La conférence de Kreuznach des est une rencontre entre les dirigeants politiques et militaires des puissances centrales au cours du printemps de l'année 1917 à Bad Kreuznach, ville de Rhénanie prussienne, siège du commandement suprême de l'armée allemande, l'OHL. Elle est préparée avec le plus grand soin, à la fois par le gouvernement allemand, lors du conseil de la couronne allemande du , et par les Austro-Hongrois, lors de conseils de la couronne austro-hongroise ou lors de rencontres moins formelles entre représentants des gouvernements autrichiens, hongrois et des ministères communsAu sein de l'Autriche-Hongrie, deux monarchies, avec leurs institutions cohabitent, liées par des affaires communes et des affaires à gérer . Les premières sont placées sous la responsabilité de ministres communs, responsables devant l'empereur-roi, les secondes font l'objet de négociations constantes entre les représentants des deux États.. La rencontre est censée permettre aux monarques et aux diplomates allemands et austro-hongrois d'entériner un partage des conquêtes en Russie et dans les Balkans. Cependant, le ministre des affaires étrangères austro-hongrois, Ottokar Czernin, a préparé dans les jours précédant la conférence, un sur l'état de décrépitude de la double monarchie au terme de trois années de conflit. Ce rapport est destiné à fournir aux négociateurs austro-hongrois un moyen de pression sur l'Empire allemand. Dans le même temps, l'Allemagne affiche sa volonté de poursuivre le conflit jusqu'à la victoire des puissances centrales, repoussant sans ménagement les demandes de paix de la double monarchie épuisée.

Contexte alt=photographie d'un militaire|thumb|Theobald von Bethmann Hollweg (1917).|gauche

La fin de 1916 et le début de 1917 constituent, pour les puissances centrales, une période charnière dans la gestion du conflit. Des victoires ont permis aux troupes de la Quadruplice d'occuper en 1915 la Serbie et en 1916 la Roumanie. De plus, depuis , la Russie est entrée dans un processus révolutionnaire long et complexe, remettant en cause les capacités offensives des armées russes, alors rongées par des désertions massives. Cependant, aucun de ces succès militaires ou politiques ne semble de nature à permettre aux puissances centrales d'imposer aux Alliés l'ouverture de négociations de paix. Enfin, Charles , qui succède à la fin de l'année 1916 à son oncle François-Joseph, conscient des possibilités de la double monarchie en 1917, aspire à mettre un terme à la participation de son empire au conflit.

La Quadruplice et la révolution de Février

La révolution russe de change les perspectives du conflit, obligeant les belligérants à modifier, du moins en surface, les buts de guerre qu'ils cherchent à atteindre. L'Allemagne et ses alliés sont ainsi amenés à se réunir afin de mesurer les conséquences de la révolution de Février en Russie sur leur manière de conduire le conflit. Une conférence des ministres des puissances centrales se réunit ainsi à Vienne le à Berlin les , pour reformuler les conditions auxquelles les empires centraux pourraient négocier la cessation des hostilités.

Cependant, les espoirs allemands de la conclusion d'une paix séparée avec le nouveau gouvernement russe s'effritent rapidement, les responsables russes ayant annoncé le leur souhait de continuer la guerre contre la Quadruplice. Cette décision incite les responsables du Reich conseillés par Ulrich von Brockdorff-Rantzau, alors en poste à Berne, à se rapprocher des Bolcheviks, partisans de la paix immédiate, et des réfugiés en Suisse, pays d'accueil pour les opposants à la guerre.

Durant les rencontres germano-austro-hongroises de mars, les militaires et les nationalistes de droite affichent leur optimisme face à la situation politique créée par la révolution de Février. Dans ce contexte, ces deux groupes se montrent favorables à l'intensification de l'effort de guerre de la double monarchie dans le cadre de la Quadruplice. Cette politique ne rencontre cependant pas l'approbation du chancelier et de ses proches, partisans au début de 1917, d'une paix de compromis. Dans ce cadre, Bethmann Hollweg, dans son discours du devant le Reichstag, rend public son souhait de négocier rapidement avec le nouveau gouvernement russe les conditions d'une , incluant néanmoins des rectifications de frontières au profit du Reich et de ses alliés. Ainsi, des négociations s'ouvrent à Stockholm par des voies détournées, mais longs et compliqués, ces pourparlers n'aboutissent pas, les négociateurs allemands étant tributaires des décisions des militaires, partisans de vastes annexions en Russie.

Parallèlement à l'ouverture de négociations germano-russes, les aspirations allemandes à une paix de victoire par l'intensification de l'effort de guerre face à la Russie nouvelle se heurtent à la réalité de la situation intérieure de la double monarchie et à la prise de conscience de cette situation par les responsables austro-hongrois.

La double monarchie face au Reich

Cette prise de conscience oblige les membres du gouvernement allemand à modifier leur attitude vis-à-vis de leurs homologues austro-hongrois.

Dans le cadre de l'alliance entre le Reich et l'Autriche-Hongrie, les accords signés à partir de 1879 sont censés garantir une égalité entre les deux partenaires, mais les rapports de force entre les puissances centrales et l'épuisement de la double monarchie à ce stade du conflit créent les conditions d'une suprématie sans cesse accentuée de la,'Allemagne. C'est pourquoi, dès le début de 1917, les responsables de la double monarchie se montrent réservés quant au sort que leurs homologues allemands promettent à leur paysLe Reich souhaite soumettre la double monarchie à une vassalisation accrue dans le cadre de la réalisation d'une Mitteleuropa au sein de laquelle le Reich jouerait un rôle prépondérant..

De plus, dès le , à Bad Kreuznach, Charles propose à l'empereur allemand Guillaume II la cession des territoires silésiens de la double monarchie en échange de la rétrocession de l'Alsace-Lorraine à la France, mais cette proposition est abruptement écartée par les dioscures, soutenus à cette occasion par l'empereur allemand.

Ensuite, le , quelques jours avant la première conférence de Kreuznach, Ottokar Czernin, nouveau ministre austro-hongrois des affaires étrangères, transmet à l'empereur Charles Ier un mémorandum, . Dans ce rapport daté de la veille, qui officiellement adressé à l'empereur-roi mais en réalité destiné aux interlocuteurs allemands des responsables politiques austro-hongrois, Czernin estime que la double monarchie ne se trouve plus au printemps 1917 en mesure de poursuivre le conflit. L'empereur-roi le communique aussitôt à Guillaume II afin de disposer d'un moyen de pression sur le Reich, tout en espérant que ce mémoire soit le point de départ de négociations en vue de pourparlers de paix avec les Alliés. De son côté, Czernin en transmet une copie à Matthias Erzberger, alors en mission à Vienne pour le compte du nouveau chancelier du Reich, Georg Michaelis. Après en avoir pris connaissance, Erich Ludendorff, tout comme son supérieur Paul von Hindenburg, exposent leurs réserves et s'opposent aux aspirations de la double monarchie, priant le ministre austro-hongrois de se focaliser sur la poursuite du conflit et non sur la satisfaction des revendications populaires. Persuadés de disposer d'un moyen de pression sur le gouvernement du Reich, l'empereur Charles et son ministre ne parviennent qu'à indisposer leurs interlocuteurs civils et militaires au sein de l'appareil dirigeant du Reich. En effet, à se stade du conflit, le gouvernement et le commandement suprême allemands n'ont toujours pas renoncé à la résolution du conflit au moyen d'une victoire militaire ou à une expansion politique et économique en Europe et dans les colonies que permettrait un tel succès.

Ce mémoire et sa réception par le gouvernement allemand masquent mal le caractère théorique de l'égalité des puissances centrales les unes par rapport aux autres, le Reich ne souhaitant pas accéder aux demandes de son allié le plus fidèle. De ce fait, Guillaume II, assisté de ses conseillers civils et militaires, fixe seul les conditions politiques et économiques en échange desquelles la Quadruplice serait prête à cesser les hostilités.

Préparations

La conférence de mai, première rencontre entre le monarque allemand et son homologue austro-hongrois, est préparée à l'occasion de rencontres précédentes, le à Vienne, le à Kreuznach. La conférence de Vienne réunit le chancelier du Reich, Theobald von Bethmann Hollweg et le ministre austro-hongrois des affaires étrangères, Ottokar Czernin ; à la conférence du mois d'avril, l'empereur Guillaume II a convoqué les principaux responsables politiques et militaires allemands, le chancelier du Reich, le responsable de la section politique du gouvernement général de Bruxelles, Oskar von der Lancken, les Dioscures, Paul von Hindenburg et Erich Ludendorff, ainsi que Henning von Holtzendorff, commandant en chef de la Marine impériale allemandeQuelques autres réunions préparatoires se tiennent durant cette période, notamment le , mais l'historiographie n'a retenu que la conférence du ..

Réunions préparatoires alt=deux hommes en uniforme|thumb|gauche|Hindenburg et Ludendorff au grand quartier général à Kreuznach (1917) alt=portrait d'un homme en uniforme de parade|thumb|Ottokar Czernin (1918)

Lors de la conférence du , sont présents les militaires allemands, Hindenburg, Ludendorff, et austro-hongrois, von Hötzendorf. Conformément à l'ordre impérial du , le chancelier du Reich, Theobald von Bethmann Hollweg, assisté de son ministre des affaires étrangères, Arthur Zimmermann, est présent lors de la réunion du mois d'avril, de même que le responsable de la section politique du gouvernement général de Bruxelles, Oskar von der Lancken.

Lors de cette conférence est notamment abordée la question de la diplomatie parallèle menée par l'empereur-roi pour faire sortir son pays du conflit. Cet examen se fait dans un contexte de méfiance mutuelle entre les représentants du Reich et de la double monarchie. En effet, si Charles informe ses partenaires allemands, par contre Czernin, son ministre des affaires étrangères, ne renseigne pas complètement les représentants allemands de l'avancée des négociations en cours.

À l'image des multiples réunions préparatoires organisées par le gouvernement allemand, les dirigeants austro-hongrois se réunissent à plusieurs reprises afin de déterminer la position de la double monarchie dans les négociations qui s'ouvrent. Le , un conseil des ministres commun, présidé par Czernin, définit précisément la ligne directrice de la double monarchie dans les négociations en cours.

Négociations préalables Les échanges entre responsables allemands et austro-hongrois, qui précèdent la conférence en mai, s'animent rapidement entre le chancelier du Reich, Bethmann Hollweg, et le ministre austro-hongrois des affaires étrangères, Czernin. En effet la question des buts de guerre poursuivis par le Reich, d'une part, et ses alliés, d'autre part, constitue rapidement une pierre d'achoppement entre les deux alliés. Lors de ces pourparlers préliminaires, les représentants austro-hongrois, conscients de l'épuisement de la double monarchie, ne font pas mystère de leur volonté de conclure rapidement une paix de compromis avec les Alliés.