De 1270 à 1350, le Tibet se trouve sous le contrôle administratif de la dynastie Yuan à la suite de sa conquête par les chefs mongols Ködan Khan et Möngke Khan et l'unification de ses principautés religieuses et laïques. Fondée par Kubilaï Khan, la dynastie Yuan s'appuie sur la lignée des sakyapa du bouddhisme tibétain pour administrer le Tibet, recevant en échange ses enseignements spirituels. Depuis Pékin, un conseil général (xuānzhèngyuàn) administre les affaires religieuses et séculières du Tibet sous la houlette du tuteur ou précepteur impérial (dishi ) nommé par l'empereur. Les régions de l'U et du Tsang sont divisées en 13 myriarchies (trikkor tchousoum), qui doivent chacune verser un tribut aux Mongols et leur fournir des soldats. À leur tête se trouvent treize myriarques (tripeun) nommés parmi les familles nobles ou les lignées religieuses.
Pour certains auteurs, toutefois, la relation du Tibet à l'Empire mongol n'est pas que celle de vassal à suzerain, mais comporte des échanges religieux, culturels, ethniques et politiques, comme le font les Mongols avec toutes leurs colonies.
Le premier précepteur impérial tibétain apporte aussi une nouvelle philosophie de gouvernance, et crée en 1268 une écriture basée sur l'écriture tibétaine, dont l'alphabet est choisi par Kubilai Khan, pour la communication universelle de l'empire, contribuant ainsi à son unification.
Contexte
En 1207, devant le déferlement des armées mongoles de Gengis Khan, des chefs tibétains – le chef des Tselpa et un roitelet de U – décident de se soumettre et de payer tribut à ce dernier pour éviter à leurs territoires d'être envahis. Cependant, à la mort du chef mongol en 1227, les chefs tibétains cessent de payer ce tribut Melvyn Goldstein, The Snow Lion and the Dragon, 1997, pp. 2-3 : Laurent Deshayes, Histoire du Tibet, Fayard, 1997, (« Les envahisseurs mongols ») : .
En 1227, les descendants de Gengis Khan achèvent la conquête du royaume Xixia, au Nord-Est du plateau du TibetHerbert Franke, « Multilinguisme dans la Chine des Yüan : le comité de rédaction du canon bouddhique (1285-1287) », in Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, vol. 138, 1994 : , p. 605..
Avant 1240, il n'y a pas de contacts entre le Tibet central (Ü et Tsang) et les Mongols Luciano Petech, Tibetan Relations with Sung China and with the Mongols, pp. 173-203, in China among Equals. The Middle Kingdom and its neighbours, 10th-14th centuries, Morris Rassaki (ed.), University of California Press, Berkeley, Los Angeles, London 1983, p. 194 : . Mécontent que les Tibétains aient pris prétexte de la mort de Gengis Khan pour ne plus payer le tribut convenu, Ködan Khan, petit-fils de Gengis Khan et fils d'Ögedaï Khan, décide d'envahir le Tibet en 1240. Une armée de 30 000 hommes, sous la conduite du général Doorda Darquan, atteint Phanpo au nord de Lhassa et détruit deux monastères kadampa W.D. Shakabpa, Tibet: A Political History, 1967, Yale University Press, p. 61 : Alan J. K. Sanders, Historical dictionary of Mongolia, 2003, Scarecrow Press, p. 309 : . Ködan Khan renonce cependant à ses projets et fait venir à sa cour, en 1244, Sakya Pandita, le chef de l'école dite sakyapa du bouddhisme tibétain, dont la renommée est parvenue jusqu'à lui, pour lui enseigner les préceptes du bouddhisme. En contrepartie, il lui confie l'autorité temporelle sur le U et le TsangAnne-Sophie Bentz, chapitre 1 (« Histoires de la nation tibétaine »), dans Les réfugiés tibétains en Inde, paragraphes 51 et 52.Laurent Deshayes, Histoire du Tibet, Fayard, 1997, pp. 102-104 (« Les envahisseurs mongols »).. Selon Elliot Sperling, Sakya Pandita demande par lettre, en 1249, aux différentes personnalités tibétaines, de se soumettre à l'autorité mongole. Pour Sperling, c'est l'époque généralement considérée comme le début de la tutelle des Mongols sur le Tibet p. 13 : - (Assurément, le Tibet fut incorporé dans les territoires mongols mais cela se fit d'une façon distincte de celle de la conquête de la Chine par les Mongols. À la fin des années 1240, le lama tibétain Sakya Pandita (Sapan), chef de la secte sakyapa du bouddhisme tibétain, se rendit, accompagné de ses neveux, à la cour du prince mongol Godan, d'où il envoya une lettre aux autres chefs tibétains, incitant ces derniers à se soumettre à l'autorité des Mongols. La lettre qu'il est censée avoir écrite (en 1249) et l'assentiment que les autres Tibétains manifestèrent à l'égard de l'imposition de la domination mongole, sous la forme où celle-ci y est décrite, sont considérés en règle générale comme ayant marqué le commencement de la tutelle mongole sur le Tibet).. Cependant, pour Thomas Laird, il est impossible de déterminer combien de principautés tibétaines se soumirent, l'accord de Sakya Pandita et de Ködan Khan ayant pu rester théoriqueThomas Laird, Une histoire du Tibet : Conversations avec le Dalaï Lama, p. 124..
La deuxième invasion, entre 1251 et 1253, décidée par Möngke Khan et visant à soumettre à la domination mongole toute la région jusqu'à Damxung (Dangquka), au nord-est de Lhassa, voit deux armées, l'une commandée par Khortaïou Khoridai ou encore Qoridai., l'autre commandée par Dupetaou Dobeta, attaquer le pays en tenaille, tuant, pillant, incendiant des maisons, détruisant des temples Luciano Petech, Tibetan Relations with Sung China and with the Mongols, pp. 173-203, in China among Equals. The Middle Kingdom and its neighbours, 10th-14th centuries, Morris Rassaki (ed.), University of California Press, Berkeley, Los Angeles, London 1983, p. 182 : p.45 : . Dandar est chargé des troupes du Sichuan et Khortaï de celles du TibetHenri Cordier, 1920-1921, Histoire générale de la Chine, p.263 : .
En 1253, Möngke Khan envoie son frère Kubilaï Khan conquérir le royaume de Dali (aujourd'hui province du Yunnan) au Sud-Est du Tibet. W.A.R. Wood, 1926 : W.C. Dodd, 1920 : .. Duan Xingzhi (), roi de Dali, se soumet, Kubilaï le laisse en liberté et lui donne le titre de Maharaja (chinois : , également écrit mo-ho-lo-ts'o)Henri Cordier, Histoire générale de la Chine, 1920-1921, p. 267 : .
Kubilai Khan succède à Möngke en 1260, conquiert la Chine de la dynastie Song du Sud en 1279 et, sacré empereur, y fonde la dynastie Yuan. Il renforce la tutelle mongole sur le Tibet en s'appuyant sur la lignée sakyapaLaurent Deshayes, Histoire du Tibet, Fayard, 1997, p. 105 (« Le temps des Sakyapa »). p.45 : ..
Selon Warren W. Smith, les relations du Tibet avec la dynastie Yuan lui évitèrent d'être conquis et permirent la promotion du bouddhisme tibétainWarren W. Smith, Tibet's Last Stand?: The Tibetan Uprising of 2008 and China's Response, p. 250.
Le Tibet sous la domination des Yuan vignette|Billet de banque de la dynastie Yuan de 1287, comportant caractères han et écriture phags-pa, .
Mise place d'une administration centralisée Kubilaï met en place une organisation administrative centralisée pour unifier principautés religieuses et laïques. À Sakya, siège un chef administratif et militaire, le gouverneur (peuntchen ou pönchen), dont la juridiction s'étend sur les provinces de l'U et du Tsang. Les provinces de l'Amdo et du Kham sont elles aussi pourvues d'un peuntchen. Chaque peuntchen est subordonné au tuteur ou précepteur impérial ou dishi () qui est nommé par l'empereur et qui siège à Khanbalik (capitale de la dynastie Yuan, aujourd'hui Pékin). À partir de 1268, un () administre les affaires religieuses et séculières du Tibet sous la houlette du dishi, généralement un membre du clan Kheum qui dirige la lignée sakyapa. Au dishi, sont subordonnés treize myriarques ou tripeun disposant chacun d'une région militaire. Ils sont nommés parmi les familles nobles ou parmi les lignées religieuses. Le U et le Tsang sont divisés en 13 myriarchies ou trikkor tchousoum, qui doivent chacune verser un tribut aux Mongols et leur fournir des soldats. Les monastères de la principauté sakyapa en sont exemptés Luciano Petech, P'ags-pa in In the Service of the Khan: Eminent Personalities of the Early Mongol-Yüan Period (1200-1300), édité par , Volume 121 de Asiatische Forschungen, , Otto Harrassowitz Verlag, 1993, , p. 648. Rahul Ram, Central Asia: An Outline History, Concept Publishing Company, 1997, 170 p., chap. « Tibet: Snows and Lamas », p. 36 : .. Laurent Deshayes, Histoire du Tibet, Fayard, 1997, pp. 107-110 (« La tutelle mongole »)..
La première mesure administrative prise par les Mongols est un recensement couvrant le Tibet central (le Tibet oriental et la presque totalité du Tibet occidental étant exclus). La deuxième mesure est l'instauration d'un service postal permettant au gouvernement impérial à Pékin de recevoir des nouvelles en temps opportun et de transmettre rapidement ses ordres au Tibet : 24 relais sont créés depuis la frontière chinoise jusqu'à Sakya. Ces mesures et d'autres concernant les impositions et les milices, sont instaurées en 1268-1269Luciano Petech, Tibetan Relations with Sung China and with the Mongols, , pp. 186-187.. Les Yuan instaurent également l'usage du calendrier et des lois qui prévalent dans l'ensemble des provinces chinoises. Il interviennent directement dans les grandes décisions administratives comme la nomination et le renvoi des hauts fonctionnaires. Christian Deweirdt, Monique Masse et Marc Monniez, Le Tibet, coll. « Les guides Peuples du Monde », troisième édition, Les éditions de l'Adret, Paris, 2008, section 5 : L'influence mongole et l'essor de la théocratie, p. 58..
Instauration de la régence sakyapa Le moine tibétain Drogön Chögyal Phagpa (1235-1280), chef de l'école sakyapa, rejoint la cour mongole de Kubilaï Khan et devient le précepteur spirituel de ce dernier. Kubilaï le nomme régent (dishi) de la région et lui donne le Alice Travers (chargée de recherche, CNRS (Section 33), Chronologie de l'histoire du Tibet. Drogön Chögyal Phagpa assure alors le .
Phagpa est un des deux principaux acteurs de la relation , dite chö-yon, entre les Tibétains et les Mongols. Les rapports entre l'empereur et le moine seront délicats. En vertu de cette relation, Phagpa estime être davantage qu'une potiche mise sur le trône du Tibet central. Il exige ainsi que Kubilaï soit assis un degré plus bas que lui lorsqu'il dispense ses enseignements en privé à l'empereur, quitte à ce que lui-même soit assis un degré plus bas que son protecteur dans les autres contextesMelvyn C. Goldstein, The Snow Lion and the Dragon. China, Tibet, and the Dalai Lama, , p. 4 : ..
À la demande de Kubilaï de disposer, pour la communication universelle de l'empire, d'une écriture officielle pouvant servir à la fois à la langue mongole et à la langue chinoise, il crée l'écriture phags-pa, fondée sur l'écriture tibétaineThomas Laird, , p. 126.. Cette écriture, dont l'usage sera rendu obligatoire dans les documents officiels dès le deuxième mois de 1269Luciano Petech, Tibetan Relations with Sung China and with the Mongols, , p. 187 : , finira par tomber en désuétude et se limitera aux sceaux des religieux après la fin de la dynastie Yuan en 1368. Au même moment, dans l'empire, se développe l'écriture Han'er, qui fait appel à des caractères chinois pour l'écriture de la langue mongole et se trouve utilisée elle aussi dans les écrits impériaux, lois et autres documents officiels.
En 1270, Phagpa crée à Khanbalik (Pékin), le temple Dahuguo Renwang (), environ à l'emplacement actuel du temple Zhenjue (temple des cinq pagodes), où est pratiquée cette branche du bouddhisme vajrayāna (aujourd'hui, c'est le culte gelugpa qui y est pratiqué)..