vignette|Dressage d'un cheval en liberté, faisant appel à sa réponse au conditionnement.

L'intelligence du cheval, depuis longtemps décrite dans des mythes ou à travers des anecdotes, est étudiée scientifiquement depuis le début du . L'engouement populaire mondial pour les chevaux savants, dont un des plus fameux est Hans le Malin, donne lieu à une longue controverse autour des capacités cognitives de cette espèce. La découverte de l'effet Hans le Malin, puis le développement des études d'éthologie, ont peu à peu permis de mettre en lumière une grande intelligence sociale, qui se manifeste à travers le comportement du cheval. La discipline scientifique qui étudie la cognition chevaline, au croisement de l'éthologie et de la psychologie animale, est l'éthologie cognitive.

Si l'accession des chevaux à la conscience reste à démontrer, leurs capacités de mémoire sont reconnues depuis des siècles. Grâce à leur mode de vie sauvage en troupeaux, les chevaux disposent aussi de capacités cognitives avancées en relation avec la théorie de l'esprit, leur permettant une compréhension fine des interactions avec d'autres individus. Ils sont capables de reconnaître un être humain à partir des traits de son visage, de communiquer avec celui-ci au travers du langage corporel, et d'apprendre de nouvelles compétences en observant le comportement d'une personne. Les chevaux maîtrisent aussi la catégorisation et l'apprentissage de concepts. En termes d'intelligence au travail, les chevaux répondent bien à l'habituation, à la désensibilisation, au conditionnement classique et au conditionnement opérant. Ils sont capables d'improvisations et d'adaptations en fonction de leur éventuel cavalier. Comprendre le fonctionnement des capacités cognitives du cheval permet des applications concrètes dans les relations entre ces mammifères domestiqués et les êtres humains, notamment pour mieux y intégrer la capacité d'apprentissage, ce qui peut améliorer le bien-être du cheval, son entraînement, son élevage et sa gestion quotidienne.

L'intelligence du cheval est perçue différemment en fonction des cultures ; si l'influence du christianisme peut, hormis dans une partie de la littérature médiévale, pousser à la considérer comme limitée, elle est plus facilement reconnue parmi les personnes qui accordent aux animaux une valeur égale à celle des humains. Cette intelligence est mise en scène de façon anthropomorphisée dans des contes et légendes sur des chevaux parlants et sages, tels que l'épopée kirghize d'Er-Töshtük et le conte russe du Petit Cheval bossu, mais aussi dans des romans, des films, des bandes dessinées et des séries destinés à la jeunesse, comme l'illustrent L'Étalon noir, Jolly Jumper et Black Beauty.

Histoire Le cheval joue un grand rôle socio-économique à travers sa présence aux côtés de l'être humain dans le travail, le combat, le sport, la thérapie, la consommation et les cultes, mais il est longtemps resté peu connu pour lui-même, de nombreux mythes et légendes circulant à son sujet. L'être humain s'intéresse à cet animal bien avant de le domestiquer, dès la Préhistoire, puis le cheval inspire une production écrite abondante à partir de l'Antiquité. Vanina Deneux-le Barh identifie un topos dans toute la littérature équestre, technique comme littéraire : il est possible pour l'humain d'apprendre aux chevaux à devenir des combattants valeureux. Cela implique que durant leur vie partagée avec les humains, les chevaux doivent mobiliser une intelligence situationnelle (ou mètis ; en ).

De nombreux auteurs équestres témoignent de leur . Cependant, le cheval a historiquement subi de nombreux traitements cruels. Le plus ancien traité équestre connu (tablette datée du ), celui du Hittite Kikkuli du royaume de Mittani, est un mode d'emploi du dressage des chevaux de char., caractérisé par une sélection ..

vignette|Illustration d'une édition du traité de Xénophon De l'équitation, datée de 1893.|alt=Dessin noir et blanc d'un cheval monté de style grec vu de profil.

Xénophon (430-355 ), premier auteur européen dont des écrits équestres soient parvenus à nos jours, cite en quantité le cheval dans ses œuvres ; il reconnaît aux chevaux de guerre de la cité d'Athènes cette intelligence situationnelle, et préconise de refuser la violence pendant leur dressage :

Du Moyen Âge à l'époque moderne vignette|gauche|Gravure représentant le cheval Marocco en représentation.|alt=Gravure en noir et blanc d'un cheval qui se tient debout sur ses jambes arrières en tenant une baguette dan ssa bouche. L'essentiel de la littérature médiévale technique se compose de traités d'hippiatrie, sortes de manuels de soins vétérinaires. La civilisation arabo-musulmane a apporté une grande contribution aux connaissances en hippiatrie, éducation et dressage équins, notamment grâce au traducteur Ibn Akhî Hizâm, qui écrit vers 895., et à Ibn al-Awam, qui préconise le refus de la violence ; ce dernier est aussi un précurseur dans l'application des méthodes d'habituation.

Il existe des cas anecdotiques de chevaux dépeints comme extraordinairement intelligents ; c'est le cas de celui du chevalier catalan Giraud de Cabrières, qui d'après le chroniqueur médiéval anglais Gervais de Tilbury est à la fois raffiné et invincible à la course, capable de danser, et même de conseiller son chevalier et de l'aider dans ses victoires en communiquant avec lui par un langage secret. C'est aussi le cas du cheval anglais Marocco (né ~ 1586, mort ~ 1606), surnommé (le cheval pensant) ou (le cheval parlant), entraîné et montré en spectacle...

À partir de la Renaissance, l'imprimerie permet une production et une diffusion plus vastes des écrits équestres. Ces écrits sont pour l'essentiel des méthodes visant à obtenir obéissance et maniabilité de la part des chevaux. L'écuyer italien Federico Grisone préconise les châtiments physiques pour obtenir l'obéissance du cheval trop .

Avec le développement des disputationes philosophiques en France, la pensée de Descartes conceptualisant l'animal-machine s'oppose à celle de Montaigne, qui reconnaît en l'animalité une source d'intelligence et de vertu`.. Antoine de Pluvinel, qui a lu Xénophon, reconnaît aux chevaux un caractère sensible, une individualité et une psychologie, en insistant sur l'importance de . François Robichon de La Guérinière (1733) admet une forme d'intelligence chez les chevaux en creux, en ce qu'il en existe de vicieux et d'indociles. D'après Sophie Barreau et la zootechnicienne-sociologue Jocelyne Porcher, il est le premier .

Au vignette|Exemple de désensibilisation d'un cheval à l'odeur d'une peau de bovin mort, 1876.|alt=Dessin d'un homme tenant la tête de son cheval à côté d'une peau de bovin mort.

À partir du , de nombreux traités équestres reconnaissent et vantent une intelligence chez le cheval. Les personnes qui à l'époque côtoient des chevaux au quotidien constatent leurs capacités de communication et leur sensibilité. La préoccupation de l'époque pour l'intelligence animale s'illustre à travers l'organisation de nombreux spectacles mettant en scène des chevaux. ; il devient ainsi un figurant dans des spectacles de cirque au milieu du , notamment au cirque de Victor Franconi, inauguré à Paris en 1845. L'écrivain espagnol Carlos Frontaura remarque en 1868 la () des chevaux qui tractent les omnibus parisiens, à travers leurs prises d'initiatives..

François Baucher rédige une notice d'une page et demie pour le mot « intelligence » dans son Dictionnaire raisonné d'équitation (1833), et y déclare avoir en l'intelligence du cheval :

L'éducation raisonnée promue par Baucher consiste à permettre au cavalier de parler à l'intelligence du cheval. Le zoologiste Ernest Menault reconnaît lui aussi chez le cheval , cependant davantage à travers des déclarations poétiques que par une démonstration scientifique. Gustave Le Bon est l'un des premiers à s'intéresser à la psychologie du cheval, avec son traité équestre de 1892 qui leur reconnaît des qualités intellectuelles.

D'après Porcher, les zootechniciens des ont appliqué l'hypothèse de l'animal-machine au cheval en s'appuyant sur les idées de Descartes, Malebranche et Bacon, déniant que cet animal puisse penser, souffrir, ou bien avoir une conscience et des sentiments. La pression sociale a longuement freiné les chercheurs qui craignaient une mauvaise réception de leurs découvertes, l'idée de l'animal-machine étant plus simple à défendre dans un contexte d'. T. B. Redding rend compte en 1892, dans la revue Science, d'une opposition sociétale entre ceux qui attribuent au cheval intelligence et raison, et d'autres qui estiment qu'il s'agit uniquement d'instinct..

De plus, le sens commun a perpétué de fausses croyances ; l'une des plus , selon la journaliste équestre Maria Franchini, est la croyance qui veut que l'obéissance du cheval proviendrait du fait qu'il voit les humains sept fois plus grands qu'ils ne le sont en réalité, propagée au moins à partir de 1898.

Popularité mondiale des « chevaux savants »

Jusqu'au milieu du , la question de l'intelligence animale reste analysée à travers une comparaison ontologique avec l'humain. Le vétérinaire militaire français Adolphe Guénon publie en 1901 une étude de psychologie comparée intitulée L'Âme du cheval, dans laquelle il lui décrit un .. À partir de la fin du , un fort engouement pour des animaux savants touche le monde entier. Les chevaux ont à leur disposition du matériel spécifiquement fabriqué pour eux (cubes, bâtons, tableaux...), et font preuve d'une très grande patience pour .

Plusieurs journalistes publient des articles consacrés à l'intelligence du cheval, dont C. Mader qui en 1904 conteste l'assimilation de cet animal à une ., Remy de Gourmont qui en 1912 note l'engouement autour de cette question dans un contexte où jusqu'alors, ., et un auteur du New York Times qui publie en 1913 un article posant la question de savoir si les chevaux peuvent « penser ».

C'est notamment l'affaire de Hans le Malin () qui illustre cet intérêt.. Ce cheval noir, éduqué en Allemagne, devient une vedette internationale au début du , car il semble doué de facultés cognitives avancées en calcul, et répond à des questions arithmétiques complexes en frappant du sabot sur le sol :

La philosophe belge Vinciane Despret souligne le long débat scientifique qui s'ensuit, autour de la question de savoir si le cheval possède ou non une intelligence conceptuelle. Le psychologue allemand Oskar Pfungst démontre que Hans car il ne sait pas calculer ; il interprète en réalité le langage corporel humain d'une façon très fine afin de savoir quand arrêter de taper du sabot, ce qui donne lieu à la conceptualisation de l'effet Hans le Malin.

Beautiful Jim Key est un autre exemple de « cheval savant » devenu très populaire au début du . Le cas de la jument Lady Wonder entraîne une longue controverse autour d'une possibilité de messages télépathiques entre l'humain et le cheval., certains individus estimant jusque dans les années 1970 que les chevaux seraient doués de talents télépathiquesC'est notamment le cas de Henry Blake, dans son ouvrage traduit en français en 1998 sous le titre Je parle aux chevaux... Ils me répondent..

Conséquences du cas Hans le Malin sur la recherche en cognition chevaline vignette|Le psychologue et biologiste anglais Lloyd Morgan, théoricien du canon de Morgan.|alt=Photographie noir et blanc d'un homme vu de profil et avec une longue barbe

Le primatologue et éthologue néerlandais Frans de Waal souligne que la validité du principe scientifique nommé le canon de Morgan () est illustrée de façon quasi-parfaite dans l'affaire Hans le Malin. D'après Porcher, le canon de Morgan influence ensuite longuement la recherche sur la cognition animale.