulgare et la déroute de la monarchie des Habsbourg sur le front italien.
Roumanie face à la guerre Neutralité roumaine Neutralité annoncée Alliée à l'Autriche-Hongrie depuis la signature d'un traité secret en 1883, la Roumanie est dirigée, au moment de l'attentat de Sarajevo, par un monarque élu qui est resté très allemand, même s'il règne sur son pays depuis 1866. Issu de la branche cadette de la maison de Hohenzollern, le roi est convaincu de l'invincibilité de son pays d'origine. Profondément germanophile, il est en opposition avec la princesse héritière Marie de Kent, née britannique et fortement pro-Entente, et surtout avec les élites roumaines, traditionnellement francophiles.
Peu après le déclenchement de la Première Guerre mondiale, le , le souverain réunit le Conseil de la Couronne à Sinaia et demande à ses membres de faire entrer la Roumanie en guerre aux côtés des empires centraux. Malgré le soutien de Petre P. Carp, le roi se retrouve isolé et le Conseil décide de se limiter à une neutralité armée. Après avoir un moment envisagé d'abdiquer, Carol accepte la signature, le , d'une convention secrète, avec la Russie, dans laquelle Saint-Pétersbourg, en échange de la neutralité de la Roumanie, s'engage à défendre l'intégrité de son territoire et favoriser ses revendications sur les territoires roumanophones d'Autriche-Hongrie.
Dès la fin du mois de , la neutralité roumaine est annoncée à l'ambassadeur austro-hongrois, Ottokar Czernin. Les responsables de la double monarchie conscients dans les mois qui précèdent le conflit de la réalité des liens qui unissent Bucarest à la Duplice germano-austro-hongroise, souhaitent voir clarifier la position du royaume en cas de guerre européenne.
À la mort de Carol , le , son neveu et successeur Ferdinand maintient la neutralité du pays en dépit du capital de sympathie dont bénéficient les Alliés dans la population et dans la classe politique roumaine.
À partir de l'automne 1914, l'entrée de l'Empire ottoman dans le conflit oblige le Reich et la double monarchie à approvisionner l'armée ottomane. Sur le territoire roumain, comme sur le territoire bulgare, transite une contrebande de guerre à destination de l'Empire ottoman.
Préparations en vue d'une intervention
Cependant, à l'abri de cette neutralité proclamée, le gouvernement prépare, dans un contexte de dégradation des relations avec la double monarchieLes relations austro-hungaro-roumaines se dégradent lentement à partir de 1910, en raison de la politique menée en Transylvanie par le gouvernement de Budapest., l'intervention du pays aux côtés des puissances alliées, quand les circonstances le permettront.
Parallèlement à cette dégradation, les Alliés escomptent, dès l'automne 1914, l'intervention des États balkaniques encore neutres à leur côte, dont le royaume roumain ; pour ce faire, ils multiplient les attaques contre l'Empire ottoman.
Buts de guerre Buts de guerre de la Roumanie en Autriche-Hongrie vignette|upright=1.5|Carte de Chopin et Ubicini, Provinces danubiennes et roumaines, ed. Firmin Didot, Paris 1856 : en violet, les habitats des roumanophones, buts de guerre de la Roumanie. Le royaume de Roumanie, constitué en 1859 par l'union des deux principautés danubiennes de Moldavie et Valachie, n'englobe en 1916 que la moitié des Roumains, car d'une part près d'un tiers vit en Hongrie, et notamment en Transylvanie, et d'autre part la Moldavie avait été depuis 1775 et 1812 diminuée de moitié par les empires autrichien et russe de sorte qu'un cinquième des Roumains vivait en Bucovine autrichienne et en Bessarabie russe. Le royaume mène donc une politique irrédentiste visant à obtenir pour ces régions un maximum d'autonomie locale et de droits linguistiques et culturels pour les roumanophones : avec la guerre, cette politique monte en puissance et se transforme en revendications territoriales. Cependant, l'Autriche-Hongrie et la Russie combattant dans des camps opposés, il est clair que la réunion à la « mère-patrie » (patria mamă) de toutes ces régions est impossible. En rejoignant les Alliés, la Roumanie renonce implicitement à la Bessarabie, où les Moldaves revendiquent le rétablissement de la langue roumaine comme langue locale de leur provinceLa Bessarabie formait alors un gouvernement de l'Empire russe, mais sa langue autochtone avait été interdite au profit du russe dans les églises en 1833, dans les établissements d’enseignement secondaire en 1842, dans les écoles primaires en 1860 et dans toute la sphère publique en 1871 : Charles King, The Moldovans: Romania, Russia, and the Politics of Culture, Hoover Institution Press publ. , . et Klaus Heitmann, "Probleme der moldausichen Sprache in der Ära Gorbatschew", in: Südosteuropa , 1989.. Aussi, au début du conflit, les responsables politiques russes semblent prêts à garantir au royaume roumain des droits culturels en Bessarabie en échange de la neutralité (la Roumanie étant alors proche de la Triplice), en plus de l'annexion de la Transylvanie et de la Bucovine au détriment de l'Autriche, en échange de son entrée en guerre à leur côté.
Dans ce contexte, comme lors des négociations avec l'Italie, les Alliés sont prêts à accéder à la totalité des revendications roumaines sur l'Autriche-Hongrie. Les gouvernants roumains obtiennent ainsi la garantie du rattachement de la Transylvanie historique, du Nord-Est du Banat (à partager avec la Serbie qui, elle aussi, le revendiquait), du Sud du Maramureș, et la Bucovine du moment que ces territoires soient occupés par les unités roumaines le jour de l'armistice.
Buts de guerre des puissances centrales en Roumanie vignette|upright=1.5|La Roumanie entre les belligérants, 1914. Les puissances centrales se montrent elles aussi intéressées par l'exercice d'un contrôle politique et économique sur la Roumanie. Celles de l'Empire allemand sont surtout politiques et économiques : accéder aux réserves pétrolières du Royaume alors quatrième producteur mondial, s'emparer des et contrôler les bouches du Danube et les ports de la mer Noire. Celles de l'Autriche-Hongrie sont surtout politiques et stratégiques : s'assurer de la mise en place d'un gouvernement ami, afin de sécuriser la Transleithanie et d'empêcher le développement de velléités autonomistes en Transylvanie, et contrôler les cols des Carpates pour empêcher la Roumanie de mener de futures offensives. Celles de la Bulgarie sont surtout territoriales : annexer la Dobroudja qu'elle a toujours considéré comme une province historique bulgare, et surtout la Dobroudja du Sud où, parmi les chrétiens, les Bulgares étaient majoritaires, et que la Roumanie lui avait arrachée en 1913 en l'attaquant à revers durant la Deuxième guerre balkanique. Cependant, face à ses demandes, les représentants allemands défendent le maintien de l'existence du royaume, contre ses alliés austro-hongrois et bulgare, afin de limiter l'influence russe dans la région.
La conquête de la Roumanie à peine achevée, les appétits des puissances centrales se manifestent. En , Czernin avait proposé la répartition des conquêtes des puissances centrales en Roumanie selon un pool, mais les responsables allemands s'y étaient montrés opposés. Ce refus avait rendu nécessaire des négociations entre les puissances centrales, afin de clarifier les objectifs des uns et des autres. Ainsi, en janvier, puis en mars 1917, les négociateurs austro-hongrois exposent les ambitions de la double monarchie en Roumanie, et obtiennent la garantie de l'influence austro-hongroise en Roumanie contre l'abandon de la Pologne à l'Allemagne.
Ainsi, dès le mois de mars 1917, lors des premières conférences austro-allemandes, les diplomates allemands affirment ne poursuivre aucun objectif politique dans le royaume, tandis que les diplomates austro-hongrois proposent un règlement global de la question des changements de souveraineté, mettant en jeu la France, l'Italie et la Russie d'une part, l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie, d'autre part, aux dépens de la Roumanie, la France recouvrant une partie de l'Alsace-Lorraine ; la Pologne russe, promise initialement à l'Autriche-Hongrie, reviendrait à l'Allemagne, et Vienne se dédommagerait en annexant l'Olténie roumaine (qui avait déjà été brièvement autrichienne entre 1718 et 1739). Cependant, les représentants allemands repoussent cette proposition austro-hongroise et réaffirment l'intérêt de leur pays pour le contrôle du port de Constanța et des voies de communication, notamment les voies de chemins de fer reliant ce port au Danube. Ainsi, lors des négociations de 1917, les négociateurs allemands souhaitent voir le Reich intégrer la , liant depuis 1883 l'Autriche-Hongrie, la Serbie, la Bulgarie et l'Empire ottoman, afin de garantir dans la durée la sûreté des liaisons entre l'Allemagne et la Roumanie.
De plus, les diplomates allemands souhaitent s'assurer le contrôle du port de Constanța, clé du contrôle de la péninsule balkanique ; ce contrôle est conçu pour être souple dans sa forme, soit directe, en l'annexant, soit indirecte, en le contrôlant. Ce n'est pas le seul but de guerre allemand sur le Danube : en effet, les Allemands souhaitent exclure de la commission internationale du Danube, qui régit le commerce sur le fleuve, la France, la Grande-Bretagne et l'Italie. Au mois de , Guillaume II, de retour d'un voyage en Roumanie, affine les objectifs allemands dans le royaume.
Pour s'assurer le contrôle des champs pétrolifères roumains et le libre usage du port de Constanța, face à leurs alliés récalcitrants, les responsables allemands rappellent en 1917 la part prépondérante prise par les armées impériales dans la conquête du pays.
Les militaires allemands souhaitent en outre faire du pays une base arrière contre la Russie. Ainsi, au cours de l'automne 1917, alors que la Russie est déjà en train de s'effondrer, l'OHL, le grand quartier général allemand, Erich Ludendorff notamment, demande, sinon un lien territorial direct, du moins une liaison ferroviaire directe entre l'Allemagne et une Roumanie totalement vassalisée politiquement et économiquement, soumission compensée par quelques agrandissements à l'Est de la République démocratique moldave que les Roumains de Bessarabie venaient de proclamer, et dont le parlement souhaitait s'unir à la Roumanie..
Enfin, pour assurer la pérennité de leur influence dans le royaume, les Allemands se montrent partisans de la réorganisation sur le modèle allemand de l'État roumain et de ses institutions, organisés jusqu'alors sur le modèle français.
Roumanie en guerre Négociations des deux camps