Le Repos pendant la fuite en Égypte est considéré comme une œuvre majeure et d'une grande maîtrise de Joachim Patinier. Elle suscite néanmoins des interrogations sur la participation éventuelle d'autres peintres lors de son exécution. La nature morte du premier plan, la Madone et sa gestuelle particulière, et le paysage du second plan avec ses couleurs inhabituelles dans l'œuvre du maître, semblent révéler diverses influences et, probablement, une réalisation collective.
Le peintre et son œuvre Peintre et dessinateur de la Renaissance flamande Joachim Patinier est un peintre d'histoire né vers 1483 et mort le à Anvers. Il est considéré comme l'un des initiateurs du genre « paysage » dans la peinture occidentaleCf. Catherine Reynolds, « Patinir y las representaciones paisajísticas en Flandes », in Patinir, estudios y catálogo crítico, Vergara Alejandro (ed.), Madrid, Museo National del Prado : 97-115..
Le Repos pendant la fuite en Égypte, est un de ses thèmes de prédilection. On compte en effet pas moins de cinq tableaux du maître ou de son atelier qui traitent cet épisode de l'histoire sainteCf. Le catalogue raisonné de l'article Joachim Patinier dans Wikipédia.. Conservée à la Gemäldegalerie de Berlin, la peinture qui fait l'objet de cet article appartient aux œuvres de la seconde période (1515-1519)Robert A. Koch, auteur de la première monographie sur ce peintre, considère trois périodes dans sa production artistique : 1. « Early period » à partir de 1514 ; 2. « Middle period », de 1515 à 1519 ; 3. « Late period », de 1520 à 1524. Cf. Robert A. Koch, 1968 : 23. et plus précisément du début de sa carrière comme maître libre inscrit à la guilde de Saint-Luc d'AnversLes archives d'Anvers rapportent son inscription le 30 septembre 1515 sous le nom de Joachim Patenier. Cf. Alejandro Vergara (ed.), 2007 : 363, DOC. 1..
Le thème Pour échapper au massacre des enfants de moins de deux ans ordonné par le roi Hérode pour éliminer le roi des Juifs (Massacre des Innocents), Joseph et Marie partent de Judée avec l'Enfant Jésus, alors nouveau-né, pour gagner l'Égypte. Le Repos pendant la fuite en Égypte représente donc une halte de la Sainte Famille lors de ce voyage qui est conté dans l'Évangile selon saint Matthieu (2, 13-23) du Nouveau Testament.
La composition
Cette peinture à l'huile sur bois de dimension moyenneLe panneau mesure . illustre assez bien le style de l'artiste qui est caractérisé par l'utilisation de la perspective atmosphérique offrant au spectateur une vision panoramique en plongée. La composition comporte les trois plans principaux habituels : un premier plan très sombre sur lequel sont disposés les figures principales et leurs accessoires ainsi que des éléments végétaux (des herbes, des fleurs, un arbre et un arbuste presque mort), un plan moyen à dominante verte et ocre d'où émerge un massif rocheux de tonalité grise, et un arrière-plan bleuté aux reliefs remarquables qui voisinent avec un ciel nuageux de tonalité proche. On peut noter l'utilisation dans cette œuvre d'une palette de couleurs assez inhabituelle pour cet artiste surtout au second plan, ce qui pourrait indiquer une collaborationCf. Alejandro Vargara (ed.), 2007 : p. 181..
Les motifs
Le tableau combine les motifs habituels de l'artiste, comme le paysage de l'arrière-plan représentant un estuaire et sa côte accidentée parsemée de rochers, avec d'autres moins personnels qui semblent avoir été empruntés à différents artistes nordiques de son époque.
1. La nature morte
Le panier de Marie, au premier plan de la composition, a probablement son modèle dans une peinture de Gérard David. En effet, on retrouve un objet très semblable dans le Repos pendant la fuite en Égypte de ce peintre conservé à la National Gallery of Art de WashingtonCf. Le tableau de Gérard David intitulé Repos pendant la fuite en Égypte, vers 1510, huile sur panneau, , National Gallery of Art, Washington : inv. 1937.1.43. (ill. 1), ainsi que dans celui du Prado de MadridCf. Le tableau de Gérard David intitulé Repos pendant la fuite en Égypte, vers 1515, huile sur panneau, , Museo Nacional del Prado, Madrid : inv. P02643. (Ill. 2). Avec la gourde, la besace et le bâton de marche, le panier forme une véritable nature morte que l'on retrouve dans toutes ses œuvres du même thème (Illustrations : 3 et 4), à l'exception du tableau de MinneapolisCf. Le tableau de l'atelier de Joachim Patinier intitulé Paysage avec repos pendant la fuite en Égypte, The Minneapolis Institute of Arts, Minneapolis : inv. 14.2..
2. La Madone
Selon Robert A. KochCf. Koch Robert A., 1968 : p. 36., cette figure de la Vierge à l'Enfant est de la main de Joos van Cleve (Ill. 5 et 6). Il verse à l'appui de cette thèse un Repos pendant la fuite en Égypte de son atelier dans lequel on retrouve les motifs de Patinier (nature morte avec panier, besace et bâton, et paysage avec rochers déchiquetés)Cf. Le tableau de Joos Van Cleve intitulé Repos pendant la fuite en Égypte, 1464-1540, huile sur bois, , Musées royaux des beaux-arts de Belgique, Bruxelles : inv. 2928.. Pour Alejandro Vegara, elle est vaguement inspirée de la Madone au singe de Dürer (Ill. 7)Cf. Alejandro Vegara (ed.), 2007 : 181. Un exemplaire de cette gravure est conservé au Rijksmuseum d'Amsterdam (inv. RP-P-OB-115.937). et l'expression de l'Enfant Jésus est très semblable à celle représentée dans une peinture de Goswijn van der Weyden conservée à Berlin (Ill. 8).
3. La Sainte-Baume La montagne du second plan avec son creux qui abrite diverses constructions, dont un bâtiment de forme circulaire à coupole, semble librement inspiré de la Sainte-BaumeCertains commentateurs de Joachim Patinier (Hoogewerff, 1928 : 131-132 et Dupouey 2007-2008 : 29, 252) ont déduit, à la vue de ce motif dans ses œuvres, que la peintre devait s'être rendu sur place à l'occasion d'un voyage en Italie vers 1512-1515 en compagnie de Gérard David. Aujourd'hui, cette hypothèse n'est plus acceptée (cf. Tapié Alain, 2012 : 150). en Provence (Ill. 9, 10 et 11). Ce site fut dès le Moyen Âge, pour toute l'Europe chrétienne, un important lieu de pèlerinageLes représentations de la Sainte-Baume se retrouvent dans de nombreux documents du Moyen Âge et de la Renaissance. Voir par exemple le folio 60 du manuscrit à peinture intitulé Vie de la belle et clere Magdalene de François de Moulin enluminé par Godefroy le Batave qui date de 1517 (Cote Bibliothèque Nationale : FRANCAIS 24955). Il était en effet réputé avoir abrité les trente dernières années de la vie de sainte Marie Madeleine « qui aspirait à la contemplation des choses supérieures »Cf. Jacques de Voragine, La légende dorée, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), Paris, 2004, : 516-517.. Évoquée dans plusieurs tableaux, la Sainte-Baume devient le motif principal de son Paysage avec sainte Marie Madeleine en extase conservé au Kunsthaus de Zürich (Ill. 12).
4. Le paysage La spécialité du peintre, reconnue par Albrecht Dürer lors de son séjour aux Pays-Bas en 1520-1521C'est « un bon peintre de paysage » nota-t-il dans son journal de voyage. Cf. , apparaît ici dans le paysage d'arrière-plan, avec ses magnifiques dégradés de bleu et ses détails innombrables, avec sa ville portuaire, son estuaire et sa côte tortueuse aux rochers escarpés qui firent son succès (Ill. 12).
Le style de l'exécution des espaces villageois du second plan (Illustrations 13 et 14), avec ses habitations à dominante ocre rouge, ses arbres aux feuillages plus réalistes que de coutume et, dans la partie droite, sa représentation minutieuse du Massacre des Innocents, semble en revanche d'une autre main. Serait-ce le travail d'un des membres de l'atelier du maître, ou celui d'un collaborateur occasionnel ?
Les symboles À l'époque de la Renaissance, les peintures d'histoire fourmillent de symboles sacrés et profanes. Sans s'arrêter sur les motifs triviaux comme le pont sur la rivière, métaphore banale du temps qui passeCf. Paul Dupouey 2007-2008 : 386., l'arbre grêle, image de la vie nouvelle du ChristCf. Paul Dupouey, 2007-2008 : p. 48., ou les pèlerins cheminant dont l'interprétation est l'objet d'une controverseL'interprétation de Reindert Falkenburg des pèlerins qui peuplent les tableaux de Patinier en homo peregrinans, est contestée par Paul Dupouey qui voit plutôt ceux-ci en homo viator (cf. Reindert L. Falkenburg, 1988, et Paul Dupouey, 2007-2008 : 98-107)., on remarquera, parmi les symboles relevés par les commentateurs de Patinier dans ce tableau, certains motifs originaux qui méritent d'être cités. Ainsi, l'Enfant Jésus est tourné vers un oiseau perché en haut de l'arbuste mort du premier plan. Cet oiseau, un chardonneret, symbolise la passionCf. Paul Dupouey, 2007-2008 : p. 258.. Par ailleurs, la partie gauche de la montagne qui représente la Sainte-Baume, ressemble à un masqueCf. Paul Dupouey, 2007-2008 : 47, 259. qui symbolise selon Guy de TervarentCf. Guy de Tervarent, 1997 : 310-313., le vice, la fraude et le commerce amoureux. L'image est ici particulièrement bien adaptée au site de sainte Marie Madeleine, patronne des prostituées.
Bibliographie
Notes
Articles connexes Primitif flamand Joachim Patinier Repos pendant la fuite en Égypte Tentation de saint Antoine Traversée du monde souterrain Paysage avec la fuite en Égypte
Liens externes
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