Cícero Romão Batista (Crato, 1844 — Juazeiro do Norte, 1934), connu dans la dévotion populaire sous le nom de Padre Cícero ou de Padim Ciço, était un prêtre catholique brésilien.
Entre 1872 et 1889, il connut à Juazeiro do Norte, petite bourgade du sud de l’État du Ceará, une carrière de chapelain tout à fait conventionnelle, si ce n’est qu’il se signala par son charisme et un apostolat volontaire et dévoué. Il dévia cependant de l’orthodoxie après avoir eu part à un supposé miracle, lors duquel l’hostie administrée par lui à une religieuse se transforma en sang du Christ. Ce miracle, éventé à son insu, valut à Padre Cícero une suspension de ses fonctions de prêtre, mais attira aussi de nombreux pèlerins venus de tout le Nordeste, dont beaucoup se fixèrent dans la bourgade. Celle-ci, qui vit sa population augmenter rapidement, se constitua en une communauté millénariste schismatique, avant d’obtenir en 1911 le statut officiel de commune.
À la différence, p.ex., d’un Antônio Conselheiro, Padre Cícero s’efforça de ne pas rompre avec l’Église et de s’assurer des alliances chez les coroneis et politiciens locaux. Il fut ainsi élu maire de sa nouvelle commune en 1913 ; devint ensuite, après avoir pris la tête d’une troupe de bandits pour appuyer une révolution armée qui renversa un gouvernement constitutionnellement élu, vice-gouverneur du Ceará en 1914 ; et enfin sut, en 1926, se faire élire député fédéral (cependant sans exercer ce mandat). Il accorda un brevet de capitaine à Virgulino Ferreira da Silva, alias Lampião, moyennant que celui-ci attaquât la colonne Prestes alors de passage dans le Nordeste.
Dans le sertão cearense, voire dans tout le Nordeste, il continue jusqu’à aujourd’hui de faire l’objet d’une intense vénération populaire, la réconciliation officielle avec l'Église catholique romaine a eu lieu en et son proces de béatification s'est ouvert le après que le Dicastère pour la Cause des Saints a publié l'édit officiel nihil obstat (aucune objection à la cause) et l'a intitulé comme un Serviteur de Dieu.
Biographie
Jeunes années et ordination
Né dans l’arrière-pays (sertão) de l’État du Ceará, comme fils de Joaquim Romão Batista et de Joaquina Vicência Romana, connue sous le nom de dona Quinô, Cícero Romão Batista, futur Padre Cícero, reçut à partir de l’âge de 6 ans des leçons d’un précepteur, le professeur Rufino de Alcântara Montezuma, et fit sa première communion dans l’église paroissiale de sa ville natale. À 12 ans, à la suite de la lecture d’une biographie de saint François de Sales, il décida de faire vœu de chasteté. En 1860, il fut inscrit dans le collège renommé du père Inácio de Sousa Rolim, à Cajazeiras dans l’État de Paraíba. Il n’y resta cependant que peu de temps, la mort inopinée de son père, victime du choléra en 1862, le contraignant à interrompre ses études et de s’en retourner auprès de sa mère et de ses sœurs célibataires. La mort du père, qui avait été petit commerçant à Crato, occasionna de sérieuses difficultés financières à la famille, de sorte que quand, plus tard, en 1865, Cícero Romão Batista voulut entrer au séminaire de la Prainha à Fortaleza, il ne put le faire que grâce à l’aide de son parrain de confirmation, le colonel Antônio Luís Alves Pequeno.
Durant son passage au séminaire, Cícero Romão Batista passait pour un étudiant moyen et, bien qu’il dût quelques années plus tard entraîner les multitudes par ses sermons, il n’obtint que de basses notes dans les disciplines se rapportant à l’art oratoire et à l’éloquenceO que Lula e Padre Cícero têm em comum?.
Ordonné prêtre le , il retourna à Crato et, l’évêque ne lui octroyant la charge d’aucune paroisse, il resta dans sa ville natale à enseigner le latin au collège Padre Ibiapina, fondé et dirigé par le professeur et journaliste José Marrocos, son cousin et grand ami.
Arrivée à Tabuleiro Grande
Le jour de noël 1871, invité par le professeur Simeão Correia de Macedo, le père Cícero visita pour la première fois le hameau de Tabuleiro Grande (ancien nom de l’actuelle ville de Juazeiro do Norte, porté par cette localité lorsqu’elle dépendant encore de la proche ville de Crato), et y célébra la traditionnelle messe de minuit, dite messe du coq. Le père visitant, âgé alors de 28 ans, de petite stature, de peau blanche, à cheveux blonds, aux yeux bleus pénétrants et à la voix modulée, fit grande impression sur les habitants du lieu. L’affinité étant réciproque, il revint au terme de quelques mois, exactement le , avec ses bagages, et accompagné de quelques membres de sa famille, avec l’intention de se fixer définitivement à Juazeiro.
À cette époque, le hameau de Tabuleiro Grande n’était guère plus qu’un agglomérat de masures en pisé et de quelques-unes en briques, regroupées autour d’une chapelle érigée par le premier chapelain, le père Pedro Ribeiro de Carvalho, et placée sous le vocable de Notre-Dame des Douleurs, patronne des lieuxIBGE, Histórico de Juazeiro do Norte. La bourgade n’était qu’un simple entrepôt et servait de lieu d’étape à ceux qui se rendaient à Crato.
Deux décennies auparavant, dans cette même vallée du Cariri, un mouvement schismatique avait pris naissance, la secte des Serenos, groupe de pénitents dont le culte comportait la flagellation de ses adeptes. L’arrivée de Padre Cícero à Juazeiro se situa peu de temps avant la calamiteuse sécheresse de 1877-1879Robert M. Levine, Vale of Tears, University of California Press, ..
Plusieurs sources affirment que Padre Cícero résolut de s’établir à Juazeiro à la suite d’un rêve (ou d’une vision) qu’il avait eu. Selon cette version, certain jour, au crépuscule d’une journée harassante, après avoir confessé pendant plusieurs heures d’affilée les habitants du lieu, et voulant se reposer dans la pièce contiguë à la salle de classe de la petite école, où on lui avait improvisé un logis, il tomba dans le sommeil et eut la vision qui allait changer sa destinée. Il aperçut alors, selon ce qu’il relata à ses amis intimes, Jésus Christ et les douze apôtres assis à une table, dans une disposition rappelant la Dernière Cène de Léonard de Vinci. Soudainement il vit entrer dans la pièce une multitude de personnes trimbalant leurs maigres possessions dans de petits paquets, à l’image des retirantes (errants jetés sur les routes par la sécheresse) nordestins. Le Christ, se tournant vers les affamés, fit part de la déception que lui causait le genre humain, mais déclara être disposé à faire encore un ultime sacrifice pour sauver le monde. Cependant, poursuivit-il, si les hommes ne se repentaient pas immédiatement, il mettrait fin à tout pour de bon. À ce moment, le Christ désigna les pauvres et, se retournant inopinément, ordonna : « Et vous, Padre Cícero, prenez soin d’eux ! »
Apostolat
vignette|150px|Figurine de Padre Cícero à Agrestina.
Aussitôt qu’installé dans le hameau, il s’attacha tout d’abord à améliorer l’aspect de la chapelle, consacrant les offrandes des fidèles à l’acquisition de plusieurs images.
Ensuite, dans l’ardent désir de conquérir le peuple à lui confié par Dieu, il déploya un intense travail pastoral consistant en prêches, conseils et visites à domicile, fait sans précédent dans la région. Aussi ne tarda-t-il pas à gagner la sympathie des habitants, et acquit-il bientôt un grand ascendant dans la communauté.
Agissant avec sévérité, il s’efforça de redresser les mœurs de la population et à combattre l’ivrognerie et la prostitution. Il s’appliqua à éliminer les coutumes profanes et à remettre en honneur la pratique des sacrements. Sous la devise « Dans chaque maison un atelier, dans chaque atelier un oratoire », de nombreux ateliers de production furent créés, où étaient fabriqués en particulier des bougies, des images saintes et des chaussures. L’habileté et le charisme du prêtre eurent un fort impact sur la population, qui se vouait de plus en plus à la religion et au travail. Padre Cícero encourageait les fidèles à creuser des puits, à construire des abris et à semer du manioc.
Pour l’assister dans le travail pastoral, le père Cícero décida, à l’instar de Padre Ibiapina, célèbre missionnaire nordestin décédé en 1883, de recruter des femmes célibataires et des veuves en vue de fonder un ordre religieux laïc, les Maisons de charité (en port. Casas de Caridade), géré par des femmes pieuses (beatas) mais placé sous son entière autorité, et visant à apporter instruction, soins de santé et assistance au peuple.
Cependant, les miracles et les formes extrêmes de religiosité étaient découragés. Pour le reste d’ailleurs, les rapports sociaux et les structures politiques dans Juazeiro do Norte ne différaient guère de ceux prévalant de façon générale dans les sociétés rurales brésiliennes.
L’harmonie civile ainsi restaurée, la localité connut alors le début d’un prodigieux accroissement de sa population, qui allait se poursuivre dans les décennies suivantes ; des alentours affluaient en effet des gens en nombre, désireux de rejoindre le nouveau chapelain. Parmi les nouveaux arrivants, que le père Cícero ne manquait jamais d’accueillir avec empressement, se trouva aussi José Lourenço Gomes da Silva, futur chef spirituel de la communauté du Caldeirão de Santa Cruz do Deserto, la plus célèbre des Maisons de charité éparpillées aux environs de Juazeiro.
Miracle présumé
En 1889, lors d’une messe célébrée par le père Cícero, une hostie administrée par le prêtre à la religieuse Maria de Araújo se changea en sang dans la bouche de celle-ci. Selon les récits, le même phénomène se répéta plusieurs fois au cours des deux années suivantes. Bientôt, la nouvelle qu’un miracle s’était produit à Juazeiro fut répandu par les soins d’ecclésiastiques autres que Padre Cícero, qui cherchaient à exploiter l’événement en organisant, à partir de tout le nordeste, des pèlerinages vers le lieu, de sorte que, au moment où, p.ex., Antônio Conselheiro fondait sa propre communauté à Canudos dans le nord de la Bahia, quelques centaines de pèlerins s’étaient déjà établis dans la Juazeiro cearense et devenus des résidents d’une nouvelle cité sainte, laquelle subsista ensuite pendant plus de 50 ans en dépit de la mesure de suspension prise à l’encontre de Cícero en 1892Robert M. Levine, Vale of Tears, University of California Press, ..
vignette|200px|La beata Maria de Araújo.
Cependant, à la requête de Padre Cícero, le diocèse convoqua une commission composée d’ecclésiastiques et de professionnels de la santé afin de soumettre le supposé miracle à examen. La commission, qui avait pour président le père Clycério da Costa et comme secretaire le père Francisco Ferreira Antero, et dont étaient membres également les médecins Marcos Rodrigues Madeira et Ildefonso Correia Lima, en plus du pharmacien Joaquim Secundo Chaves, mena de longues investigations et fut même à plusieurs reprises témoin du phénomène de transformation de l’hostie. Clôturant son enquête le , elle arriva à la conclusion qu’il n’y avait pas d’explication naturelle des faits survenus, et qu’il s’agissait donc d’un miracle, ce qu'Ildefonso Correia Lima formula ainsi dans une lettre : « (des faits) de l’ordre de ceux observés ne peuvent pas s’expliquer par le jeu naturel des agents naturels, et force est d’admettre l’intervention d’un agent intelligent occulte qui en représente la cause, et que, dans le cas en question, je pense être Dieu »Extrait de la lettre rédigée par Ildefonso Correia Lima et reconnue comme telle par les archives de Crato..
Insatisfait de cette expertise, l’évêque Joaquim José Vieira nomma, pour mener une contre-enquête, une nouvelle commission, présidée par le père Alexandrino de Alencar, avec pour secrétaire le père Manoel Cândido. La commission convoqua la religieuse, lui donna la communion, et, ayant constaté que rien d’extraordinaire ne se produisait, conclut qu’il n’y avait point de miracle, et qu’il s’agissait d’une supercherie.