vignette|« Cuisine et mode — ce n'est PAS la liberté. » Pochoir à Saint-Petersbourg en juillet 2005. L'histoire du féminisme en Russie débute au , avec l'engagement du pays dans une modernisation initiée par Pierre le Grand et poursuivie par Catherine II. Au , les préoccupations féministes se diffusent dans les classes supérieures. De grandes voix féministes s'expriment, notamment celle d'Anna Philosophova. Le mouvement des femmes s'organise, jusqu'à obtenir en 1917 le droit de vote pour les femmes. Il est principalement d'inspiration libérale, mais également soutenu par les partis révolutionnaires, réservés cependant sur le principe d'organisations spécifiques aux femmes.
Après la révolution d'Octobre, qui donne aux femmes l'égalité de droits avec les hommes, et qui débouche sur des réformes majeures, notamment l'autorisation de l'avortement, le Jenotdel, département des femmes du parti communiste, développe une démarche originale prolongeant le féminisme socialiste et visant à changer la place des femmes dans la nouvelle société soviétique. Marginalisé avant même le début de la répression stalinienne, ce mouvement fait long feu, et le dogme soviétique sera que la « question des femmes » a été résolue en URSS, selon les termes même de Staline.
Avec l'effondrement du régime soviétique, dans un contexte de profonde crise économique et sociale, les inégalités dont sont victimes les femmes redeviennent un objet de débat de société, et des organisations féministes se constituent. Depuis le début du elles peinent cependant à se faire entendre, dans un contexte politique où l'opinion considère facilement que « l'égalité de droit » est acquise, de réaction traditionaliste et d'hostilité, notamment du pouvoir, au libéralisme et aux acteurs de la société civile.
Histoire
C'est au et sous l'influence des mouvements occidentaux européens que nait le féminisme en Russie. Il reste tout d'abord limité à l'aristocratie. Dans le roman Que faire ? de Nicolaï Tchernychevski, l'héroïne, Vera Pavlovna qui rêve d'une société égalitaire, personnifie les idées féministes russes de l'époque. Durant son règne, Pierre le Grand relâche les restrictions sur l'éducation féminine, ce qui permet la naissance d'une nouvelle classe de femmes éduquées, comme la princesse Natalia Cheremeteva qui sera la première femme à écrire son autobiographie en Russie (Notes, publié en 1810).
En 1753, une loi permettant aux femmes mariées de rester propriétaire de leurs biens après le mariage est promulguée. Mais en dehors de cette avancée importante, la situation de femmes reste difficile et celles-ci n'ont encore que peu de droits. Ainsi ce n'est qu'à la fin du que la loi interdit les violences conjugales : le mari ne peut plus battre ou mutiler son épouse sans crainte de la loi. Cependant, cette loi n'empêche pas les paysans de continuer de battre leurs femmes. Dès lors, c'est plus la vie quotidienne et les améliorations que l'on peut y apporter qui sont le souci principal des activistes féminines, bien avant l'accession à des droits politiques.
et début du La naissance du féminisme en Russie date du milieu du alors que le tsar Alexandre II commence un peu à libérer l'expression politique. Parmi les sujets abordés par l'Intelligentsia, la place des femmes dans la nouvelle société qui émerge, est une préoccupation importante. Ainsi, Anna Philosophova, l'une des pionnières de l'émancipation de la condition féminine en Russie, crée l'Union féminine qui défend le droit des femmes, leur condition matérielle et leur éducation. La condition féminine est un sujet d'autant plus discuté qu'une partie des femmes de la noblesse russe, appauvrie par l'abolition du servage de 1861, est amenée à travailler. Les influences étrangères participent aussi de cette prise de conscience. Ainsi l'ouvrage de John Stuart Mill, The Subjection of Women est publié en russe en 1870 mais il faut noter que tous les ouvrages étrangers traitant du sort des femmes sont, à la fin du , traduits en russe. Comme dans les autres pays européens et aux États-Unis, le mouvement se développe donc et réclame l'égalité des droits avec les hommes. Deux courants se dégagent dans ce mouvement. Le premier est réformateur et veut accompagner les transformations de la société alors que le second est révolutionnaire et prône un changement complet de la société, y compris par des actions violentes. Il est constitué d'anarchistes et de socialistes. Peu à peu, par un travail de longue haleine, plutôt que par la violence, l'intelligentsia parvient à influencer le système social et à améliorer le sort des femmes. Ceci se manifeste par exemple par le taux de professeures et de professionnelles de santé qui, à l'aube de la révolution de 1917, atteint dans les deux cas 25 %.
De ce bouillonnement d'idées surgit l'idéal de la , telle qu'elle est décrite par Irina Iukina. Ce personnage cultivé et revendicatif ne compte pas son temps pour aider les autres femmes à s'épanouir et à se libérer. Cet idéal a pour origine des femmes qui vont s'engager pour aider les autres et qui par là même en inspire d'autres. Ces premières féministes créent d'abord des associations de bienfaisance qui s'adressent soit aux plus pauvres soit aux femmes des classes moyennes ou élevées qui ont été déclassées à cause des réformes. Les activités premières sont de procurer une éducation à celles qui en ont le plus besoin et d'aider à trouver du travail. Le désir de participer à la vie politique du pays ne vient que dans un deuxième temps, à partir des années 1880 mais surtout à la fin du - début du . Pour obtenir les droits civils, est créée en 1905, l'association pour l'égalité des droits des femmes mais, alors que les hommes ont gagné le droit de vote en 1905, les femmes après la révolution en sont encore privé et même ceux qui approuvaient une amélioration du statut de la femme ne considèrent pas que ce droit doit leur être accordé. Certains mouvements féministes se radicalisent. Elles s'inspirent de l'idéologie socialiste, et en particulier du marxisme, et s'organisent parmi les paysannes et les ouvrières. Elles participent aussi à la vie politique en intégrant des partis qui parfois comptent jusqu'à 20 % de femmes. Un grand nombre se mettent à réclamer le même droit de vote que celui des hommes, gagné récemment. Manifestations, Assemblées générales (en 1908, 1910 et 1912), pétitions aux ministres ou aux parlementaires se succèdent complétés par une littérature féministe en plein essor.
Révolution de février 1917 En 1917, alors que les conditions de vie des ouvrières et des paysannes qui remplacent les hommes partis sur le front se détériorent, des manifestations et des grèves se produisent et le une manifestation organisée pour la journée internationale des femmes se transforme en grève générale à PetrogradPetrograd est le nom de Saint-Pétersbourg de 1914 à 1924. Dans l'historiographie, l'initiative de la grève a été attribuée aux bolchéviques, mais il s'agit bel et bien d'une initiative de femmes. Selon Jean-Jacques Marie, l'action de ces femmes aurait été volontairement atténuée, sinon passée sous silence.. Cette période révolutionnaire apporte d'importants changements dans le sort des femmes. Tout d'abord, le gouvernement d'Aleksandr Kerenski garantit par un décret, le , le droit de vote des femmes en Russie ainsi que l'égalité dans l'éducation et le travail.
Sous l'URSS Début du régime soviétique Lorsque les bolcheviks prennent le pouvoir après la Révolution d'Octobre, les femmes obtiennent de nouveaux droits. Cette reconnaissance des droits des femmes se manifeste par la présence au gouvernement d'Alexandra Kollontaï qui, en , est la première femme de l'histoire moderne membre d'un gouvernement, en étant Commissaire du peuple à l'Assistance Publique. Elle crée avec la communiste d'origine française Inès Armand un Département des Femmes, nommé le Jenotdel, au sein du Comité central du Parti. Sous l'impulsion de ces deux femmes, la Russie se dote d'un ensemble de lois qui est à l'époque le plus avancé en matière de droits pour les femmes : garantie de garder son emploi durant la grossesse, égalité absolue des conjoints, congé de maternité entre autres. De plus en 1920 le droit à l'avortement gratuit est voté. Bien qu'officiellement hostiles au "féminisme bourgeois", suivant en cela la doctrine bolchévique qui accuse le féminisme de détourner les ouvriers de la lutte des classes, Kollontaï et Armand sont en contact avec les autres membres de l'Internationale socialiste des femmes auxquelles elles ont participé, et dont Kollontaï est considérée par l'historienne féministe Nicole Gabriel comme une "grande figure""L'internationale des femmes socialistes", Nicole Gabriel, pour l'histoire de notre temps, volume 16, numéro 16, pages 34-41, 1989. Alexandra Kollontaï est par la suite écartée du pouvoir et envoyée comme ambassadrice en Suède comme sanction de son opposition à Lénine et de sa réputation sulfureuse pour sa défense et sa pratique des relations amoureuses libres.
Stalinisme En la section féminine du Parti est dissoute car officiellement les problèmes particuliers des femmes sont résolus. Cependant les républiques socialistes d'Asie centrale gardent cette section féminine car le pouvoir soviétique peine à établir sa domination sur les populations musulmanes. Ce n'est qu'en 1936 que ces peuples seront soumis. Les femmes y gagnent l'interdiction de la polygamie, des mariages forcés des enfants et de la coutume de la dot. De plus l'instruction obligatoire touche aussi les filles et en droit elles peuvent prétendre à exercer le métier qu'elles veulent.
Les avancées nées avec la révolution sont ensuite rognées à cause de la politique familiale rétrograde promue par Staline. La famille nucléaire redevient le modèle avec l'idée que la natalité doit être importante. Diverses lois vont donc dans ce sens. L'autorité paternelle est rétablie, alors que les enfants étaient depuis 1917 soumis également au père et à la mère. Les procédures de divorce sont complexifiées et en l'avortement est de nouveau interdit sauf pour raisons médicales. Les femmes sont renvoyées au foyer, bien que la travailleuse reste un modèle, pour élever une famille nombreuse de futurs communistes.
Sous Khrouchtchev Après la fin de la guerre et la mort de Staline, la rhétorique de la femme soviétique s'épuise, et le contrôle à l’égard des femmes se relâche. L'interdiction de l'avortement et les sanctions pénales en cas d'avortement illégal, qui avaient abouti a une augmentation considérable de la mortalité maternelle, sont levées, mais cette abolition ne s’accompagne pas d’une politique d’éducation sexuelle. Le congrès du Parti communiste en 1956 marque l’ouverture d’une immense campagne de constructions d’appartements collectifs fonctionnels en ville (les « khrouchtchevka ») qui fait revenir la politique nataliste sur le terrain des conditions de vie. La « question féminine » est réexaminée avec Khrouchtchev, et des conseils de femmes (jensoviety) sont créés en réponse à l’absence de femmes dans les positions de leadership. La condition de la femme s’améliore : simplification de la procédure de divorce (1965), droit de la femme divorcée à recevoir une pension alimentaire de l’ordre de 25 % du salaire du conjoint ayant quitté le foyer (1967), introduction du congé maternité rémunéré et d’allocations aux enfants issus de familles monoparentales. L’égalité en droit ne compense cependant pas l’inégalité de fait face à l’emploi et aux tâches domestiques.
Sous Brejnev Dans un contexte de stagnation, pour répondre aux besoins de l’État, le discours politique revient sous Brejnev à la remise des femmes au travail et à une politique nataliste incitative : les moyens de contraception existent mais sont peu disponibles, si bien que l’avortement est le moyen le plus couru de planning familial. Des aides financières sont accordées aux entreprises embauchant des femmes pour la garde d’enfants.