Les Éditions du Jour est une maison d'édition québécoise fondée en 1961 et dont les activités cessent en 1980. Fondée par Jacques Hébert, elle est principalement reconnue pour sa collection des « Romanciers du Jour », qui accueille, tout au long de l'existence de la maison d'édition, certains auteurs promis à une reconnaissance durable, comme Marie-Claire Blais et Roch Carrier, de même que d'autres déjà confortablement installés dans le paysage littéraire québécois, comme Jacques Ferron et Yves Thériault.
Histoire
Jacques Hébert et les Éditions de l'Homme
Dans les années 1950, Jacques Hébert, alors globe-trotter, journaliste, auteur dont les récits de voyage sont publiés chez Fides, fait ses armes en matières éditoriale et intellectuelle. Le plongeon dans le monde de l'édition s'entame en 1954 avec la fondation de Vrai, journal hebdomadaire publié jusqu'en 1959 et qui a pour objectif de dénoncer les travers du gouvernement de Maurice Duplessis qui, selon Hébert, « n'en finissait plus de se décomposerJacques Hébert, cité dans MICHON, Jacques (dir.). Histoire de l'édition littéraire au Québec au . La bataille du livre : 1960-2000, Montréal, Fides, 2010, ». C'est dans ce journal qu'il publie une série d'articles visant à discréditer le gouvernement dans sa décision d'exécuter en 1956 Wilbert Coffin, prospecteur accusé d'avoir tué trois touristes américains en Gaspésie en 1953. Plus tard, il écrit un pamphlet, Coffin était innocent, qu'il publie dans la première maison d'édition qu'il fonde en 1958, les Éditions de l'Homme. Hébert est également l'artisan derrière la publication des Insolences du frère Untel, ouvrage vendu à plus de dans les mois suivant sa publication en 1960MICHON, Jacques (dir). Op. cit., , une pièce maîtresse du débat sur la particularité et la légitimité du français québécois qui fait rage à l'époque.
Les débuts du Jour
Des romans à prix modiques
Jacques Hébert avait la volonté de créer une collection de romans au prix modique de un dollar, répétant ainsi la formule qu'il avait employée pour publier Coffin était innocent – le livre était imprimé sur du papier journal et vendu dans les tabagies et kiosques à journauxIbid., . Edgar Lespérance, imprimeur du journal Vrai et associé de Hébert aux Éditions de l'Homme, n'approuve cependant pas le projet. Aussi, le , Hébert ne renouvelle-t-il pas son contrat et crée de son côté les Éditions du Jour avec en poche déjà quelques manuscrits.
En examinant les premières années du Jour en rapport avec la période de l'apogée, que Claude Janelle situe entre 1968 et 1974, la maison d'édition se développe à grande vitesse, malgré des débuts aux succès modestes. Très tôt, les livres sont publiés dans une large série de collections dont les sujets sont plus variés les uns que les autres – dans la seule saison littéraire de 1962, ce sont publiés dans huit collections différentesJANELLE, Claude. Les Éditions du Jour. Une génération d'écrivains, Montréal, Hurtubise HMH (coll. Cahiers du Québec, collection Littérature), 1983, . Si Jacques Hébert se montre consciencieux pour débusquer les talents de jeunes auteurs, on ne peut en dire autant de l'organisation et de l'unicité de ses collections. Jusqu'à la fin, excluant les coéditions avec d'autres maisons, on en compte 26; les livres qu'elles regroupent sont interchangeables et même les titres des collections entrent parfois en contradiction : ainsi, on retrouve les « Proses du Jour » à côté des « Romanciers du Jour » (sans que l'on prenne la peine de définir ce qu'est la « prose »), des titres figurant dans la « Petite collection » (qui inclut Le Nouveau parti de Stanley Knowles, fondateur du Nouveau Parti démocratique) pourraient tout aussi bien se retrouver dans « Essais » ou « Idées du Jour », et la curieuse « Hors-collection » se veut un capharnaüm de titres sans rapport les uns avec les autres alors qu'une partie des publications de la maison est déjà publiée « sans désignation de collectionIdem. ».
Malgré tout, une constante demeure. Au cours de l'existence de la maison, la collection la plus stable demeure celle des « Romanciers du Jour » – 1978 est la seule année où rien n'y est publié – ce qui porte à croire que Jacques Hébert, tout le temps qu'il tient la barre du Jour, reste fidèle à son objectif : fournir sur le marché du livre québécois une série de romans accessibles à prix modiques et résolument actuels.
Chercher la relève
Avant 1968, quelques exemples de romans illustrent le renouveau désiré par Jacques Hébert dans la littérature québécoise – et tous ou presque sont portés par de jeunes auteurs. La guerre, yes sir!, premier roman que Roch Carrier publie au Jour, marque une rupture avec l'urbanité et la cosmogonie de la ville explorées dans les romans des années 1950 par, entre autres, Gabrielle Roy et André Langevin. Carrier publie quatre autres romans au Jour, préambule à une longue carrière d'écrivain.
D'autres romans tentent d'innover au sein d'une littérature largement dominée par l'écriture et les thématiques abordées par des auteurs comme Yves Thériault (qui publie sept romans au Jour) ou Gérard Bessette (qui y publie Le Cycle). Jean Basile, dans La jument des mongols paru en 1964, raconte la fraternité de trois jeunes Montréalais. C'est un roman placé sous le thème de l'affection et de l'interdépendance dans les rapports humains. L'écriture installe un univers qui, selon Claude Janelle, « s'apparente à l'univers romanesque de [Réjean] Ducharme, et particulièrement L'Hiver de forceJANELLE, Claude. Op. cit., . » De fait, L'avalée des avalés paraît deux ans plus tard chez Gallimard.
vignette|Marie-Claire Blais au Salon du livre de Montréal 2010 C'est au Jour que Marie-Claire Blais s'impose dans le paysage littéraire québécois comme auteure prometteuse de la relève. En 1966, lorsque Une saison dans la vie d'Emmanuel, publié un an plus tôt, remporte le prix Médicis, c'est la révélation d'un exploit digne de l'attribution du prix Femina en 1947 pour Bonheur d'occasion. Cette reconnaissance fait des Éditions du Jour le centre d'attention médiatique au sein du monde littéraire québécois. Sur le plan financier, les coffres sont renfloués et la production augmente. C'est à l'Institut littéraire de Québec que Blais avait fait quelques années auparavant ses débuts en tant qu'écrivaine et on y avait refusé Le Jour est noir sous prétexte d'inaccessibilité. Jacques Hébert, en acceptant de publier l'auteure, ne sait peut-être pas qu'il s'apprête à entamer une collaboration de laquelle naîtra 11 romans.
Sans verser dans un ésotérisme inspiré, il convient de rappeler que les Éditions du Jour, durant leurs premières années, doivent leur reconnaissance d'abord au flair de Jacques Hébert et à sa capacité à réunir autour de lui des auteurs qui ne sont pas pour lui de simples collaborateurs, mais des individus participant à la vie d'un organe du monde littéraire, voire des membres d'une famille. Les manifestations d'affection et de solidarité à son endroit seront encore plus marquées lorsque Jacques Hébert se départira de ses actions, cédées à la Fédération des caisses d'économie du Québec, ce qui préparera le déclin des Éditions du Jour.
La prospérité: 1968-1974
Cette période est marquée par une prospérité éditoriale et une reconnaissance sans cesse grandissante. En témoignent la qualité des ouvrages publiés dans la collection « Romanciers du Jour » et la production d'auteurs déjà découverts, des jeunes (Marie-Claire Blais, André Major) comme des moins jeunes (Jacques Ferron, Gérard Bessette). De nouveaux auteurs, qui partageaient déjà quelque accointance avec Jacques Hébert (dont Jean-Marie Poupart, qui fait partie du comité de lecture) ou qui arrivent d'autres organes du milieu littéraire québécois, viennent consolider les fondations déjà bien solides du Jour. Parmi eux, il convient de souligner l'équipe des défuntes éditions Estérel, fondées en 1964 par Michel Beaulieu : Beaulieu lui-même, mais aussi Nicole Brossard, Gilbert Langevin, Roger Des Roches et Michèle Lalonde. L'arrivée de cette cohorte de poètes et de Michel Beaulieu, dont l'avis devient déterminant pour l'admission des manuscrits, est corollaire à une augmentation des titres publiés dans la collection « Poètes du Jour » : de poésie y voient le jour, contre 11 seulement dans les premières annéesJANELLE, Claude. Op. cit., .
Le roman nationaliste et le roman féministe
Une vague de romans particulièrement ancrés dans l'époque d'effervescence culturelle et intellectuelle des années 1960 et 1970 paraît au cours de cette période. Parmi eux, des romans à valeur nationaliste et féministe. C'est l'époque de la fondation du Parti québécois, des revendications du FLQ, de l'enthousiasme soixante-huitard et des appels aux égalités entre les hommes et les femmes, pour une société contemporaine qui tranche véritablement avec les préjugés du passé, à l'endroit d'une hiérarchie sexuelle injuste et injustifiée. Jacques Hébert avait déjà mené un combat rude contre toute forme de censure et d'obscurantisme social, dans les années 1950 et aux débuts des activités éditoriales de sa maison – il dira, entre autres, à Robert Guy Scully du Devoir, que Dupuis Frères refusaient de vendre ses livres, de même que d'autres libraires, car le contenu de ses ouvrages était susceptible de choquerPropos recueillis dans MICHON, Jacques (dir.). Op. cit., . Fidèle à ses habitudes, Hébert emprunte, avec sa maison d'édition, une tangente résolument orientée vers les mouvements sociaux qui animent l'époque. vignette|Roch Carrier La littérature au cours de la décennie 70 au Québec, sans pour autant se détacher des questions esthétiques vers lesquelles elle tend, est rigoureusement politique. Le roman nationaliste et le roman féministe sont deux chevaux de bataille des auteurs du Jour. En ce qui a trait au roman nationaliste, Le ciel de Québec est de ces livres incontournables dont on doit la mémoire aux Éditions du Jour. Encore considéré aujourd'hui comme un classique de la littérature québécoiseVoir à ce sujet: BIRON, Michel et als. Histoire de la littérature québécoise, Montréal, Boréal, 2007, , il prend part à cette œuvre du pays que Jacques Ferron s'est évertué à construire. L'élaboration de cette œuvre n'est pas cependant exclusive aux Éditions du Jour – Ferron avait auparavant publié La Nuit aux éditions Parti pris et sera publié par la suite chez VLB éditeur après le départ de Jacques Hébert. Marie-Claire Blais avait entamé la consécration par capital symbolique (en un temps où la reconnaissance française compte beaucoup dans la prospérité du l'auteur et de la littérature québécoise) et capital économique du Jour; Ferron, en y publiant son Ciel de Québec, mais aussi L'amélanchier, vient amarrer la maison d'édition de Jacques Hébert au flanc de la cause nationale. D'autres romans, tels que ceux de Pierre Turgeon, Paul Villeneuve et Roch Carrier, confirment le bagage nationaliste du Jour. De même, cette recrudescence du roman s'arrogeant la question nationale dans les années 1970 vient un peu briguer ce qui était auparavant l'apanage de la poésie dans les années 1950 et 60. Les Gaston Miron, Roland Giguère, Gérald Godin et Paul-Marie Lapointe, déjà consacrés, cèdent quelque peu la place à une génération d'écrivains qui prennent pour véhicule du nationalisme la forme romanesque.