La théologie ascétique et mystique est une discipline développée par des théologiens thomistes, notamment par le P. Garrigou-Lagrange o.p., le P. de Guibert s.j. et le P. Tanquerey p.s.s., dans les séminaires et instituts d'enseignement supérieur catholiques pendant l'entre-deux-guerres. Des chaires de théologie ascétique et mystique ont alors été créées dans les universités pontificales romaines, tandis que de nombreuses publications de théologie catholique ont associé les termes « ascétique » et « mystique » dans leur titre. Cet enseignement porte sur les auteurs et courants de spiritualité chrétienne dans l'histoire. La matière de cet enseignement a cependant d'emblée été l'objet de diverses appellations : « spiritualité », « introduction à la vie spirituelle », « histoire spirituelle » ou « théologie spirituelle ». Ces intitulés ont progressivement été préférés au nom de « théologie ascétique et mystique », tandis que l'étude de l'histoire de la spiritualité s'est poursuivie en sortant assez largement du cadre thomiste mis en place par les promoteurs d'une théologie ascétique et mystique des années 1920 et 1930.

Objet et méthode

Selon Adolphe Tanquerey Dans sa forme, la théologie ascétique et mystique se présente comme l'étude des auteurs spirituels connus pour avoir atteint un haut degré de perfection. En ce sens cette théologie est aussi qualifiée de « science des saints », science dont il a commencé à être question dans la querelle sur le quiétismeMino Bergamo, La Science des saints. Le discours mystique au XVIIe siècle en France, Grenoble, Jérôme Millon, 1993. . Elle est à ce titre l’héritière d'une tradition d'écrits de théologie ascétique dans laquelle, depuis Fénelon et son Explication des maximes des saints sur la vie intérieure publiée en 1697, on a recours à l'autorité de « saints auteurs » pour légitimer des doctrines sur la vie spirituelle. Les doctrines auxquelles reconduit la théologie ascétique et mystique sont les affirmations les plus traditionnelles de la foi, présentées dans les termes de la théologie néo-thomiste du début du . Elle se pose ainsi comme une tentative de mise au pas théologique d'une spiritualité alors en pleine ébullition.

Association des termes « ascétique » et « mystique »

L'association des termes ascétique et mystique est retenue dans le titre de diverses publications des années 1920 et 1930 pour qualifier le genre de théologie que l'on s'y propose d'enseigner. En 1919, le P. Bernardot o.p. fondait la revue La Vie spirituelle ascétique et mystique. En 1924, paraissent le premier volume de la Revue d'Ascétique et de Mystique lancée par les jésuites de Toulouse et Le Précis de Théologie ascétique et mystique du sulpicien Adolphe Tanquerey. En 1929, l'expression est de nouveau mise en avant dans Vie chrétienne et vie spirituelle. Introduction à l'étude de la théologie ascétique et mystique d'Yves-Ernest MassonPrêtre (1883-1971) cf Notice biographique des éditions Beauchesne. Les intitulés donnés à la matière étudiée dans ces publications ne sont pas homogènes car, autant que de « théologie ascétique et mystique », il peut aussi être question de « spiritualité », de « théologie spirituelle » ou d'« introduction à la vie spirituelle ».

Le mot ascèse vient du grec ἄσκησις (askêsis) qui signifie exercice ou entraînement. Ainsi que le rappelle l'article « Ascétique » du Dictionnaire de Spiritualité qui comporte une section sur le rapport entre ascétique et mystique, l'emploi du mot grec άσκητικόν (ascétique) remonte aux Pères de l'Église et notamment à Basile de Césarée et ses préceptes sur la vie ascétique (les « άσκητικα »), rassemblés dans la Règle de saint Basile. Cependant ce n'est qu'au qu'il a commencé à être question de « théologie ascétique »Joseph de Guibert, « Ascétique » dans Dictionnaire de théologie ascétique et mystique, vol. 1, coll. 1010-1017, Paris, Beauchesne, 1935.. Cette théologie porte sur l'ensemble des auteurs ayant traité d'exercices spirituels et des saints connus pour les avoir pratiqués. Dans la mesure où il s'agissait principalement d'une théologie de l'effort pratiqué par l'homme pour se perfectionner, la théologie ascétique était avant tout une théologie morale. Or la théologie, que divers théologiens du début du proposent, n'entend pas seulement porter l'attention sur la part humaine de la vie spirituelle (c'est-à-dire sur la dimension morale de la vie spirituelle), mais aussi sur ce qui y relève de l'expérience de Dieu, de sa grâce ou de son initiative. Il est question à ce sujet de « grâce infuse » ou de « contemplation infuse ». En théologie scolastique, ce qui est « infus » se dit de qui est opéré par Dieu dans un sujet passif. Parler de théologie « ascétique et mystique » c'est dès lors envisager une théologie dont l'objet s'étend de la pratique active d'exercices spirituels à l'expérience passive de Dieu dans le cadre de ces exercices.

Outre les motifs théologique qui lui sont donnés, l'adjonction du terme mystique à celui d'ascétique a lieu dans l'immédiat après-guerre, au moment d'un engouement pour la mystique qui a touché nombre d'intellectuels tels que William James, Émile Boutroux ou Henri Bergson. Cette « vague mystique » ainsi qu'en parlait Jules SageretJules Sageret, La Vague mystique, Paris, Flammarion, 1929., touche également le monde des religieux. Dans les séminaires, bien qu'elle soit fortement encadrée, la jeune génération semble se soucier davantage de participer à des groupes de prières qu'à toute autre activité. Dans ce contexte, selon Étienne Fouilloux, la création de chaires de « théologie ascétique et mystique » à l'Angelicum, à la Grégorienne et dans d'autres universités catholiques, confiées à des théologiens thomistes très soucieux d'orthodoxie, tels que le Père Garrigou-Lagrange ou le Père Joseph de Guibert, est aussi une réponse de l'autorité catholique à ce mouvement, pour le canaliser et en reconduire les aspirations « mystiques » à la discipline d'une « ascèse »Étienne Fouilloux, Au cœur du XXe siècle religieux, Paris, Éditions de l'Atelier, coll. Églises/Sociétés, 1993, p.223. . Le Père Jean-Miguel Garrigues estime pour sa part que cette époque est, chez les catholiques, celle d'une .

Une théologie thomiste

La théologie ascétique et mystique a été entièrement construite par des théologiens tels qu' Adolphe Tanquerey, Garrigou-Lagrange et Joseph de Guibert dans les cadres conceptuels du thomisme qui dominait assez largement la théologie catholique du début du . Pour ces théologiens, il ne faisait aucun doute que saint Thomas d'Aquin était un mystique et que l'enseignement le plus autorisé en ce domaine se trouvait chez lui. Cependant il est déjà connu que le docteur angélique n'avait pas traité de mystique et que l'identification d'une mystique dans son œuvre restait soumise au problème de ce que l'on entend par ce terme. À cet égard, en 1917 le bénédictin Savinien Louismet demandait Ce que les thomistes du début du ont considéré comme relevant de l'enseignement de Thomas d'Aquin sur la mystique se trouve notamment dans les questions du début de la Somme de Théologie qui portent sur la vision béatifique. Tanqueray écrit à ce sujet :

Le Père Garrigou-Lagrange a synthétisé son enseignement de théologie ascétique et mystique dans Les trois âges de la vie intérieure. Cet enseignement est principalement construit autour de l'œuvre de trois auteurs, Thomas d'Aquin, Jean de la Croix et François de Sales. Garrigou-Lagrange écrit à ce sujet

En 1924, dans le premier numéro de la Revue d'ascétique et de mystique, Joseph de Guibert écrit à propos de la doctrine de Thomas d'Aquin sur la contemplation :

Formation à la direction spirituelle et spiritualité des laïcs

La mise en place d'une théologie ascétique et mystique dans l'immédiat après-guerre est une façon de répondre à au besoin de spiritualité de l'époque. Elle procède de la volonté des autorités ecclésiales de former des directeurs spirituels qui pourraient ainsi mieux accompagner et encadrer la spiritualité des fidèles. Lorsqu'il définit l'objet de la théologie ascétique et mystique, le Père Garrigou-Lagrange écrit qu'elle est Même tonalité chez Tanquerey pour qui la théologie ascétique et mystique est Et il ajoute .

L'encadrement théologique et clérical de la spiritualité que l'on cherche ainsi à mettre en place est immédiatement débordé car, dans le même temps, ce champ d'études est considérablement développé par des auteurs, - prêtres, religieux et laïcs, - plus en prise avec les idées et les problèmes du temps, et qui s'adressent directement à ceux qui cherchent une nourriture pour leur vie spirituelle. Cette nouvelle soif spirituelle s'est d'abord forgée . Thérèse de Lisieux, dont les écrits avaient été largement diffusés parmi ceux qui fréquentaient les tranchées, est emblématique des nouvelles figures de la spiritualité de ce temps. Au sortir de la guerre, sa spiritualité est popularisée auprès d'un lectorat catholique plus large notamment par Columba Marmion qui consacre aussi un livre à Charles de FoucauldPierre Pierrard, Les laïcs dans l'Église de France. , Paris, Éditions de l'Atelier, 1989, p. 173. . Au même moment, une abondante littérature catalyse un renouveau de la ferveur spirituelle des catholiques dans l'entre-deux-guerres. Le Christ dans nos frères (1924) de Raoul Plus, et un peu plus tard L'Espérance (1934) du Père Gustave Desbuquois, un dialogue de l'âme avec Dieu d'inspiration ignatienne, sont des succès de librairie qui ont en commun de proposer une spiritualité qui va de la contemplation à l'action. La question de la vie spirituelle occupe aussi une place centrale dans l'œuvre de nombre d'intellectuels catholiques de l'époque. Teilhard de Chardin explore le rapport entre l'esprit et la matière. Jacques Maritain publie Primauté du Spirituel en 1927. Emmanuel Mounier, héritier de Charles Péguy, fonde en 1932 la revue Esprit. Ce milieu intellectuel est ouvert sur des spiritualités non-chrétiennes notamment avec René Guénon, ami de Jacques Maritain, et dont le livre Orient et Occident (1924) avait eu une certaine audience dans les milieux catholiques.

Dans ce contexte de développement tous azimuts de la spiritualité, des divergences sur l'orientation que devraient prendre des études d'acétique et de mystique se font sentir, notamment dans la différence entre la ligne éditoriale de la Revue d'ascétique et de mystique fondée par les jésuites de Toulouse en 1924 et qui vise un public plutôt ecclésiastique, et celle de la revue La Vie spirituelle, ascétique et mystique fondée en 1919 par Bernadot. Cette revue est elle aussi rédigée par des théologies thomistes, mais elle vise un public plus large et imprime une tendance assez différente de la recherche en spiritualité. Bernadot, qui collabore avec des théologien laïcs, notamment Gilson et Maritain, devient, selon Pierre Pierrard, .

Une théologie de l'expérience

La théologie ascétique et mystique s'est mise en place dans une époque où la mystique suscitait un fort intérêt dans le monde universitaire. Dans un contexte intellectuel dominé par un positivisme qui n'accorde de valeur qu'à ce qui peut être expérimenté, l'expérience mystique acquiert une place centrale dans les débats philosophiques et universitaires sur la religion. Dans ce contexte, la théologie mystique suscite aussi un intérêt croissant de la part des théologiens catholiques.