Le ver sacrum est une pratique migratoire en usage dans le monde italique et attestée sous ce nom chez les peuples sabelliens de l'Italie antique. L'expression latine ver sacrum, que l'on trouve notamment chez Tite-LiveXXII, 9, 7-11 ; XXXIII, 44, 1-2., signifie « printemps sacré » ; le nom fait référence au fait qu'à l'occasion d'une calamité (désastre militaire ou famine) pour regagner la bienveillance des dieux, on consacrait à une divinité les enfants nés au printemps suivant. Devenus adultes, ces jeunes gens, qui étaient sacrés et donc placés en dehors de la communauté, étaient expulsés et devaient se chercher un nouvel établissement, où ils donnaient naissance à un nouveau peuple.

La pratique n'est pas attestée en dehors des peuples italiques et est à distinguer des pratiques de Männerbund chez les peuples indo-européens qui ne comprennent que des jeunes hommes.

Le ver sacrum dans l'Italie antique

L'origine des Samnites Le récit le plus complet est donné par StrabonGéographie, 5, 4, 12. Commentaire approfondi par J. Heurgon, Trois études sur le « ver sacrum », . à propos de l'origine des Samnites à partir d'un ver sacrum des Sabins. Il raconte que les Sabins, en guerre avec les Ombriens, s'étaient trouvés dans une situation difficile et, pour se concilier les dieux, avaient décidé de leur vouer tout ce qui naîtrait dans l'année ; une fois la victoire obtenue, ils pensèrent s'acquitter de leur vœu en sacrifiant l'ensemble des productions animales et végétales. Mais les dieux leur firent savoir qu'ils n'étaient pas satisfaits en leur envoyant une famine et les Sabins comprirent alors que les dieux exigeaient aussi les enfants nés dans l'année. Ils consacrèrent donc leurs fils au dieu Mars ; quand ceux-ci arrivèrent à l'âge adulte, ils furent expulsés du territoire de leurs pères et ils durent chercher une terre où s'installer. Dans cette quête, ils furent guidés par un taureau qui les mena vers le sud jusqu'au pays des Opiques. Arrivé à cet endroit, le taureau se coucha pour marquer que c'était le point d'aboutissement. Les jeunes Sabins attaquèrent les Opiques, les chassèrent et s'établirent à leur place, fondant le peuple des Samnites, dont le nom est apparenté à celui des Sabins ; ils immolèrent le taureau à Mars.

Une scholie tardiveScholie à Isidore de Séville, Étymologies, 14, 4, 18. Cette donnée pourrait remonter aux Histoires philippiques de Trogue-Pompée. précise que le lieu où s'arrêta le taureau était le site de la cité de Bovianum, un des centres religieux et politiques des Samnites, dont le nom est à mettre en rapport avec le nom du bœuf (bos, génitif bovis, en latin).

Autres peuples italiques

Le ver sacrum est attesté de manière directe pour d'autres peuples italiques, comme les Hirpins et les Picènes, et de manière indirecte chez les Dauniens. Les Hirpins Les Hirpins, une des tribus constituant l'ensemble samnite, installés autour de Beneventum, dans la partie la plus méridionale du Samnium, passaient pour être issus d'un ver sacrum dans lequel ils auraient été guidés par un loup. C'est ce que raconte Strabon à la fin du passage déjà cité sur l'origine des Samnites« Les Hirpins, qui succèdent aux Samnites, viennent aussi du Samnium ; leur nom s'explique du fait que la colonie aurait eu un loup pour guide : le mot hirpos, en effet, signifie loup dans la langue des Samnites. », Strabon, 5, 4, 12. Cf. aussi Festus (Paul Diacre), 93 L.. Ils en auraient tiré leur nom : en effet, hirpos signifie « loup » dans les langues osco-ombriennesRichard von Kienle, « Tier-Völkernamen bei indogermanischen Stämme », Wörter und Sachen, 14, 1932, ..

Les Picènes Les Picènes ou Picéniens, qui étaient établis le long de l'Adriatique dans l'actuelle région des Marches, étaient selon la traditionStrabon, V, 4, 2 ; Pline l'Ancien, III, 13, 110 ; Festus, 235 L. le fruit d'un ver sacrum dont l'animal-guide était un pic, qui comme le loup était associé à MarsSur le pivert comme oiseau lié à Mars, voir Ovide, Fastes, III, 37 ; Plutarque, Questions romaines, 21, et Vie de Romulus..

Les Dauniens Le nom des Dauniens, peuple installé en Apulie, est à mettre en rapport avec un des noms indo-européens du loup (ou peut-être du chacal), en tout cas un carnassier, attesté à travers le phrygien dáos (« loup »), selon Hésychiusδάος… ὑπὸ Φρυγῶν λύκος (« le loup, chez les Phrygiens »)., ou le grec θώς (« chacal »). Le nom de leur éponyme Daunos (*dhaunos) paraît être l'équivalent de celui du dieu latin Faunus, un dieu-loup, appelé aussi Lupercus et fêté aux LupercaliaBernard Sergent, « Ethnozoonymes indo-européens », Dialogues d'histoire ancienne, 17, 2, 1991, p. 18 (en ligne) ; Ernout-Meillet, Dictionnaire étymologique de la langue latine, s.v. « Faunus ».. L'étymologie de leur ethnonyme amène à penser que c'est un ver sacrum, sous la conduite du loup, animal sacré de Mars, comme animal-guide, qui est à l'origine du peuple des Dauniens.

Le cas des Lucaniens La référence au modèle du ver sacrum se retrouve aussi sur les monnaies des Lucaniens qui affichent une tête de loup : on peut penser que ce peuple prétendait ainsi venir d'une migration conduite par un loup, comme les Hirpins. Mais cette tradition repose sur une fausse étymologie qui rattachait leur nom au nom grec du loupÉtymologie proposée par Héraclide du Pont, Peri Polit., 20., lukos (λύκος), ce qui n'est pas exactLe u de λύκος est bref tandis que celui du nom des Lucaniens est long. : en fait, le nom des Lucaniens est dérivé de λευκός (« blanc, éclatant ») et voulait dire « les Brillants »Dominique Briquel, Le regard des autres…, p. 189. ; leur nom est d'ailleurs ΛΕΥΚΑΝΟΙ (Leukanoi) sur les monnaies.

Les Frentans et les Ursentins Les Frentans, peuple sabellien installé au bord de l'Adriatique au nord des Dauniens, ont peut-être un nom dérivé de celui du cerfBernard Sergent, « Ethnozoonymes indo-européens », article cité, p. 18 : « il est tentant de reconnaître dans leur nom le *brenton illyrien, "cerf", avec le traitement italique f- du *bh- indo-européen ». Ils pourraient alors être rapprochés des Brentii illyriens, dont on retrouve le nom dans celui de l'île de Brač sur la côte dalmate. et les UrsentinsLes Ursentins sont situés par Pline l'Ancien en Lucanie. H. N., III, 11, 4. un nom dérivé de celui de l'ours. Si c'est bien le cas, ces ethnozoonymes feraient sans doute référence à un ver sacrum guidé par ces animaux.

Les Marses En ce qui concerne les Marses, on ne dispose pas de témoignages anciens qui les associeraient à un ver sacrum. Cependant leur nom même est formé sur celui du dieu de la guerre et pourrait trouver son explication dans une telle traditionOn peut rapprocher ce cas de celui des Mamertins, traité plus loin, dont le nom vient du théonyme Mamers, équivalent osque de Mars. Cf. Dominique Briquel, « La guerre, les Grecs d'Italie et l'affirmation d'une identité indigène… », p. 50 n. 47..

Les Sacranes Des auteurs rapportent qu'il y aurait eu à Rome même des Sacranes, issus d'un ver sacrum venu de Sabine, plus précisément de ReateFestus (Paul Diacre), 424 et 425 L. Cette tradition pourrait remonter à Varron.. Mais il existe d'autres explications sur l'origine des SacranesServius, Aen., VII, 706, qui situe les Sacranes près d'Ardée..

Les Aborigènes Denys d'HalicarnasseAntiquités romaines, I, 16 (texte grec et traduction française en ligne). Sur ce texte, voir Paul Marius Martin, « Contributions de Denys d'Halicarnasse à la connaissance du ver sacrum », Latomus, 32, 1973, . consacre un long passage à la description d'un ver sacrum des Aborigènes. Il n'emploie pas d'expression qui serait la traduction en grec de l'expression latine, mais il mentionne de nombreux traits caractéristiques de ce type de migration. La tradition qu'il rapporte n'est que l'une de celles que les Anciens mentionnaient à propos de l'origine des Aborigènes du Latium. Selon lui, les Aborigènes (οἱ Ἀβοριγῖνες), installés en Sabine dans la région de Reate après en avoir chassé les Ombriens, se seraient progressivement installés dans le Latium aux dépens des Sicules (οἱ Σικελοί) qui l'occupaient, et ceci à la faveur de plusieurs migrations de jeunes guerriers qui furent les fers de lance du reste de la population aborigène.

Deux épisodes liés au ver sacrum au Alors que les exemples précédents plongent dans les origines des peuples italiques, les auteurs anciens nous ont conservé le souvenir de deux épisodes qui se situent en pleine période « historique » et qui présentent des traits du ver sacrum : la conquête de Messine par les Mamertins en 288 av. J.-C. et le ver sacrum voué par les Romains en 217 av. J.-C. après la défaite du lac Trasimène.

La conquête de Messine par les Mamertins en 288 av. J.-C. Les Mamertins était un peuple samnite établi en Calabre ; certains d'entre eux étaient enrôlés comme mercenaires au service d'Agathocle, tyran de Syracuse. Après la mort de celui-ci, en 289, ils s'emparèrent l'année suivante de la colonie grecque de Messine.

Une autre version de l'installation des Mamertins à Messine, avec l'explication de l'origine de leur nom, est donnée par FestusFestus, 150 L s. v. « Mamertini ». Cf. Marie-Pierre Arnaud-Lindet, Histoire et politique à Rome : les historiens romains (III siècle av. J.-C. - V siècle ap. J.-C.), Bréal, 2001, p. 108 (en ligne)., qui utilise là un historien très mal connu, Alfius, auteur d'une Guerre de Carthage. Une épidémie s'était abattue sur le Samnium ; Apollon apparut en songe au chef des Samnites, Sthennius Mettius, et lui ordonna de lui vouer un ver sacrum ; à ce prix, ils seraient délivrés du fléau. Ce qui fut fait. Mais vingt ans plus tard, l'épidémie recommença ; Apollon consulté leur dit que leur vœu n'avait pas été respecté : ils devaient expulser les jeunes gens nés au cours du printemps sacré. Ces derniers s'installèrent alors en Sicile, dans une région appelée Tauricane. Ils furent amenés à se porter au secours des habitants de Messine, menacés par des ennemis, et les sauvèrent. Ces derniers, reconnaissants, les invitèrent à partager leur droit de cité et les uns et les autres fusionnèrent en un seul peuple, qui prit le nom de Mamertins « parce que le nom de Mamers avait été tiré au sort parmi les douze dieux ».

Le ver sacrum romain de 217 av. J.-C. Un ver sacrum fut voué en 217 par les Romains après leur défaite du lac Trasimène, mais il ne fut exécuté que plus de vingt ans plus tard en 195 et renouvelé pour cause d'irrégularités en 194. Cette consécration, décrétée dans la panique qui suivit l'annonce du désastre, n'avait plus guère d'un ver sacrum que le nom : les humains n'étaient plus concernés et elle ne fut suivie d'aucune expulsion de jeunes colonisateurs.