vignette|Le tableau de la Procession sur la place Saint-Marc de Bellini (1496) représente des marchands grecs et arabes sur la place Saint-Marc. L’histoire économique de la république de Venise de la perra lagune entourant la ville remonte à la période étrusque. Située au fin fond de la mer Adriatique, la ville profite au Moyen Âge de sa situation à proximité des marchésLe concept ne doit pas être compris dans le sens moderne (cf. capitalisme, économie de marché, même si les rapports d'échange au sein de Venise sont soumis très tôt et très fort aux règles du marché. d'Europe centrale, et de son appartenance à l'empire byzantin. Par une autonomie croissante, elle acquiert des privilèges commerciaux tant à Byzance que dans le Saint-Empire romain germanique. Avec la quatrième croisade, le doge devient formellement seigneur de trois huitièmes de l'empire byzantin, et un empire colonial voit le jour. Il forme l'épine dorsale logistique des convois maritimes et du commerce librePar commerce libre, on entend ici le commerce qui n'est pas soumis au contrôle par des prescriptions de la municipalité et mené par des capitaines aux ordres de la municipalité, mais qui peut aussi naviguer hors des convois., ainsi que de l'approvisionnement de Venise avec la nourriture de base (blé).

vignette|Neptune offre des dons à Venise, Giambattista Tiepolo 1748–50, huile sur toile, , Palais des doges.

La révolution commercialeCe concept est apporté par Raymond de Roover en 1942 dans la discussion entre spécialistes, dans : avec ses nouvelles formes d'organisation, de vie et de culture conduit à une domination encore jamais vue de l'économique, du comptable et des mécanismes de contrôle. Les techniques commerciales, les formes de société et les méthodes de financement de VeniseSur le marché financier, cf. , mais aussi les moyens de soutenir l'économie devancent souvent largement le développement européen.

Les croisades et la conquête de Constantinople ouvrent pour plusieurs siècles le commerce direct vers l'Asie profonde, mais ces voyages de commerce, comme l'équipement et la protection des convois maritimes réguliers, nécessitent des quantités de capitaux qui sont en majorité mis à disposition sous forme de crédits. Seule la noblesse peut disposerDans la littérature, la noblesse de la ville est souvent désignée par le mot patriciat. Cependant le concept de noblesse s'est largement établi pour désigner les familles actives dans le commerce au long cours et dominantes en politique. (Girgensohn, Rösch). du droit de pratiquer le commerce au long cours — on connaît son quasi-monopole dans le commerce du poivreSur les monopoles au : .. La même noblesse monopolise aussi la direction politique.

Malgré la domination des échanges commerciaux, la construction navale est l'industrie prédominante et le plus grand employeur, de loin. Ensuite viennent, à la fin du Moyen Âge la production de toile, de soie et de verre. Une importance considérable revient aussi au commerce du sel sous monopoleCf. les travaux correspondants de Hocquet. et des céréales, qui contribue, comme le reste du commerce, à l'enrichissement de la noblesse.

Dès le début, Venise doit combattre une rude concurrence et se livre, rien qu'avec la république de Gênes à quatre guerres tous azimuts. Au début de l'époque moderne, Venise perd peu à peu ses colonies, au bénéfice de l'Empire ottoman, ainsi que sa position de monopole dans l'Adriatique. En outre, la république des Provinces-Unies des Pays-Bas, et l'Angleterre élisabéthaine affrontent la concurrence vénitienne, tandis que les Portugais tirent à eux le commerce des épices. En outre, le protectionnisme des États européens et de l'Empire ottoman rend l'accès aux marchés plus difficile.

C'est ainsi que la puissance régionale finit par dépendre principalement de la production d'articles de luxe et de la production agricole de la terraferma d'Italie du nord.

Avant le

vignette|La cathédrale, sur Torcello, maintenant presque inhabité

Dans l'Antiquité, le niveau de la mer se situe plusieurs mètres plus bas que maintenant, si bien que l'on trouve dans la lagune les plus anciennes traces d'habitation humaine, sur des sites situés maintenant largement sous l'eau. Des traces grecques et étrusques indiquent une occupation plus ancienne que ce qui a été longtemps supposé. Chioggia (Clodia) était une colonie militaire romaine, et à Fondaco dei Turchi, sur le Grand Canal, on a trouvé une monnaie de l'époque de l'empereur Trajan.

Au plus tard au , le rôle majeur est joué par la pêche, puis par les marais salants et les céréales Vers 750, le roi des Lombards Aistulf interdit tout commerce avec les sujets byzantins, et par suite avec les villes de la laguneBeyerle, Leges Langobardorum, 195 (Ahistulfi leges I, 4)..

Mais vers 780, on saisit à Pavie des marchands qui offrent à la vente des denrées orientales comme des étoffes pourpres de TyrHonorantiae Civitatis Papiae. Dès avant 785, des marchands vénitiens résident à Ravenne, et en Pentapole byzantine, « expulsés » par les Francs en 787/791Codex Carolinus 86, Monumenta Germaniae Historica, Epistolae III, . Déjà plus tôt, au temps du pape Zacharie (741–52), ils sont actifs dans le commerce des esclaves avec les SarrasinsLiber pontificalis 222, Duchesne éd..

vignette|Denier vénitien, monnaie d'argent du temps de Louis le Pieux, . Sur l'avers, HLVDOVVICVS IMP autour d'une croix, sur le revers VENECIAS

Le commerce est à l'époque encore surtout du troc. Certes, on connaît la monnaie, et on frappe les siennes, tandis que l'on prend en outre les impériales, par exemple celles de l'empereur Louis le Pieux, en frappant « VENECIAS » au revers. Cependant, on préfère les monnaies de Vérone. On constate la présence d'un atelier de frappe des monnaies, la Zecca (de l'arabe monnaie) au début du .

La phase initiale du féodalisme, avec l'acquisition de grandes propriétés agricoles, apporte les premières grandes quantités de capital aux mains de familles individuellesSur cette phase de « capitalisme précoce » naît à la fin du un débat entre Reinhard Heynen (Zur Entstehung des Kapitalismus in Venedig, Stuttgart, Berlin 1905) et Werner Sombart (Der moderne Kapitalismus, Leipzig 1900). Beynen a repoussé l'affirmation de Sombart selon laquelle la richesse naît initialement de l'accumulation des rentes foncières urbaines, que la république commerciale sortirait au départ d'affaires faites à l'occasion par des propriétaires fonciers investissant ainsi leur capital superflu. Et parmi les savants italiens, il y a une discussion semblable, dont Irmgard Fees a fait une revue (). La thèse qu'au départ, l'économie vénitienne réside dans la propriété foncière dont les gains sont peu à peu investis dans le commerce, peut être considérée comme réfutée — en particulier sur la base du travail de Fees.. Le testament du doge Giustiniano Participazio de 829 montre que, outre les bâtiments d'exploitation et d'habitation, ses possessions comprennent des denrées commerciales, des bijoux, de l'argent liquide et des créances, et aussi des sommes importantes encore investies dans ses entreprises commerciales au moment de sa mort. La classe dirigeante est donc dès le début très active dans le commerce, contrairement à son équivalent sur le continent.

De Byzance au Saint-Empire ()

vignette|upright=1.5|Possessions vénitiennes vers l'an mil

Avec la destruction de Comacchio (854 puis 946), qui contrôle l'embouchure du Pô, les voies commerciales vers Pavie et Plaisance se trouvent libérées, ainsi que vers les territoires se trouvant par-derrière, pour lesquels un accord a déjà été conclu avec Charles III le Gros. Venise poursuit des buts semblables en Istrie. Les rapports avec les Narentins, pirates dalmates, s'avèrent bien plus difficiles. Ce n'est qu'en l'an mille que le doge Pietro II Orseolo arrive à soumettre à sa domination les parties nord et centrale de la Dalmatie.

Le privilège du commerce avec le Saint-EmpireFondamental pour les relations commerciales : . en combinaison avec le contrôle de l'Adriatique représente le pendant occidental de la Bulle d'or de l'empereur de Byzance de 992Sur l'économie de Byzance : ., qu'ont suivi d'autres privilèges commerciauxPour la première fois, la douane perçue à Abydos passe en moyenne de 30 à 17 soldi et les bateaux vénitiens ne doivent plus transporter de marchandises pour Amalfi, Bari ou pour les Juifs. Ceci et ce qui suit concernant Byzance d'après . Sur le , cf. .. Venise est alors privilégiée à l'est comme à l'ouest. En contrepartie pour une aide militaire contre les Arabes d'Italie du sud, l'empereur Basile II diminue presque de moitié les taxes sur les navires de commerce. Simultanément, les Vénitiens prennent des contacts commerciaux jusqu'à Tunis. Ils y livrent, comme à Alexandrie, du bois, des armes, des métaux et des esclaves slaves — même si ce commerce est interdit à partir de 960.

La percée réussit en 1082, avec le privilège de l'empereur Alexis Comnène, qui garantit la liberté du commerce et ouvre d'ailleurs pour la première fois de vastes parties de l'empire. Des comptoirs commerciaux, des maisons de commerce et des embarcadères passent aux mains des Vénitiens. Le plus gros comptoir, et de loin, y naît à la Corne d'Or à Constantinople.

Venise reçoit le droit de liberté du commerce en Terre sainte, conquise en 1098 par les croisades, pour son soutien à Godefroy de Bouillon en 1100, et avant tout, pour la prise de Tyr, le centre commercial de Syrie. Les comptoirs représentent presque une ville autarcique dans la ville, parfois ceinte de murs, et ils dirigent le commerce à partir de la Syrie et du royaume arménien de Cilicie jusque loin en Asie. Même Alexandrie et le Maghreb sont souvent le but de ce commerce.

C'est l'empereur Henri IV qui présente le pendant du privilège de 1082 en établissant en 1084 un privilège dans le Saint-Empire. Profondément empêtré dans la querelle des Investitures, il donne à Venise l'accès commercial à tout le Saint-Empire, mais à ses habitants, seulement vers Venise. Ceci donne à la ville un monopole sur le commerce adriatique, car les marchandises ne peuvent être importées vers le Saint-Empire que via Venise ; ceci permet à la ville d'imposer une taxe d'entreposage. Frais d'entreposage et de transbordement forcent les marchands de l'extérieur à se trouver une place dans des maisons de commerce alors que des commerçants considérés comme « allemands » de l'Empire doivent résider dans le Fontego dei Tedeschi.

Vers 1130, les familles dominantes réussissent à confiner substantiellement l'influence du clergé et, dans la seconde moitié du siècle, à s'approprier une partie importante des biens des environ 100 institutions ecclésiastiques. Alors, les anciennes familles essaient de restreindre la vente des propriétés de l'Église en spécifiant que dans le cas d'une propriété monacale, l'Abbé, le Chapitre, l'Évêque et un avocat séculier doivent consentir à la cession. Dans la suite, les nouvelles familles parvenues à la richesse, n'ayant plus accès à cette voie, se consacrent à l'acquisition de propriétés sur le continent.

Multiplication du capital, comptoirs et conflits dans la classe dominante (1171 à 1261)

Les privilèges de Venise deviennent une menace pour le commerce et les ressources de l'État byzantins. Bien que l'hostilité résultante ait pu être décelée depuis des décenniesCf. ., l'emprisonnement, le , de tous les (soi-disant) dans l'Empire byzantin et l'interdiction de commerce subséquente est une surprise complète. Le quartier commerçant de la Corne d'Or disparaît pratiquement complètement. La contre-offensive militaire échoue malgré la mise en œuvre de . Des tumultes surviennent à Venise et le doge Vital II Michele est poignardé en pleine rue. Venise perd tous ses privilèges et ne peut reprendre un peu pied que plus tard.

Richesse soudaine et style de vie féodal vignette|Le plus ancien palais de ville conservé, qui deviendra plus tard l’entrepôt des Turcs (Fondaco dei Turchi)