De façon générale, le traitement de la phrase peut être défini comme l'ensemble des mécanismes employés pour produire ou comprendre une occurrence linguistiqueJ-C. Ingram, Neurolinguistics: An introduction to spoken language processing and its disorders, Cambridge University Press, 2007, ..
Le traitement de la phrase peut être étudié sous deux aspects : la production ou la compréhension. Dans ce texte, nous porterons une attention particulière à la compréhension de la phrase.
Compréhension de phrases Six étapes sont impliquées dans le traitement de la phraseD. Valois, LNP3000- Notes sur le traitement de la phrase, in StudiUM, 2015 : Une séquence acoustique est produite L’information se rend jusqu’à l’oreille Décodage de l’information acoustique Reconnaissance des mots Saisie de l’information lexicale en mémoire Ajustement de l’information en mémoire avec la séquence qui suit.
Méthodes d'expérimentation
Études chronométriques La technique la plus ancienne dans l'étude du traitement de la phrase est la mesure du temps de réaction. Cette méthode relativement simple et encore employée de nos jours, se base sur la prémisse qu'une tâche mentale complexe prendra plus de temps pour être effectuée qu’une tâche mentale simple. Un problème avec cette technique est qu'elle nécessite que les participants portent un jugement et prennent une décision consciente quant aux stimuli langagiers qui leur sont présentés ; cette situation pourrait biaiser les données, car le temps de réflexion nécessaire au jugement et à la prise de décision se retrouvent inclus dans le temps de réponse obtenu. Une solution à ce problème serait d'utiliser une méthode ne nécessitant pas de prise de décision, mais qui se baserait plutôt sur l'observation d’indices comportementaux qui refléteraient directement l'activité mentale au cours de la tâche. On retrouve notamment cette solution dans la technique du mouvement des yeux (Oculométrie).
La technique du mouvement des yeux, à la fois plus populaire et plus complexe que la mesure du temps de réaction, se base sur deux prémisses importantes : les yeux ne fixent pas n’importe quel stimulus : ils se fixent sur les éléments qui attirent l’attention car c’est ce qui a la plus grande valeur informative ; on ne fixera pas un item plus longtemps que le temps minimal nécessaire pour pouvoir l’interpréter convenablement (autrement dit, on ne perd pas de temps à fixer un élément de l’environnement qu’on a déjà analysé).
Imagerie mentale
La méthode de l’imagerie mentale permet de mesurer les processus neurologiques actifs dans le cerveau lors du traitement du langage. Dans les études portant sur la compréhension de la phrase, l'Imagerie par résonance magnétique (IRMf), les potentiels évoqués (ERP) et la tomographie par émission de positons (TEP) sont les techniques d'imagerie mentale les plus utilisées.
Études sur les patients cérébrolésés Les études faites sur les patients cérébrolésés nous permettent de mettre en lumière les différents processus impliqués dans le traitement de la phrase et d’établir l’existence de doubles dissociations en lien avec le langage.
Historique 1957 : Noam Chomsky développe une théorie formelle de la compétence linguistique appelée la Grammaire générative dans laquelle il introduit les concepts de structure profonde et de structure de surfaceN. Chomsky, Syntactic structures, Walter de Gruyter, 2002.. Pour être en mesure de bien comprendre la représentation et le traitement de la phrase dans le cerveau, Chomsky affirme qu’il faudrait se pencher sur l’analyse de la structure profonde de la phrase plutôt que sur l’analyse de la structure de surface. Fin des années 1960 : les psychologues s’intéressant au langage n'appuient généralement pas la théorie proposée par Chomsky (Grammaire générative transformationnelle). Ils préfèrent la plupart du temps étudier les aspects sémantiques et pragmatiques de l'interprétation d'un énoncéM.-A. Schelstraete, La conception du traitement syntaxique en compréhension de phrases, L'Année psychologique, 93(4), 1993, .. 1980 : Dans le domaine de la psycholinguistique, on observe un regain d'intérêt pour le traitement syntaxique, surtout en ce qui concerne la compréhension de phrases. Depuis la fin des années 1990 : Les techniques de mesure en temps réel (on-line) contribuent à renouveler l’intérêt pour les questions entourant le traitement de la syntaxe et les mécanismes de compréhension des phrases.
Modèles de traitement de la phrase
Les principaux modèles de traitement de la phrase se distinguent de par le rôle qu’ils confèrent à la syntaxe dans la compréhension de phrase. Deux approches alternatives ressortent particulièrement du lot, soit l’approche du traitement modulaire et l’approche du traitement interactif. Alors que l’approche modulaire est plus « traditionnelle » au sens où elle est majoritairement dérivée de la théorie linguistique des années 1960 à 80, l’approche du traitement interactif, elle, est plus récente et a particulièrement gagné en popularité dans les deux dernières décennies. L’approche modulaire traditionnelle propose que la syntaxe est une composante autonome de la grammaire interne et que le traitement syntaxique d’une phrase a toujours prépondérance sur le traitement de l’information sémantique. L’approche du traitement interactif, elle, considère plutôt que les traitements sémantiques et syntaxiques d’une phrase ont une valeur cognitive équivalente et qu’ils se déroulent simultanémentJ-C. Ingram, Neurolinguistics: An introduction to spoken language processing and its disorders, Cambridge University Press, 2007, .
Arguments appuyant chaque modèle
Différentes études et hypothèses supportent chacun des modèles : des études sur les ambiguïtés, les potentiels évoqués, la mémoire à court terme et les phrases garden path supportent le traitement modulaire, tandis que les facteurs non structuraux impliqués dans le traitement de la phrase ainsi que le traitement des passifs réversibles chez les patients avec une aphasie de Broca, eux, supportent plutôt le traitement interactif.
Ambiguïtés
Un premier argument qui milite en faveur de la modularité concerne les ambiguïtés structurales. Dans de tels cas, il semblerait effectivement qu’une structure syntaxique soit d’abord attribuée à une phrase, sans considération pour son interprétation, laquelle viendrait par la suiteJ-C. Ingram, Neurolinguistics: An introduction to spoken language processing and its disorders, Cambridge University Press, 2007, .. Dans les faits, il existe deux grands types d’ambiguïtés, soit les ambiguïtés lexicales et les ambiguïtés syntaxiques aussi appelées ambiguïtés structurales. L’ambiguïté lexicale est liée au sens polysémique ou homonymique d’un mot tandis que l'ambiguïté structurale, elle, est liée à la possibilité théorique d’une double dépendance syntaxique d'un groupe de mot (aussi appelé syntagme) dans une phraseS.K. Reed, Cognition : théories et applications, éd., Bruxelles: De Boeck, 2007.
On peut observer un cas d’ambiguïté lexicale polysémique dans la phrase suivante « Pierre sent la rose ». Dans ce contexte, le verbe « sent » admet deux sens, si bien que la phrase pourrait soit signifier que Pierre hume une rose ou encore qu’il dégage lui-même l’odeur d’une roseJ.I. Saeed, Semantics, ed., Wiley-Blackwell, 2008. Une phrase comme « Cet ours a mangé un avocat » contient, quant à elle, un exemple d’ambiguïté lexicale homonymique, la forme « avocat » correspondant à deux mots distincts, l’un désignant un fruit et l’autre désignant un métier.
Une phrase comme « Sylvain a vu un homme avec un télescope », par contre, contient une ambiguïté structurale ; c’est-à-dire qu’il est a priori possible de lui attribuer deux interprétations (et donc deux structures syntaxiques) distinctes. Dans le cas où le mot « télescope » est rattaché à « vu », la phrase nous suggère que c’est au moyen d’un télescope que Sylvain a vu un homme tandis que lorsque « télescope » est rattaché à « homme», la phrase signifie plutôt que Sylvain a vu un homme qui avait un télescope.
Un autre exemple d’ambiguïté structurale se trouve dans la phrase : « John raconte à une fille que Bill aime une histoire ». On peut effectivement attribuer deux structures syntaxiques différentes à cette phrase, lesquelles correspondent à deux interprétations distinctes : on peut soit lier « une histoire » directement avec « aime » ce qui signifie que « John a raconté que Bill aime une histoire à une fille » ou on peut lier « une histoire » au verbe de la principale soit « raconte » (auquel cas le syntagme nominal « une fille que Bill aime » est interprété comme un des deux compléments du verbe raconter) ce qui signifie plutôt que « John a raconté l’histoire à la fille et que Bill aime la fille ». Par contre, un phénomène intéressant est relié à cette phrase : même si elle comporte potentiellement une ambiguïté, la plupart des gens, lors d’une première lecture, préfère la première interprétationJ-C. Ingram, Neurolinguistics: An introduction to spoken language processing and its disorders, Cambridge University Press, 2007, .
Ce phénomène pourrait être expliqué par ce que Frazier et Fodor ont appelé le principe du branchement minimal, c’est-à-dire une stratégie automatique de traitement de l’information qui nous permettrait d’économiser du temps et des efforts et qui consiste à créer le moins de nouveaux nœuds syntaxiques possibleL. Frazier, J.D. Fodor, The sausage machine: A new two-stage parsing model. Cognition, 6(4), 1978 : 291-325.. Ainsi, dans la phrase « John raconte à une fille que Bill aime une histoire », la première interprétation (branchement de « une histoire » directement avec « aime ») serait naturellement préférée à la seconde (branchement de « une histoire » avec « raconte ») en vertu du fait qu’elle comporte moins de points de branchement syntaxique que la seconde (soit onze contre treize).
Par contre, le principe du branchement minimal ne permet pas toujours de prédire les interprétations préférées des locuteurs. Effectivement, dans une phrase comme « Luc a inclus le colis pour Catherine », le branchement minimal fait la prédiction que l’interprétation préférée sera celle où le syntagme prépositionnel « pour Catherine » se rattache au verbe, mais, en réalité, l’interprétation préférée est celle où le syntagme prépositionnel est attaché à « colis ». Dans un cas comme celui-ci, ce serait le sens du verbe « inclure » qui déterminerait le choix du complément (colis vs colis pour Catherine) et non la structure syntaxique propre à chacune des deux interprétationsJ. Bresnan, The mental representation of grammatical relations, Cambridge, MA: MIT Press., 1982.
ne donnent pas toujours lieu à deux interprétations possibles. Plus concrètement, les cas classiques de phrases à effet garden path sont des phrases grammaticales dont la construction particulière mène le plus souvent à une première lecture agrammaticale. En d’autres termes, face à une telle phrase, le lecteur s’engage dans un traitement qu’on pourrait qualifier de « cul-de-sac », ce qui l’oblige à effectuer un retour en arrière pour retrouver l’interprétation cibleJ-C. Ingram, Neurolinguistics: An introduction to spoken language processing and its disorders, Cambridge University Press, 2007, ..